MAKSIMILIAN WIKLINSKI

Astrolabe N° 33
Université Paris-Sorbonne
Maksimilian Wiklinski
Voyages

MAKSIMILIAN WIKLINSKI
Voyages

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Né en Lorraine d'un père polonais et d'une mère française, militaire (comme son père qui a suivi le roi Stanislas Leszczinski dans son exil) sortant de l'École des Cadets de Lunéville, Maksimilian Wiklinski a servi comme officier à Madagascar puis en Inde, à Pondichéry, de 1768 ou 1769 à août 1778. À la suite de sa démission motivée par le refus de sa hiérarchie[1] de lui accorder un congé de dix-huit mois plusieurs fois sollicité, il quitte l'île de France pour l'Europe. Son navire ayant été arraisonné par deux corsaires anglais, il est fait prisonnier.

Suivre sa trace entre le moment de sa libération par les Anglais (avril 1779) et celui d'un nouvel embarquement (avril ou août 1780), sur un vaisseau hollandais à destination des Indes semble relever d'un jeu de piste hasardeux, tant sont lacunaires et contradictoires les informations à ce sujet. Au Cap, la nouvelle de la guerre entre l'Angleterre et la France[2] ruine son espoir de servir dans les rangs hollandais aux Indes. À Ceylan, il apprend que lui est refusée sa demande de réintégration dans les armées françaises. Sans ressources, il décide alors de revenir en Europe, non sans de nouvelles fâcheuses aventures dues encore aux Anglais[3], au terme desquelles, en 1781, par la Perse et la Syrie, avec une escale en Égypte, il débarque à Marseille, au printemps 1782, après la quarantaine de précaution au lazaret. Les protections qu'il se ménage à son retour pour obtenir du service aux Provinces-Unies d'Amérique ou sur le continent américain restent sans effet. Sa trace se perd, à partir du 3 mars 1783, alors qu'il quitte l'infirmerie de Versailles, où il est resté soixante et un jours. Il a trente-trois ans.

Ce n'est pas parce qu'il serait né sous une mauvaise étoile que Maksimilian Wiklinski a connu ce destin d'errances et de misère, même si son père avait été, avant lui, confronté à un cruel manque de ressources financières : son caractère excessif et  toutes les outrances qui en découlent sont responsables de ses déboires et de ses échecs. Une lettre de son commandant au ministre, en 1777, le présente comme un homme à l'esprit dérangé, enclin à des actes parfois incontrôlés qui seront cause de son emprisonnement à Port-Louis[4]. L'introduction enchérit sur cet aspect, en caractérisant l'officier comme atteint d'une « folie mytho- ou monomane, confirmée par ses confidences gorgées de repantirs [sic] dans la correspondance officielle même », ce qui n'empêche pas un geste très généreux en faveur d'une sœur sans ressources, unanimement admiré de l'ensemble de ses supérieurs[5].

Des circonstances de l'écriture, rien n'est dit ; la personne du dédicataire demeure imprécise ; des présomptions seules l'identifient comme le roi Louis XV. Si cela était, l'écriture, pour Wiklinski à la recherche d'un puissant protecteur, aurait été un moyen de rentrer en grâce, et se situerait au plus tard fort peu après ce qui semble être son retour définitif en Europe. Actuellement, sont connus trois manuscrits, rédigés en français, des Voyages, deux en Pologne et le troisième à l'île Maurice[6], ce dernier ayant donné lieu à une édition « corrigée et modernisée » par Anne-Marie Nida, en 2004.

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À quoi les Voyages doivent-ils cette nouvelle édition, si rapprochée dans le temps de la précédente, même si elle se fonde sur une autre version, celle du manuscrit de Kórnik[7] ? Ce n'est certes pas à leurs qualités littéraires, comme en convient Izabella Zatorska qui constate, en confondant abusivement l'objet de la description et la façon dont il est décrit, que « le monde qu'il [Wiklinski] décrit finit par frapper par sa monotonie, celle des constructions syntaxiques et lexicales notamment », sans rien dire de l'orthographe particulièrement défectueuse. Il suffit qu'une ville ait des rues à angle droit pour être qualifiée de « jolie », surtout quand elle est de plus agrémentée d'une végétation soignée, et « agréable » est l'adjectif inévitable quand il s'agit de qualifier positivement. L'attention de l'officier, très sélective, se porte exclusivement sur les manifestations de la civilisation, villes, maisons, jardins et cultures, et sur les productions de richesses, au premier rang desquelles se place le commerce et les divers produits qui en sont l'enjeu, sans que soient négligées les industries ; la fibre militaire obligeant, sont également mentionnés avec précision l'état des garnisons et de leurs armements, ainsi que  l'importance et l'équipement des hommes qui constituent la garde des divers princes locaux, ce qui a pu le faire suspecter d'espionnage par les Anglais. Le jeune homme est manifestement impressionné par le décorum, notamment en Perse :

