ELLA MAILLART : UNE VOYAGEUSE-MYTHE

Astrolabe N° 21
Université Paris IV Sorbonne CRLV – EA 2581
Ella Maillart : Une voyageuse-mythe
Sara Steinert Borella, "The Travel narratives of Ella Maillart. (En)Gendering the Quest", New York, Peter Lang, 2006

ELLA MAILLART : UNE VOYAGEUSE-MYTHE
Sara Steinert Borella, The Travel narratives of Ella Maillart. (En)Gendering the Quest, New York, Peter Lang, 2006

 

image002_26.jpg

 

Voyageuse intrépide, navigatrice, exploratrice, écrivain et photographe, Ella Maillart a plus d'une raison pour attirer l'attention des critiques et des médias. Exploratrice par quête de vérité, photographe par goût, écrivain et journaliste par nécessité, Ella Maillart, célèbre pour ses multiples exploits sportifs, ses voyages et ses livres, parcourut les régions les plus reculées de la planète dans des conditions qui relevaient de la plus pure aventure.

Véritable phénomène du XXe siècle, qui n'a cessé d'attirer le public pendant plus d'un demi-siècle, elle est de nouveau sous les coups des projecteurs, depuis surtout les années 2000. Il est vrai que les publics francophone et anglophone de l'époque ont tout de suite lu avec passion les récits de Maillart sur son grand voyage en Asie. Mais ensuite, ses récits fascinants semblent avoir été laissés dans l'oubli. Une série d'ouvrages a été éditée pour rendre hommage à la plus étonnante voyageuse du XXe siècle, parmi lesquels Ella Maillart au Népal, de Daniel Girardin (1999), Nomade sur la voie d'Ella Maillart d'Amandine Roche (2003), Je suis de nulle part, sur les traces d'Ella Maillart d'Olivier Weber (2003), Ella Maillart sur les routes de l'Orient, de Daniel Girardin (2003) et plus important encore The Travel narratives of Ella Maillart. (En)Gendering the quest, de Sara Steinert Borella (2006) qui met l'accent sur l'aventurière et écrivain de voyage, best seller dans les années 30 et au début des années 40.

Professeur de cultures et littératures comparées au Franklin College, à Lugano, en Suisse, Sara Steinert Borella s'est déjà affirmée par ses études sur Ella Maillart sur qui elle travaille depuis de nombreuses années. Son ouvrage, de qualité par sa réflexion profonde sur la voyageuse Maillart, sur le récit de voyage et l'écriture de femmes, apparaît comme l'aboutissement de longues recherches de la part d'une spécialiste de la littérature de voyage et de l'écriture féminine. Dans un style clair d'une écriture limpide, Sara Steiner Borella redécouvre Maillart et offre de nouvelles clés de lecture sur l'intrépide voyageuse, sur ses relations et compagnies de voyage. Parue dans la prestigieuse édition Peter Lang, son étude d'une densité extraordinaire réunit à elle seule tous les travaux sur Ella Maillart, tout en proposant une réflexion neuve et contemporaine. Elle souligne la richesse du travail de Maillart et présente au lecteur un ensemble de questions sur le genre, les gender studies et la nationalité.

Dans les deux premiers chapitres, l'auteur actualise ses résultats d'analyse antérieurs sur Ella Maillart « Re-Descovering the Travel narratives of Ella Maillart » et « La voyageuse, le voyageur et le regard de l'autre », publiés respectivement dans les revues Women-in-French Studies (2001) et Agora (2003). Le livre commence par la fascinante biographie d'Ella Maillart qui s'est promenée au Caucase en 1930, qui a voyagé dans le lointain Turkistan russe en 1932, qui a traversé la Chine de Pékin à l'Himalaya en 1935, puis qui s'est rendue de Suisse en Afghanistan au volant d'une petite Ford, juste avant la Seconde Guerre mondiale.

