Éva Riveline. Tempêtes en mer

Astrolabe N° 48
Université Paris-Sorbonne
Éva Riveline. Tempêtes en mer, permanences et évolution d’un topos littéraire (XVIe-XVIIIe siècle)

Éva Riveline
Tempêtes en mer, permanences et évolution d'un topos littéraire

(XVIe-XVIIIe siècle)

 

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Joseph Vernet (1714-1789), Naufrage d'un voilier sur des rochers, 1753
Avignon, musée Calvet. Droits réservés musée Calvet.

Produit d'une thèse soutenue en 2002, l'ouvrage constitue une somme sur la représentation de la tempête en mer, aussi bien littéraire que picturale.

Après un avant-propos qui justifie la délimitation des siècles retenus pour cette étude - le XVIe siècle se caractérise par la redécouverte des textes antiques et les trois siècles pris en compte ne cessent d'affiner leur connaissance de l'espace terrestre et de voir progresser leur maîtrise dans les domaines scientifiques - un long préambule rappelle les nombreuses interférences entre les divers modèles antiques qui ont nourri le topos de la tempête en mer : la Bible, les épopées d'Homère, l'Odyssée ou de Virgile, l'Énéïde, ou encore les romans grecs Les Éthiopiques d'Héliodore et Leucippé et Clitophon d'Achille Tatius, « romans que la Renaissance et l'âge baroque ont lus plus volontiers, avec toutefois une nette préférence pour le premier », traduit à maintes reprises au cours du XVIe siècle.

Ce survol des modèles antiques a montré que le récit de tempête est très tôt devenu un récit conventionnel qui servira de modèle aux textes ultérieurs. Intégré au roman médiéval, développé et amplifié dans le roman baroque, il se déplace dans les récits de voyage au moment où le roman n'en veut plus. [...] Plus que tout autre topos, la tempête [...] invite à la fois à s'interroger sur sa dimension topique, et donc sur les ressources théoriques qui sont à la disposition des auteurs, mais aussi sur sa dimension philosophique. Comme le montre l'étude de ces modèles, la tempête invite à un questionnement sur le monde en même temps qu'à une réflexion sur l'écriture de ce questionnement. (p. 75-76)

À partir de ce constat, Éva Riveline développe son étude en trois parties : « Poétique de la tempête », « Les hommes dans la tempête », « Philosophie de la tempête », chacune étant organisée autour de trois ou quatre entrées qui envisagent la question traitée de façon exhaustive, voire pointilliste, si bien que la richesse du développement peut aller jusqu'à susciter au fil des pages une impression de morcellement, heureusement corrigée par des synthèses claires et efficaces à la fin de chaque partie. Les enchaînements sont toujours soignés, grâce à des transitions qui soulignent la logique rigoureuse de la progression et qui assurent la cohérence de l'ensemble.

La première partie étudie notamment les procédés narratifs et descriptifs pour évoquer la tempête et insiste sur l'importance du regard. Aussi, le dernier chapitre « Donner à voir » met-il en relation la tempête de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, des tableaux de Joseph Vernet et les Salons de Diderot, développant ainsi le thème du plaisir esthétique que fait naître « la belle horreur ». Il se conclut sur ce bilan :

Malgré ses stéréotypes et son aspect conventionnel, l'épisode de la tempête en mer est [...] à la fois le récit d'une aventure, qui permet de rompre la monotonie du récit de navigation, de faire alterner l'aventure et l'inventaire ; c'est aussi une pause dans la narration, qui place le lecteur devant un spectacle fascinant. [...] en tant qu'expérience indicible, la tempête invite à un questionnement sur l'écriture et la représentation ; parce qu'on ne peut pas raconter une tempête, mais parce qu'on la représente malgré tout, le récit permet d'aller interroger les figures de l'irreprésentable, comme s'il allait aux limites de la Poétique. C'est en cela que le récit de tempête appartient à l'esthétique du sublime [...]. (p. 254-255)

À titre d'exemple de transition, voici la fin du dernier paragraphe conclusif de la première partie :

[...] Un questionnement sur les réactions humaines devant le danger et la mort accompagne nécessairement le questionnement poétique sur la représentation. Et de la même façon que le sujet poussait le narrateur à explorer les limites de la poétique et à esquisser une rhétorique de l'indicible, le récit des réactions humaines exploite la situation extrême dans laquelle se trouve la victime de la tempête, pour explorer les contours de l'« espèce humaine ». Comme s'il fallait aller aux limites de l'humain, se heurter à l'inimaginable, pour mieux connaître l'homme. (p. 256)

La seconde partie « Les hommes dans la tempête » analyse successivement les diverses expressions et manifestations de la peur, les rites contre la peur (prières, vœux et ex voto), interroge la notion de courage, remet en cause les valeurs morales de Bien et de Mal et conclut :

[...] l'épisode de la tempête est l'occasion d'explorer, sans la censure morale ou les a priori sociaux, les profondeurs de la nature humaine. Placé dans une situation extrême, l'homme est examiné jusque dans ses réactions les plus extrêmes.

