LES ÉTUDES VIATIQUES EN GRÈCE

Astrolabe N° 21
Université Paris IV Sorbonne CRLV – EA 2581
Les études viatiques en Grèce
Pour une littérature de voyage au féminin

LES ÉTUDES VIATIQUES EN GRÈCE
Pour une littérature de voyage au féminin

 

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Le nouveau livre de Vassiliki Lalagianni sur les Voyages des femmes en Orient, paru en Grèce aux éditions Roes, dans la collection Δοκίμια/Essais, est le fruit de longues années de recherches copieuses en France et en Grèce. Professeur à l'Université de Péloponnèse, en Grèce, V. Lalagianni enseigne les littératures européennes et la littérature de voyage. Spécialiste des études culturelles européennes et des gender studies, l'auteur opère dans son ouvrage l'endoscopie du XIXesiècleet du tournant du XXe, à travers le prisme du voyage et de l'interprétation du regard des femmes occidentales sur l'Orient.

Prenant comme emblème Ulysse qui voyage et la fidèle Pénélope qui l'attend, Vassiliki Lalagianni soutient qu'Ulysse servit sans doute de modèle pour le voyage et, par extension, pour tous les récits de voyage publiés en Europe jusqu'au XIXe siècle, le voyage étant, jusque là, une affaire d'hommes. Selon elle, de plus, l'industrialisation, le développement des moyens de transport en commun, l'éducation des femmes et la création des Empires coloniaux ont été les principaux facteurs qui ont favorisé les voyages des femmes (9). La Britannique Lady Mary Montagu, auteur de Turkish Embassy Letters (1763) et la Française comtesse de la Ferté-Meun, auteur de Lettres sur la Bosphore (1821), inaugurent une période importante de déplacements des femmes au XIXesiècle.

Peu d'études ont été consacrées aux voyageuses, si ce n'est majoritairement aux Britanniques, qui avaient l'habitude de voyager au fin fond de l'Empire britannique. Wayward Women : A Guide to Women Travelers (1990) de Jane Robinson constitue une importante bibliographie avec quatre cents références de noms de femmes voyageuses au XIXe siècle, mais qui privilégie toutefois les voyageuses anglophones au détriment des francophones, Françaises, Belges et Suisses. En France, les récits de voyageuses qui ont connu à l'époque un succès énorme et une multitude d'éditions, de rééditions et de traductions - et à part peut-être le cas d'Isabelle Eberhardt qui attira pour des raisons diverses les coups de projecteurs -, sont aujourd'hui totalement inconnus. Le classique de Claude Berchet, Le Voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle (1985) ne concerne que des hommes voyageurs, à une exception près : la Suisse Valérie de Gasparin. C'est sans doute l'anthologie Exploratrices et Aventurières ou l'art de parcourir le monde et de conquérir le ciel dans la littérature (1997) qui comble le grand vide bibliographique sur les impressions de voyages des femmes. Ce vide est probablement dû au fait que la littérature de voyage était essentiellement un genre masculin (11). Pour les voyageuses francophones qui intéressent particulièrement V. Lalagianni, et à côté de quelques travaux universitaires et de thèses de doctorat, avec en tête celle de Renée Champion (2002), en France, Représentations des femmes dans les récits de voyageuses d'expression française en Orient au XIXesiècle (1848-1911), ce sont les travaux de Bénédicte Monicat, avec notamment son Itinéraires de l'écriture au féminin. Voyageuses du XIXe siècle (1996) qui se réfèrent aux femmes voyageuses francophones. Voici alors un terrain de recherche propice, mais bien vaste, sur lequel s'est penchée V. Lalagianni : son ouvrage vient combler le vide sur les femmes voyageuses en Orient. Plaçant son étude sur le terrain du 'gynécocentrisme', elle soutient que les récits de voyage des femmes présentent une méthode de travail bien spécifique. Au XIXesiècle, non seulement l'expérience du voyage diffère chez les hommes et chez les femmes, mais la façon d'écrire des uns et des autres ne suit pas les mêmes règles, et le style des femmes écrivains est considéré comme inférieur à celui des hommes. Aussi, bien que les textes des femmes voyageuses fassent partie de la production littéraire féminine du temps, les éditions de leurs impressions de voyage sont restées sans succès à l'époque.