C'est pour la diversité d'observations et la multitude d'images sur le monde entier, peu connu alors du grand public, que les livres de voyage de Maillart sont particulièrement fascinants. Une série de récits faits à partir de ses expériences personnelles, accompagnés de photos prises lors de ses voyages, ont valeur de documents anthropologiques. Plus importants encore qu'on le pense, souligne Sara Steinert Borella, les récits de voyage de Maillart sont révélateurs sur la construction de Soi et de l'Autre, à une époque où le colonialisme européen était littéralement en pleine expansion. Voilà ce qui donne au livre de S. Steinert Borella un mérite rare : la présentation des récits de voyage en association avec le colonialisme et les théories de l'identité et de l'altérité considérées dans leur rapport avec le féminisme et l'écriture de femmes.

Les six livres de voyage de Maillart, y compris sa biographie, constituent sans doute une contribution significative dans le domaine des études sur l'écriture de voyage féminine et dans celui des études féminines en général. Mais alors, pourquoi les livres de voyage d'Ella Maillart sont-ils restés en marge des études littéraires françaises ? se demande à juste titre S. Steinert Borella qui donne trois raisons valables pour éclairer le mystère : d'abord son identité suisse, puis le genre lui-même du récit de voyage, enfin les études de gender. L'identité suisse de Maillart a rendu extrêmement difficile de situer son travail par rapport à la littérature française du XXe siècle. De surcroît, le fait qu'elle ait écrit des récits de voyage a rendu plus complexe sa place dans l'histoire littéraire - les récits de voyage étant considérés comme une forme littéraire de second rang, peut-être même un genre disparu avec la Seconde Guerre mondiale - surtout pour un écrivain comme elle, située précairement entre les mondes colonial et postcolonial. Enfin, est en cause une problématique de genre faite par une femme, dans un monde où les colonisateurs sont des hommes et tous les colonisés sont des inconnus et des exotiques.

Comment alors Maillart pouvait-elle se faire une place dans les années 1930 et 1940, en marge du discours colonial ? Comment pourrait-on, dans ce cas-là, lire les récits de Maillart ? C'est à ces questions que l'ouvrage de Sara Steinert Borella porte des réponses avec conviction et clarté, et avec une argumentation critique hors du commun. Pour ce faire, Sara Steinert Borella examine d'abord le contexte national et colonial, puis les écrits eux-mêmes de Maillart pour enfin associer Maillart aux autres femmes voyageuses et aux compagnons de route, dans l'intention de reconsidérer des récits de voyage oubliés.

Dans la littérature suisse, Maillart appartient à la tradition des explorateurs-écrivains. Sara Steinert Borella rapproche alors Maillart de ses compatriotes et contemporains : Nicolas Bouvier et Annemarie Schwarzenbach. Pour l'auteur de L'Usage du monde, l'exil auto-imposé de Maillart est un trait national pour les Suisses. Toutefois, ce qui est extraordinaire avec elle, c'est qu'elle dément la tradition qui veut que seuls les hommes voyagent et écrivent. Historiquement, les femmes suisses ne font pas partie de ce paradigme. Si Maillart écrit, elle le fait en tant qu'écrivain suisse francophone dans une majorité germanophone, mais aussi en tant qu'écrivain femme contre une tradition patriarcale bien dominante.

Sara Steinert Borella développe avec bonheur une nouvelle argumentation sur le voyageur et la perception de l'Autre, appuyée sur la théorie d'Edward Saïd et son Orientalisme selon lequel l'Orient est une invention européenne. Ainsi, Sara Steinert Borella soutient-elle que le regard de Maillart, voyageuse suisse, sur le monde colonial était bien différent de celui des voyageurs français et britanniques, parce que Maillart ne voyageait pas pour la gloire de la France ni de l'Angleterre. Comme elle n'appartient pas à un empire colonial, ajoute Sara Steinert Borella, Maillart peut mieux cacher son discours et écrire en marge de la tradition coloniale. Ses récits de voyage dans l'ex-Union soviétique, en Chine et en Afghanistan s'inscrivent dans la représentation exotique de l'Autre, tant par ses récits que par ses photos qui ravivent l'image de la vie des hommes et des femmes en train d'évoluer dans la restructuration générale du monde. Aux frontières entre littérature et anthropologie, les récits de voyage de Maillart sont des documents de valeur anthropologique incontestable. Présentée comme journaliste ou envoyée spéciale pour enquêter sur la vie des nomades et des peuples indigènes (et non pas comme un envoyé du gouvernement ou comme l'épouse d'un riche commerçant), Maillart se met en contact direct avec l'Autre, avec l'Asie et avec elle-même. Ses récits de voyage sont un héritage mémoriel pour l'Asie, qui s'est transformée depuis avec la modernisation et l'époque post-coloniale. Pour inscrire la femme dans le nouveau contexte qu'Ella Maillart a forgé, loin du paradigme traditionnel qui excluait les femmes de la trame narrative, Sara Steiner Borella emprunte la théorie féministe qu'elle applique au récit de voyage d'Ella Maillart.