C'est toujours à cheval que le roi sort, ayant toujours plus de deux cents personnes, comme seigneurs et officiers et gardes à sa suite, tous mis superbement, et leurs turbans ornés d'aigrettes en diamants. Celui du prince est le plus haut et jette un éclat merveilleux. Je n'ai jamais vu si belle cavalcade. Les chevaux, leurs beautés, la magnificence des housses et des brides, dont le tout est semé de pierres précieuses, donnent une idée de la grandeur et de la richesse de ce superbe royaume[8].

En revanche, les vastes étendues solitaires terrestres ou maritimes, cependant propices aux élans de toutes sortes, n'ont suscité de sa part aucun commentaire.

Si cette version plus récente des écrits de Wiklinski semble résulter d'une rivalité déclarée avec la première éditrice, Izabella Zatorska la justifie par trois avantages qui la distingueraient avantageusement de la première, le premier étant d'être bilingue, et d'offrir ainsi aux « chercheurs polonais littéraires et historiens [...] un texte source dans une présentation abordable »[9] ; le second réside dans la confrontation entre les deux manuscrits conservés en Pologne, qu'a effectuée la compatriote du voyageur pas toujours militaire ; le dernier est de fournir un appareil critique et une Annexe épistolographique absents de l'édition concurrente. Enfin, l'éditrice espère que cette publication permettra de retrouver les traces de l'officier après 1783, et celles de sa sœur cadette devenue demoiselle d'honneur de la princesse Barbara Sanguszko.

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Les deux Voyages adoptent la même démarche : ils progressent par juxtaposition de paragraphes généralement brefs, précédés de sous-titres, qui préludent à la description des lieux où s'est successivement rendu l'officier, ainsi, au début du premier récit, « Madagascar », « Pondichéry », « Royaume de Tanjaour », « Nababie d'Arcate », etc... ; sur les trente-six sous-titres du premier voyage, deux seulement annoncent des portraits singuliers, « Hyder-ali-khan  le Grand », complété un peu plus loin « Pompe et magnificence du nabab Hyder-ali-khan », et « Madame la Victoire » ;  à peine plus nombreux sont les développements généraux : «  Papier monnaie », « Détachement français », « Paye du Détachement français » et « Esclaves ».  La propension du narrateur à la simple énumération se confirme dans le contenu des paragraphes, le plus souvent apparenté au catalogue, et tout particulièrement dans le premier Voyage.

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La description de Saint-Denis de La Réunion est significative des centres d'intérêt privilégiés de Wiklinski. Jamais ne le retient ce dont sont avides nombre de touristes actuels, à savoir le pittoresque et le « typique » ; ce qui le frappe, nous l'avons déjà dit, ce sont des éléments concrets et impersonnels, la façon dont les habitants se sont approprié un lieu par l'agencement de l'espace, par l'exploitation du sol, et quand la ville s'y prête, comme Madras, par le développement d'industries ou les possibilités de faire fortune :