Cela ne veut pas dire pour autant que le récit de tempête tende à abolir les valeurs morales, en s'enfermant dans un relativisme qui n'a plus rien à proposer, et qui se contente de faire des constats. Le récit de tempête reste le récit de la dissolution de tous les liens qui unissent les hommes entre eux : liens sociaux, liens d'amitié, liens familiaux, tous disparaissent dans la peur ou devant l'imminence de la mort. (p. 392)

Outre l'écrivain, la nature et l'homme, dont les rôles et comportements ont été analysés dans les deux premières parties, la dernière fait intervenir un nouvel acteur dans la tempête : Dieu.

L'épisode de la tempête, [...], en appelle à la place de l'homme dans l'Histoire, conçue ou non comme projet divin : il n'en va pas de la même interprétation si Dieu est présent ou s'il est absent, comme si, dans la tempête, se jouait l'image que l'on se fait de l'homme et de Dieu. (p. 397)

La tempête peut ainsi, suivant le temps de l'écriture et le rapport à Dieu du narrateur, soit traduire « la grandeur de Dieu et la misère de l'homme », soit révéler à l'homme « sa propre force et sa propre grandeur, avec ou sans le secours divin » (idem).

Le questionnement sur la place de Dieu dans la tempête, et plus largement dans le fonctionnement et le dysfonctionnement de la création, va de pair, tout au moins dans ces récits, avec l'interrogation sur la place de l'homme, et sur le sens que cet événement donne à son existence. La tempête remet à sa place, si l'on peut dire, un homme senti comme orgueilleux, comme un être trop épris de sa toute-puissance. [...] Pour un discours moins moralisateur, la tempête reste ce qui met l'homme devant son extrême fragilité comme toutes les situations paroxystiques. Mais en même temps, c'est dans sa lucidité sur sa misère ou sur ses limites, selon que l'on choisit le discours moral ou le discours philosophique, dans cette soumission ou résignation à sa condition, que l'homme montre sa véritable grandeur. Qu'elle soit pour lui un gage d'élection, ou l'occasion de faire preuve de qualités supérieures, l'épreuve de la tempête grandit. C'est ce qui fait sa dimension essentiellement initiatique : elle humilie pour célébrer, elle détruit pour reconstruire. C'est la grandeur de l'homme de pouvoir trouver dans la destruction le matériau d'une reconstruction. (p. 496)

La tempête fait se poser l'éternelle question du mal et de la souffrance, que certains textes abordent avec courage.

La conclusion générale propose une synthèse des principaux sujets abordés, en enrichissant le commentaire. Ainsi, à propos du contenu de la deuxième partie :

Penser l'homme dans la situation exceptionnelle de la tempête, c'est aussi repenser l'homme en général, examiner l'espèce humaine. Ce qui reste de l'homme, une fois qu'il a été dépouillé de ses titres, de ses grades, de son rang, et parfois même de son humanité, voilà ce que nous invite à regarder le récit de tempête. Mais s'il ne laisse à l'individu aucun des vernis qui pourraient le valoriser, le récit de la tempête ne sert pas non plus de prétexte à une condamnation moralisante de l'espèce. C'est un des aspects les plus frappants de ces récits, et peut-être des plus modernes. [...] La tempête fait entrevoir à l'homme qui la vit le bien et le mal, parfois même des situations pour lesquelles la morale n'a plus de mots, sans toutefois se réduire à une leçon de morale. Sans laisser de côté les préoccupations éthiques, le récit de tempête n'offre pas de morale toute prête. Ce qui est immoral dans un salon ne l'est pas forcément sur un navire, au milieu des flots déchaînés. (p. 501-502)

Revenant sur l'éventuel rôle de Dieu dans la tempête, Éva Riveline note :

On est [...] devant une difficulté métaphysique qui laisse entrevoir une impasse : Dieu doit faire partie de la tempête, car sans Lui la nature est livrée à un chaos insupportable, et l'homme n'a plus aucune espérance. Mais d'un autre côté la souffrance humaine fait mauvais ménage avec l'idée d'un Dieu juste et bon, si l'on refuse les explications lénifiantes. C'est ce qui autorise à lire le récit de tempête comme un questionnement, et non comme une leçon de morale ou de philosophie. C'est un questionnement sur le mal, sur la souffrance, qui renvoie dos à dos les réponses les plus optimistes et les plus pessimistes. (p. 502-503)

Nous reproduisons enfin le paragraphe final de la conclusion :