Les chapitres suivants analysent les observations et les expériences de Maillart. Plus précisément, le deuxième chapitre « Exile and the Traveler's Gaze » étudie le rôle de l'exil et de l'expatriation dans la recherche des connaissances du monde par les voyageurs. En Afghanistan, qu'elle traverse en compagnie de sa compatriote Annemarie Schwarzenbach, Maillart dévoile avec succès la femme afghane camouflée sous son voile. C'est d'abord en anglais qu'est écrit The Cruel Way (1947) [trad. franç. La Voie cruelle (1952)], qui rend compte du voyage. Centrant son discours sur la vie et l'œuvre de l'écrivaine, y compris sur ses photos extraordinaires, Sara Steinert Borella conclut que le changement de langue et le passage du français à l'anglais marque un tournant dans la carrière littéraire de Maillart, et un changement de perspective de l'extérieur à l'intérieur du voyage et que, dans son chemin de l'exil, la quête pour l'autre a été remplacée par la quête de Soi et par le désir de transcender le Soi. En effet, après son voyage dans le monde colonial de l'Inde occupée par les Britanniques, Maillart retourne en Suisse en 1945, et elle passe les cinq années suivantes à Genève et dans le village alpin de Chandolin - un exil auto-imposé qui lui rappelait sans doute aussi les montagnes de l'Asie centrale. Ella Maillart décède dans son chalet à Chandolin, au printemps de 1997.

Dans le troisième chapitre « From the Caucasus to the Tien Shan: Politics and Travel in the Soviet Republic », Sara Steinert Borella s'intéresse spécialement à Parmi la jeunesse russe (1932) et à Des Monts célestes aux sables rouges (1934), et à l'apprentissage de la jeune écrivaine. Le choix de ses voyages par Maillart marque ses engagements politiques, et définit a priori sa carrière littéraire dans l'avenir. En essayant de rester politiquement neutre dans ses observations, Maillart s'ouvre des portes qui restent définitivement fermés pour d'autres. Évidemment, tout cela va de soi avec sa nationalité et sa neutralité suisses, souligne Sara Steinert Borella. Son voyage au Caucase la fait se confronter à la colonisation soviétique et lui offre encore une fois l'occasion d'interpréter l'Autre.

Le chapitre quatre intitulé « Diverging Perspectives: Ella Maillart and Peter Fleming on China » est consacré à la vision stéréoscopique que procurent l'Oasis interdites (1937) de Maillart et News from Tartary (1936) de Fleming, conduisant sur leurs pas en Chine et présentant deux versions fort différentes de ce voyage singulier, effectué à la suite de leur rencontre à Pékin. S'ils sont des compagnons de voyage, Maillart et Fleming n'ont pas forcément le même regard sur la Chine et sur le monde colonial. Maillart est suisse ; Fleming, britannique et homme de surcroît. Maillart voit les tribus chinoises, mongoliennes et tibétaines, comme des nomades merveilleux, et les considère comme des étrangers à part égale, d'un regard objectif. En revanche, le discours de Fleming, reporter londonien, très sûr de lui, est caractérisé volontairement par un ton ironique et par un criticisme ethnocentrique. Ces deux perspectives opposées des voyageurs montrent à l'évidence, selon Sara Steinert Borella, que la vision du voyageur dépend vraiment du sujet écrivant, liée à tout jamais aux questions de gender. Les deux versions ensemble procurent une vision multidimensionnelle de la Chine et du monde colonial en 1935.