C'est une très jolie ville, beaucoup plus belle que celle du Port-Louis. [...] Rien n'est plus beau ni plus agréable que cette ville. Elle est bâtie dans une grande et belle plaine, sur le bord de la mer. Le pont de débarquement est bâti sur pilotis, soutenu avec de grosses chaînes de fer, qui le rendent solide, afin de résister à l'impétuosité des vagues. Le gouvernement fait face à ce pont. Il est beaucoup plus magnifique que celui de l'isle de France, ayant une superbe galerie tout le long du bâtiment qui fait face à la mer. L'intendance est en bois, de même que toutes les maisons des particuliers, mais les alentours en sont charmants, ils sont tous en haie d'une espèce de roses de Chine rouge qui, avec la verdure de la plaine où ce quartier est situé, rend ce séjour très agréable. Les arrières des maisons sont presque tous décorés de jardins remplis d'arbres et de légumes de toute espèce, joint à un magnifique jardin public  que les administrateurs de cette isle ont fait construire au fond de la plaine où cette ville est située : on y entre par un superbe portail, où il y a de chaque côté des fontaines qui jettent l'eau dans de grands réservoirs de pierre de taille. Ce jardin est fort grand, distribué en longues et belles allées de bambous. Le milieu est orné de parterre[s] de différentes couleurs, entouré de rosiers d'Europe taillés aux ciseaux, qui y viennent admirablement bien. Une terrasse qui fait face à la ville, où il y a des bancs pour s'asseoir, embellit encore cette promenade, joint à un magnifique bassin rempli des poissons les plus rares.

Les montagnes qui entourent le quartier, dont la bonté du territoire les rend cultivables jusqu'au sommet, les différentes maisons qui y sont distribuées sur leurs penchants, et souvent jusqu'à leur cîme [sic], rendent ce séjour le plus beau de la terre[10].

Cette description du locus amoenus selon Wiklinski ne donne lieu à aucune recherche stylistique particulière : les adjectifs modalisateurs sont banals et répétitifs. Elle révèle toutefois une sensibilité marquée aux couleurs et à l'aménagement concerté de l'espace, que l'écriture organise- une fois n'est pas coutume ! - en plans, comme le ferait un peintre.

Le narrateur apprécie également les personnalités fortes, ainsi cette Madame la Victoire à laquelle il fait l'honneur d'un paragraphe :

Je ne peux passer sous silence le courage et la bravoure d'une femme d'habitant [de « l'Isle de France »], qui avoit une habitation voisine de ces insulaires [des esclaves fugitifs retranchés dans un endroit peu accessible]. Indignée des vols continuels qu'ils commettoient dans son habitation, elle prit la résolution de les attaquer ; elle arma deux de ses fils conjointement avec douze de ses noirs, se mit à leur tête et leur inspira son courage. Elle les guetta si bien à la descente de leur fort qu'elle en tua plusieurs et en prit même vivant. Le gouverneur, étonné et charmé du courage de cette femme, lui assigna cent livres par tête de noirs qu'elle tueroit, et cent cinquante pour ceux qu'elle amèneroit vivants au port. Elle prit tant de goût à cette chasse qu'elle augmenta sa troupe et parvint enfin à les déloger de cette montagne. Le gouvernement en rendit compte au ministre qui l'honora d'une pension de six cents livres par an, avec un brevet de Sa Majesté qui louoit sa bravoure. Cette femme enchantée devint la terreur des esclaves fugitifs et rendit le calme à la colonie[11].

Son admiration pour la « terreur des esclaves fugitifs », mais coupables de vols que la morale réprouve et qui rendent tout châtiment légitime, ne l'empêche cependant pas de condamner sans ménagement le traitement cruel que les maîtres infligent aux esclaves de l'île Bourbon et de l'île de France :

Je terminerai le récit des deux isles par les esclaves. Il y en a de trois sortes : ceux de Bengale, les Mozambiques et ceux de Madagascar. Les plus spirituels sont ceux de Bengale, aussi sont-ils tous employés à être domestiques et artisans ; les autres sont pour la culture des terres. Les habitants de l'isle de Bourbon ont plus d'humanité pour eux que ceux de l'isle de France, qui les traitent avec la plus grande indignité et surtout ceux qui ont le malheur d'appartenir à des aventuriers qui viennent dans ces colonies pour y brusquer la fortune : ils louent ou achètent des habitations, et font travailler ces malheureux depuis trois heures du matin jusqu'à huit heures du soir, très mal nourris, avec du manioc, point de pain, ni viande ni légume, la plupart absolument nus. Bien de ces habitants, pour s'enrichir plus vite, font le commerce du bois. Des fois les esclaves sont éloignés du port de sept à huit lieues ; ils portent les planches sur leurs têtes, et souvent il faut passer les montagnes. La moindre faute est punie très sévèrement, et j'ai été témoin de plusieurs exécutions sanglantes. Le désespoir s'empare de ces infortunés, qui sont assez malheureux que d'avoir été arrachés du sein de leur patrie et privés de tout ce qu'ils ont de plus cher au monde. Le désespoir, dis-je, s'empare d'eux, et ne craignant pas la mort, ils commettoient toutes sortes de crimes, car il n'est pas rare de voir des noirs à l'isle de France empoisonner leurs maîtres. La fin tragique de Monsieur et Madame Merlo [Merleau ?] et de plusieurs personnes qu'ils avoient conviées, doit servir à jamais d'exemple aux habitants de l'isle de France[12].