Le récit de tempête est un déséquilibre, une tension : dans son écriture, c'est l'expression d'une tension entre le désordre de la nature et l'ordre du langage, entre le voir - la tempête est un spectacle - et le dire - le récit en est la traduction ; c'est une tension entre l'horreur à représenter et le plaisir de la représentation ; c'est une tension toujours réaffirmée entre la convention du topos et l'originalité d'une épreuve traumatique. Dans ses significations, la tempête est à la fois la manifestation de la violence et sa conjuration, l'écrasante puissance du mal et son dépassement. Ce n'est ni tout à fait l'expression d'une confiance absolue et aveugle en Dieu, ni tout à fait l'absurdité d'un monde privé de sens. La tempête nous oblige à entendre à la fois le sacré qui élève et la souffrance qui écrase. Pour peu que l'on accepte cette tension sans essayer de la résoudre, il n'y a pas de tempête absurde. Au contraire, elle fait sens pour tous : pour celui qui l'a vécue, celui qui la raconte, et celui qui la lit. La tempête met à l'épreuve l'humanité des voyageurs ; elle met à l'épreuve la puissance évocatrice du Verbe ; elle éprouve aussi la capacité du lecteur à y trouver de quoi penser. (p. 503)

Si la première partie est la plus conventionnelle, les outils de l'analyse littéraire étant bien connus tout comme les liens entre la description littéraire et la peinture, les deux autres se lisent avec un grand intérêt car elles soulèvent des interrogations neuves sur ce qu'est le courage dans un péril où se joue la vie et la survie d'un individu ou de tout un groupe, sur la porosité des notions de Bien et de Mal, sur le rapport de l'homme à Dieu et sur un éventuel déterminisme. L'étude de la poétique de la tempête, nécessaire certes, ne prend son sens que par ces questionnements moraux et philosophiques qui invitent le lecteur à une réflexion dégagée de toute convention, de tout a priori.

Ces questionnements sont d'autant mieux fondés qu'ils s'appuient sur un corpus riche de plus de 150 textes tant français qu'étrangers (italiens, espagnols, portugais, allemands), et de formes et de contenus variés (récits de pèlerinage, de voyage, romans, épopées, etc., traitant de religion, d'esthétique, de technique, etc.). Le texte se lit toujours avec agrément, grâce à la fluidité du style, aux parallélismes éventuellement antithétiques (« le sacré qui élève et la souffrance qui écrase » p. 503), aux paronomases (« l'aventure » et « l'inventaire » dans la citation p. 254-255), ou aux anaphores de la conclusion. Il se trouve même parfois des passages qui n'excluent pas l'emphase, telle la phrase qui clôt la troisième partie :

Et si beaucoup de textes y répondent [« à la lancinante question du mal et de la souffrance »] avec des discours convenus, quelques récits de tempête font la preuve de leur extraordinaire modernité, en laissant tout son poids au questionnement, écartant les justifications simplificatrices et les explications faciles, comme si la grandeur de l'homme était de refuser de réduire ce qui lui fait peur, de refuser d'assourdir, à l'aide de propos lénifiants ou rassurants, les cris des hommes que l'on entend dans le fracas des flots. (p. 497)

Nous ne saurions donc que recommander vivement la lecture de cet ouvrage à quiconque s'interroge sur l'homme, sur son comportement dans les situations extrêmes, sur son rapport à Dieu et qui se trouve prêt à remettre en cause les idées admises sur les notions de courage, de Bien et de Mal.

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W. Dampier, Suite du Voyage autour du monde, avec un traité des vents qui règnent dans la zone torride,
Amsterdam, Paul Marret, 1701, p. 58, gravure, BnF.

Éva Riveline, Tempêtes en mer, permanences et évolution d'un topos littéraire (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Classiques Garnier, coll. « GÉOGRAPHIES DU MONDE », 2015, 535 p., ill.

Quatrième de couverture

Le récit de tempête est un des topoi les plus courants, mais aussi les plus durables du roman. Prenant sa source dans la littérature antique et les textes bibliques, il devient l'expression privilégiée de la sensibilité romantique. Mais les tempêtes de l'époque classique ont souvent été considérées comme de pâles imitations des Anciens ou des prémices inaboutis des romantiques. Le présent essai confronte les textes narratifs - romans et récits de voyage - entre le XVIe et le XVIIIe siècle, et montre que les récits de tempête possèdent des qualités littéraires et une profondeur exceptionnelles : ils suscitent un questionnement à la fois esthétique, éthique et philosophique.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « Éva Riveline. Tempêtes en mer », Astrolabe [En ligne], Septembre / Octobre 2016, mis en ligne le 23/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/septembre-octobre-2016/dossier/eva-riveline-tempetes-en-mer