V. Lalagianni cherche les traits caractéristiques de l'écriture féminine dans sa découverte de l'Autre et dans son rapport avec cet Autre, et elle essaie de montrer les constantes qu'ont utilisées les écrivaines-voyageuses dans leur discours littéraire. Prenant appui sur celui-ci, son étude met l'accent sur la place qu'occupe la femme en Orient et sur sa représentation dans l'imagerie masculine occidentale, dans laquelle elle apparaît comme une créature de passion et de volupté, réduite à l'état d'objet. Elle explore le rapport entre la domination masculine et les réactions que celle-ci provoque : révoltes, alliances ou échanges. Elle analyse les tendances et les instances inscrites dans les textes de voyages, et elle repère enfin les modalités de la construction du Soi féminin : connivence de l'image stéréotype de la femme et de l'écriture féminine, incorporation dans le discours principal du modèle masculin, tout comme les tendances de renversement de l'écriture pour les femmes qui ont aboli les normes sociales, grâce justement au voyage et à la description des impressions de leurs voyages.

La contextualisation des écrits des femmes qui ont voyagé en Orient dans un cadre historico-social bien spécial facilite l'analyse du discours normalisé par rapport à la subjectivité de la perception de l'Autre, notamment dans les rencontres avec la femme orientale autochtone, à la représentation figée qui a attiré bien des critiques (Jennifer Yee, July Mabro, et bien d'autres). À la suite de ces études sur l'imaginaire des femmes orientales, l'originalité de celle de V. Lalagianni provient de l'appréhension de l'écriture des voyageuses-femmes occidentales véhiculaire des rapports avec l'Autre et l'Orient, en comparaison avec l'écriture masculine. Les femmes-voyageuses produisent-elles les mêmes images stéréotypes sur les mythes orientaux que les hommes, ou des idées bien différentes, sous l'influence du genre qui dépasserait de beaucoup les frontières du discours colonial ?

Pour répondre à cette question, Vassiliki Lalagianni examine tous les textes des voyageuses depuis 1848, date de publication du Journal d'un voyage de Valérie de Gasparin, le premier récit de voyage d'écriture féminine dans la littérature de voyage francophone, jusqu'à 1909, date de la parution de Notes d'une voyageuse en Turquie de Marcelle Tinayre. C'est la période de l'expansion coloniale française qui coïncide avec le succès éditorial des récits de voyage des femmes, propulsé sans doute par le mouvement féministe. Dans ce contexte féministe, V. Lalagianni prend appui sur les œuvres de Suzanne Voilqin, d'Olympe Audouard et de Valérie de Gasparin, et surtout sur celles de Christina Belgiojoso et de Marcelle Tinayre qui s'est intéressée de près aux événements politiques de l'époque. Une place est faite également à Isabelle Eberhardt qui a eu une vie bien particulière et qui se convertit à l'islam, tout comme à Jane Dieulafoy qui a provoqué la société parisienne de l'époque par ses choix vestimentaires masculins.