C'est sur ces accents de compassion que se clôt le premier voyage, sans la moindre synthèse sur pourtant dix années de pérégrinations - que le récit aurait pu transformer en années de formation, Wiklinski étant parti à dix-neuf ans -. Le narrateur ne fait jamais part ni de ses émotions, ni de ses espérances ou de ses regrets. Ce n'est que par des adjectifs modalisateurs que s'exprime son goût pour les villes bien organisées ou les paysages qui témoignent de la civilisation. Pourtant, il se met brièvement en scène au tout début de sa relation :

J'étois volontaire dans Rohan Chabot dragon, quand la divine providence fit tomber entre mes mains les mémoires de Monsieur de Bussy. Je trouvai cette histoire si belle, que je résolus d'abandonner l'Europe et d'aller chercher la fortune dans ces heureux climats ; et j'eus le bonheur d'obtenir par la protection de mon colonel mon passage pour les Indes en 1769 sur le vaisseau la Paix[13].

Ce préambule optimiste aurait pu déboucher sur un bilan. Il est vrai que ce bilan n'eût pas manqué de heurter l'amour-propre du narrateur-voyageur, parti pour suivre le modèle prestigieux du marquis de Bussy, et pour acquérir la gloire et la fortune par les armes, et contraint à un retour en Europe honteux à plus d'un titre. Si le narrateur parle de soi, c'est uniquement de façon factuelle, surtout dans le second Voyage, où s'opère un rare retour en arrière temporel : une connaissance faite alors qu'il servait comme officier en Inde facilite les conditions matérielles de celui qui, neuf ans plus tard, n'est plus qu'un obscur particulier. À propos de Surate, « la plus jolie ville des Indes », le texte précise en effet :

Il y a un gouverneur qui est conseiller de Bombay. De mon temps c'étoit Monsieur Bedom que j'avois eu l'honneur de connoître à Tallichéry en 1773, et qui me facilita par sa protection des connoissances et les secours nécessaires, pour faire le grand voyage de la caravane en Europe[14].

L'indifférence manifeste du narrateur à la composition de ses deux relations et à la mise en situation du récit se vérifie dans l'absence de lien logique entre le premier et le second voyage. Le paragraphe initial de ce dernier, sous-titré « Cap de Bonne Espérance » commence en effet par : « Tout vaisseau qui entreprend le voyage des Isles et des Indes, doit prendre connoissance du Cap de Bonne Espérance, pour assurer son point »[15]. S'égrène, à partir de la ville du Cap longuement décrite, majoritairement le nom des îles et des villes dans lesquelles s'est successivement rendu le Polonais, sans repère temporel plus précis que « De mon temps »  ou « Quand j'y arrivai ». Son itinéraire, que nous synthétisons, le conduit de Ceylan en Indhoustan, puis en Perse, en Syrie, à Jérusalem, en Égypte, à Chypre, sur la côte turque à Izmir, enfin à Malte, en Sardaigne, en Corse, avant le débarquement à Marseille, après l'inévitable quarantaine au lazaret de la ville. On note seulement deux paragraphes généraux sur le commerce de la cannelle et sur celui des éléphants, et deux autres consacrés l'un au roi de Candie, l'autre au roi de Calicut. Décidément, Wiklinski n'est pas l'homme des bilans, car le second Voyage se termine aussi brusquement que le premier, sur un appendice sous-titré « Explication des monnaies en Inde », qui offre l'équivalence de monnaies de divers états « à la valeur que j'en ai retiré à Londres à mon premier retour des Indes en 1779 »[16].

Même s'il ne parle que fort rarement de soi directement, le narrateur laisse deviner sa personnalité et ses goûts, et même sa fibre patriotique polonaise dans la comparaison que lui inspire le royaume de Perse : « C'est le plus beau royaume de l'Orient. Je ne peux mieux le comparer qu'à la Pologne pour le caractère, la grandeur et la magnificence des grands »[17]. La beauté féminine ne le laisse pas non plus insensible, comme en témoigne ce dernier paragraphe du développement consacré à « La Rivière du Mât » :

Les femmes sont encore plus belles que les hommes sont braves. Elles ont naturellement un esprit naturel qui enchante. Leurs chevelures sont de la plus grande beauté. Elles ont une façon de se coiffer qui est la plus élégante du monde. C'est avec un mouchoir des Indes ou de gaze, elles retroussent leurs beaux cheveux en chignon qu'elles font fort bas, elles mettent ce mouchoir sur le front et le nouent par derrière, et forment une espèce de dôme sur leurs têtes. Elles y mettent quelques roses et d'autres fleurs de distance en distance, ce qui forme une espèce de couronne qui relève infiniment leur beauté. La nature leur a donné une éducation naturelle, et j'ai eu l'honneur de connoître à Paris plusieurs de ces dames qui faisaient l'admiration de Versailles et de toutes les sociétés de cette grande ville[18].

La généralisation éminemment laudative initiale laisse place, dans les dernières lignes, à une référence personnelle qui n'est nullement gratuite ; l'admiration unanime pour ces femmes, dans les lieux où se décide ce qui relève du beau et du bon goût, cautionne en effet l'admiration du simple particulier qu'est le narrateur. On voit par ailleurs que celui-ci est influencé par certaines des idées en vogue, à savoir le culte rousseauiste de la nature, des composés de ce nom apparaissant en effet à trois reprises dans le passage, outre le nom lui-même.

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Izabella Zatorska juge que « le second voyage fait s'harmoniser mieux que le premier le narratif et le descriptif qui domine encore de 1769 à 1779. » Elle ajoute que « le souci de crédibilité se fait voir surtout [...] durant le retour par l'Asie centrale, le Moyen et le Proche Orient », par l'insistance sur les détails relevant de l'expérience et de la connaissance directes, introduits par des verba sapiendi et sentiendi (j'ai su, vu, entendu...). Pour compléter ce propos, on peut ajouter que le narrateur se met davantage en scène, peut-être en raison d'un plus faible écart entre le temps des faits et celui de leur transcription. Ainsi, à propos de la description de Nicosie, manifeste-t-il ses régals de gourmet :

C'est une très jolie ville, un peu fortifiée, à laquelle les Vénitiens n'avoit (sic) rien épargné pour la rendre agréable : de belles maisons, de magnifiques églises, qui sont presque toutes converties en mosquées. Ce beau séjour est dans une belle plaine entourée de montagnes qui sont couvertes de vignes jusqu'au sommet. Ses rivières sont extrêmement poissonneuses. Les jardins qui entourent cette ville appartiennent pour la plupart à des Grecs : ils sont très bien cultivés, remplis d'orangers et de citronniers, qui y sont toujours en fleurs et en fruits, de beaux cerceaux en jasmins et des parterres remplis de belles fleurs achèvent de décorer ces lieux enchantés et c'est avec grande raison que les anciens l'ont appelée l'isle de Cythère, car c'est le véritable séjour des grâces et de la beauté. Mais c'est dommage que ce charmant pays soit entre les mains d'une nation si ignorante, car l'isle de Chypre bien cultivée et habitée feroit un royaume très considérable. Il est arrivé de mon temps une histoire qui fait bien voir le peu de pouvoir actuel de la Porte Ottomane, ou sa négligence. Trois vaisseaux corsaires arrivèrent de nuit devant l'endroit où l'on débarque, mirent pied à terre et enlevèrent plus de trente femmes et filles grecques et plusieurs jeunes garçons, saccagèrent les maisons et emportèrent le meilleur. On ne sut cela à Famagouste que le lendemain, tant la police est belle chez les Turcs.

C'est le seul endroit de tous mes voyages où j'aie vu des ortollans [sic]. C'est un très petit oiseau d'un goût et d'une bonté admirables. Il y est très commun dans cette isle, de même que les pigeons et le gibier de toutes espèce. Ses productions sont le vin, blé, coton, olives, mûriers, chanvre, lin, avoine, millet, blé de Turquie, oranges et citrons. Tous les fruits y sont en abondance de même que les légumes. Les melons y sont d'un goût admirable[19].