Les femmes voyagent par plaisir ou par curiosité, par aventure ou par altruisme, pour la santé ou pour l'auto-découverte, pour la recherche scientifique ou pour plusieurs de ces raisons à la fois, souligne V. Lalagianni (19). Elles peuvent se rendre en pèlerinage, mobile traditionnel, ou bien elles partent selon leur humeur. Leurs voyages se terminent avec leur retour à la maison, ou avec le montage de nouvelles maisons - c'est le cas des femmes nomades qui transportent leur maison avec elles. Les femmes voyagent aussi par peur, ou pour délimiter les frontières : exils obligés, arrestations, souci d'échapper à l'esclavage, à la guerre ou aux catastrophes naturelles (20). Quand les femmes mettent leur vécu au centre de leurs voyages et de leurs explorations, quand elles rapportent à la première personne leur propre histoire, les récits de femmes font enfin surface. Multiples sont les composantes du voyage. Afin de montrer la grande variété des voyages des femmes, V. Lalagianni a choisi d'étudier le voyage réel et non pas le voyage métaphorique, en un corpus large de textes appartenant à une historicité variée, à des pays, des classes et des groupes différents.

Dans le premier chapitre « Voyage, genre et réception sociale au XIXe siècle », V. Lalagianni analyse la position sociale des femmes et explore la voyageuse dans son milieu social : expansion coloniale de la France au XIXe siècle, mouvement féministe, difficultés de publication pour les femmes-écrivaines. Puis elle étudie le profil de la femme-voyageuse en Orient, les raisons qui l'ont poussée au voyage et sa réception de la culture de l'Autre.

Dans le deuxième chapitre « Orientalisme et orientalismes - Problèmes de théorie », V. Lalagianni définit les notions et les mouvements qui ont préoccupé tant l'écriture que la critique des récits de voyage : elle présente la théorie sur l'orientalisme d'Edward Said, les thèses principales des critiques de cette théorie et les thèses des critiques féministes.

Le troisième chapitre « Dans le regard de l'Autre » analyse les comportements culturels et examine le style propre à l'écriture féminine. V. Lalagianni enregistre les représentations socio-ethnographiques de l'image de la femme orientale, les mœurs et les coutumes, les traditions musulmanes, le voile, la polygamie, le harem, le vestimentaire, tout comme les institutions politiques et éducatives, les lois pour la famille, la fortune des femmes, la santé, et les lieux sociaux publics des femmes. Visant le discours de l'altérité, de la race et de la religion, V. Lalagianni explore le discours impérial et colonial dans son rapport étroit avec les écrits des femmes et le discours féministe. Enfin, elle étudie l'institution du harem et son abolition en Turquie, au début du XXe siècle, notamment dans les textes de l'Américaine d'origine gréco-turque Dimitra Vaka-Brown et de la Française Marcelle Tinayre, qui ont toutes deux visité le pays après l'ascension du mouvement des Jeunes Turcs.

L'étude critique, qui comporte cent soixante-dix pages, est complétée par une annexe chronologique des voyageuses francophones en Orient, de 1763 à 1909, et par des « Extraits des récits de voyages » traduits en grec par V. Lalagianni. Il s'agit plus précisément des récits de voyage de Blanche Lee Childe en Tunisie, de Cristina Belgiojoso en Asie Mineure et en Syrie, et de Marcelle Tinayre en Turquie. Outre la bibliographie principale, l'étude est accompagnée d'une bibliographie supplémentaire en quarante pages, très utile pour le chercheur, sur la littérature de voyage, le genre, la critique féministe et le discours post-colonial.

Voyage des femmes en Orient est un livre de référence pour la littérature de voyage au féminin, l'écriture des femmes et les gender studies, une étude littéraire, historique et sociale, riche en documents et références, menée avec une grande ouverture d'esprit.

 Efstratia Oktapoda

Référence bibliographique:

Vassiliki Lalagianni, Οδοιπορικά γυναικών στην Ανατολή [Voyages des femmes en Orient], Athènes, éd. Roes, coll. « Dokimia », 2007, 263 p., ISBN : 978-960-283-263-9

Pour citer cet article:

Référence électronique
Efstratia OKTAPODA, « LES ÉTUDES VIATIQUES EN GRÈCE », Astrolabe [En ligne], Septembre / Octobre 2008 ITINÉRANCES FÉMININES, mis en ligne le 02/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/septembre-octobre-2008-itinerances-feminines/dossier/les-etudes-viatiques-en-grece