Les villes modernes l'inspirent beaucoup plus que les témoignages du passé, réduits à l'abandon. On peut en juger par la disproportion entre la description de Nicosie et celle de Palmyre :

Cette ville ruinée est à quarante lieues d'Alep. Mais elle est encore très recommandable par ses précieuses ruines. Il y a plusieurs temples du paganisme, tombés par le temps, dont les débris y marquent leur ancienne magnificence : des colonnes de marbre vert, blanc et noir, dont la plupart sont encore entières. Toute cette ville ruinée est remplie de ces riches débris. En Europe on en ferait de très belles choses. Mais les Turcs, grossiers en tout, méprisent ce qu'ils ont de plus rare dans leur empire. Cette ville ruinée est habitée par des Arabes voleurs de profession[20].

Winklinski n'a sans doute jamais lu les développements de Montesquieu sur la grandeur et décadence des empires, et il faudra attendre l'expression de la sensibilité romantique pour que s'imposent partout la poésie des ruines et les réflexions désabusées sur la fuite du temps... Il est surprenant que le texte ne comporte aucune allusion aux empires de l'Antiquité, lors de la traversée de ce qui fut la Mésopotamie. Alexandre n'est évoqué qu'en passant, comme sujet de peintures au palais de Chirâz ou, en Égypte, comme fondateur de la ville d'Alexandrie.

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En revanche, le narrateur n'hésite pas à recourir aux généralisations hâtives et aux lieux communs dépréciatifs et répétitifs sur les Turcs et les Arabes notamment,  les Corses n'étant pas non plus épargnés. Les Persans bénéficient, au contraire, d'un long commentaire très favorable :

Les Persans en général sont une nation honnête et sont très différents des Turcs, dont le caractère est hautain, insolent vis-à-vis des chrétiens et même envers les étrangers qui sont de la même loi qu'eux. Les Perses [sic], au contraire : accueillent et obligent tous les étrangers et ne se plaisent jamais plus qu'en les interrogeant sur les mœurs et coutumes, et les productions de leurs pays. L'hospitalité est regardée chez eux comme un devoir, mais ils sont supersticieux [sic], croient aux charmes et aux enchantements [...]. [...] Cette nation est naturellement très brave, souffrant toutes les incommodités de la guerre avec patience. Ils ont l'esprit très ingénieux, prompt et inventif. Il y a chez eux de très bons médecins, qui connoissent très parfaitement les simples, [ils] sont bons artisans, font de beaux ouvrages. [Ils] ont de belles manufactures, en drap d'or et d'argent, en soie perse dont les dessins sont de la plus grande beauté, et les couleurs les plus vives. [Ils] sont bons peintres [et] font de très beaux lustres, ont des manufactures de verres et de cristaux. Ils ont des auteurs, mais n'ont point d'imprimerie : tous les ouvrages sont écrits à la main, mais en très beaux caractères, ornés de dessins et de peintures. Cette nation est très passionnée pour le vin, dont celui de Chirâz est un des meilleurs de la terre. Cette ville a aussi une Académie des Sciences[21].

Même s'il reste plusieurs mois dans une même ville, il semble que Wiklinski soit incapable de dépasser une vision superficielle et convenue. Ainsi d'Alep, le narrateur ne donne que des informations des plus sommaires, qui pourraient aussi bien avoir été tirées d'une autre relation. Un seul paragraphe contient des détails plus personnels :

Hors de la ville, il y a un faubourg, habité par les Grecs, qu'on nomme Jadée. Beaucoup de négociants européens y ont épousé des femmes grecques qui y sont de la plus grande beauté, et riches, car cette nation à Alep fait un très grand commerce avec Marseille. Cette ville est très agréable, il y a une très bonne société, j'y suis resté trois mois, et je ne me suis jamais si bien amusé. Les environs en sont charmants, remplis de beaux jardins qui appartiennent aux consuls et à la plupart des négociants de cette ville[22].

Hormis les amusements, et la satisfaction de sa passion pour les jardins prospères, ce qu'a retenu le voyageur d'un long séjour est vraiment décevant, on le voit. Où qu'il soit, son regard semble glisser sur tout ce qui est étranger à la beauté des femmes, à celle des jardins, ou à la somptuosité des costumes et des diverses créations humaines, manifestations d'une richesse qui ne cesse de l'attirer d'autant plus qu'elle se refuse à lui.

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Les Voyages de Wiklinski ne sauraient donc être un ouvrage particulièrement recommandable. Le regard et les centres d'intérêt du voyageur sont trop limités. Et le narrateur ne manifeste pas de talents d'écrivain qui eussent compensé par une formulation ingénieuse l'absence de péripéties ou de rencontres marquantes[23], en même temps qu'il néglige totalement ce qui relève de la composition. L'esprit de synthèse lui fait totalement défaut ; en tous cas, il ne l'exerce pas dans ses écrits.

 A-t-il lu d'autres relations de voyage ? On peut en douter, car le texte ne comporte ni allusion littéraire ni connivence avec des témoignages antérieurs. Si vraiment « le style, c'est l'homme », ce récit plat porte la marque d'un être qui néglige tout élément culturel, quelles que soient les études qu'il ait pu faire. De plus, le décousu des idées du narrateur, son incapacité à organiser un ensemble à l'image de son incapacité à organiser sa vie, impriment leur marque à ces deux récits dont on n'a pas à regretter qu'ils aient été si longtemps relégués dans les oubliettes de l'Histoire et de la littérature. On s'interroge dès lors sur les mobiles de l'écriture, car des enjeux « utilitaires » eussent été mieux servis par l'agrément du contenu. C'est à peine si parvient à se faire entendre la toute petite musique de celui qui fut amateur de beautés éphémères. Et c'est un pauvre bilan que de devoir réduire une œuvre à cette voix si ténue, faible témoignage d'une vie marquée par une obscurité que les siècles ont durablement confirmée[24].

Geneviève Le Motheux

La quatrième de couverture, rédigée en polonais, n'a pas donné lieu à traduction.


  1. ^ La note 4 apporte les précisions nécessaires.
  2. ^ Il s'agit de la guerre que se sont livrée ces deux pays, à propos des Provinces-Unies d'Amérique, conclue par le Traité de Paris, en septembre 1783. Le jeu des alliances entre pays protestants rend la Hollande ennemie de la France.
  3. ^ À Bombay, ils l'auraient emprisonné comme espion, puis relâché au bout de trois jours, faute de preuves, et envoyé à Surate.
  4. ^ Bien entendu, rien dans la relation de ses deux voyages n'exprime cette responsabilité, c'est au paratexte (notes, correspondance et chronologie) que l'on doit des informations diverses, complémentaires, et pas nécessairement concordantes quant aux dates. Voici ce qu'écrit au ministre, de Port-Louis, île de France, le Ier août 1778, le chevalier Goiron de la Brillanne, à propos de l'officier polonais :  «[...] J'avais eu l'honneur de vous demander [le congé] de M. Le Baron de Wisclinsky Lieutenant au régiment de l'isle de France attendu que la tête de cet officier me paroissoit mal organisée, et que, désirant d'aller en France, je saisissais cette occasion de le satisfaire, esperant qu'apres avoir quitté les chaleurs de ce pays, et repassé la ligne, il pourroit se remettre. Il avoit avant cette epoque fait un acte de demence, s'étant tiré un coup de pistolet, qui ne lui avoit pas fait une blessure mortelle, pour une femme qu'il connoissoit à peine, et que peut etre il n'avoit jamais vue. depuis [sic] lors il s'est trouvé commandant la compagnie dont il est lieutenant à Saint Paul, pour la maladie de M. De Buttler qui en est le capitaine, il a fait toutes sortes de sottises, il s'ennivroit tous les jours avec les soldats de son detachement, jouoit à la Boule avec eux, et mangea le prêt. M. Le Vicomte de Souillac le renvoya icy, ou je l'ay tenu aux arrets dans une chambre du quartier. Il a fait plusieurs extravagances, s'ennyvrant tres souvent, quoiqu'on le veillat avec soin. Il m'a donné sa demission [...], et il a fini par des scènes si fortes, que M. De Cossigny a été obligé de mettre une sentinelle à sa porte, ce que j'ai fort approuvé. [...] », p. 234 (l'orthographe et les majuscules originelles ont été respectées). Il semble qu'il ait demandé en mariage la femme dont il est question, car elle aurait pu lui assurer position sociale et fortune, d'où sa fureur, à cet échec.
  5. ^ Le premier, ms 916 de la Bibliothèque de Kórnik ; le deuxième, ms 1483 de la Bibliothèque Czartoryski à Cracovie ; le dernier, ms 916.9 de la Collection d'Épinay à la Carnegie Library de Curepipe ( île Maurice), dont Izabella Zatorska déplore qu'elle n'ait jamais pu en obtenir la copie. Il est actuellement impossible de déterminer si ces manuscrits, ou au mois l'un d'entre eux, sont autographes, tant est fluctuante l'écriture du scripteur.
  6. ^ Le premier, ms 916 de la Bibliothèque de Kórnik ; le deuxième, ms 1483 de la Bibliothèque Czartoryski à Cracovie ; le dernier, ms 916.9 de la Collection d'Épinay à la Carnegie Library de Curepipe ( île Maurice), dont Izabella Zatorska déplore qu'elle n'ait jamais pu en obtenir la copie. Il est actuellement impossible de déterminer si ces manuscrits, ou au mois l'un d'entre eux, sont autographes, tant est fluctuante l'écriture du scripteur.
  7. ^ P. 24, l'éditrice précise que la plupart des modifications sont « de nature stylistico-informatives (plus de précision, remise à jour) », ou qu'elles opèrent une censure stricte sur certains faits ou certains comportements de ceux qu'elle nomme « les élites coloniales », leur substituant des informations anodines.
  8. ^ P. 142.
  9. ^ P. 8. Pour l'ensemble des citations, en cas de versions différentes entre les deux manuscrits consultés, nous optons généralement pour la version longue, plus « parlante ». Nous avons reproduit la graphie polonaise pour le patronyme du roi Stanislas.
  10. ^ P. 96.
  11. ^ P. 90. Une note indique que Bernardin de Saint-Pierre, dans son Voyage à l'île de France, se souvient d'une Madame de la V., « une Bellone qui va à la chasse aux hommes », rencontrée en septembre 1769.
  12. ^ P. 106.
  13. ^ P. 34. Une note rappelle que le marquis de Bussy (1718-1785) avait défendu Pondichéry contre les Anglais sous le gouvernement de Dupleix, et qu'il avait acquis de la gloire à la prise de Golconde, en 1756.
  14. ^ P. 132. La dernière précision est intéressante, car le narrateur se tait généralement sur les conditions matérielles du voyage, moyens de locomotion, compagnons de route éventuels, nourriture, etc.
  15. ^ P. 108.
  16. ^ P. 172. C'est l'une des très rares fois où figure une indication temporelle, ne fût-elle que partiellement précise, puisqu'elle se limite à la mention de l'année.
  17. ^ P. 138.
  18. ^ P. 106. C'est nous qui soulignons.
  19. ^ P. 162-164. Comme souvent, les enchaînements logiques sont négligés.
  20. ^ P. 152-154.
  21. ^ P. 142-144. Outre l'éloge des Persans - méritant de n'être comparés qu'aux Polonais - ce très long passage offre un échantillon de l'absence d'organisation du discours, notamment à la fin, et du manque de rigueur de la syntaxe. Il montre aussi le goût de l'homme pour les productions somptueuses.
  22. ^ P. 152.
  23. ^ On a vu que Wiklinski a observé un silence prudent sur ses frasques. En dehors d'elles, il n'a pas su percevoir  les ressources du quotidien, ou n'a pas su en faire un matériau littéraire. On ne peut s'empêcher de songer à l'ingéniosité de l'abbé de Choisy - homme de cour, il est vrai - fort habile à mettre en scène avec bonheur le vide et le rien d'un long voyage en mer jusqu'au Siam, un siècle plus tôt.
  24. ^ On conçoit que l'homme intrigue ses compatriotes chercheurs, historiens ou littéraires, par l'absence durable de toute trace, et qu'ils aspirent à élucider ce qui relève du mystère. Mais si la vie de Wiklinski aiguise les curiosités, celui-ci n'en gagne pas pour autant le statut d'écrivain tale.

Référence bibliographique:

Maksimilian Wikliński, Voyages / Podróże, Łask, Oficyna Wydawnicza LEKSEM, 2008, traduit et édité par Izabella Zatorska, 297 p. et quatre cartes hors pagination.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « MAKSIMILIAN WIKLINSKI », Astrolabe [En ligne], Septembre / Octobre 2010, mis en ligne le 09/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/septembre-octobre-2010/dossier/maksimilian-wiklinski