Le chapitre cinq : « Driving in a Ford: Two Women Across Afghanistan » pose la problématique de la transition de l'extérieur à l'intérieur du voyage, et de l'amitié qui est développée entre Maillart et Annemarie Schwarzenbach durant leur voyage de Suisse en Afghanistan et de Genève à Kaboul en 1939. The Cruel Way (1947) de Maillart représente un texte clé pour l'ensemble de ses récits de voyages. Le livre oscille entre les observations sur les lieux et les gens et les réflexions sur l'éprouvée Cristina, qui incarne dans le texte Annemarie Schwarzenbach, et il exprime l'incapacité de Maillart de l'aider. Sara Steinert Borella consacre une analyse au voyage des deux femmes, à ce que Schwarzenbach a apporté à Maillart, à leur vision de l'Autre à la veille de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi à leur relation, à leur amitié, à leurs confessions, à leurs secrets. Prenant le paradigme de l'androgyne Cristina-Annemarie, Sara Steinert Borella, qui mène son étude sur Maillart, ne manque pas de chercher à faire la part de la vérité sur sa voyageuse-écrivaine et d'affirmer, avec une argumentation dialogique, l'hétérosexualité de Maillart qui a beaucoup réfléchi et écrit sur le rapport entre corps et esprit, sur la masculinité et la féminité.

Enfin, le dernier chapitre qui tient lieu de conclusion « On Travel and Coming Home » est une discussion sur les textes écrits par Maillart en Inde, à la suite de l'entretien entre Sara Steinert Borella et l'auteur elle-même, durant l'été 1996, dans l'intention de comprendre le discours évolutif de Maillart sur le pays et sur le voyage. Dans le mouvement d'une littérature de voyage, Sara Steinert Borella essaie de délimiter le contexte de lecture des récits de voyage de Maillart.

Ses récits sont une écriture et une réécriture de la quête du voyageur qui part pour découvrir. Maillart transforme le livre de voyage en le séparant, pour la première fois, de l'emprise coloniale et en fait une œuvre à la découverte de l'Autre. Son écriture de voyage procure un regard fasciné sur l'Autre et son évolution, dans un récit où l'Autre est à la fois narrateur et protagoniste, et tous les deux tiennent un discours dominant et non pas dominé. « By weaving a context of her contemporaries and reinserting the travel book into the center of the literary scene, we can inscribe Ella Maillart into a long, rich tradition of women's travel writing », souligne Sara Steinert Borella (16). Prenant appui sur l'essai de Jacques Lacarrière « Le Bernard-l'hermite ou le treizième voyage », Sara Steinert Borella affirme que le voyage offre à Maillart une résolution cathartique, la meilleure connaissance de Soi, par la connaissance de l'Autre et du Monde. Maillart ne partait pas à la recherche de l'Autre étranger et exotique, mais à la quête d'elle - même. Enfin, à propos de l'écriture féminine, Sara Steinert Borella montre tout au long de son livre qu'Ella Maillart est une écrivain femme voyageuse dans un monde masculin et que, de ce fait, ses écrits sont destinés à sombrer dans les abysses de l'Histoire. Voilà l'originalité de l'étude de Sara Steinert Borella : inscrire les écrits de Maillart dans une littérature féminine de voyage à part entière, et créer Une littérature voyageuse pour « les voyageuses » en tant que femmes voyageurs et écrivains voyageurs.

Cette démarche constitue une nouvelle perspective littéraire, critique et historiographique. Sara Steinert Borella ne se contente pas d'étudier la vie et l'œuvre d'Ella Maillart dont elle a passé des années à fouiller les archives, mais elle a cherché à expliquer le phénomène Maillart en corrélation avec la culture dominante de l'époque. Invitation au voyage, l'ouvrage de Sara Steinert Borella est une approche neuve, unique en son genre, tant sur la voyageuse Maillart et sur l'exploration de ses récits de voyage, que sur la littérature française, la littérature des voyages, les études féminines et les gender studies.

Étude endoscopique sur Ella Maillart, le livre de Sara Steinert Borella démystifie l'écrivaine voyageuse, et s'impose comme un outil de travail indispensable pour la littérature féminine et la littérature de voyage.

Efstratia Oktapoda

Référence bibliographique:

Sara Steinert Borella, The Travel narratives of Ella Maillart. (En)Gendering the quest, New York, Peter Lang, « Travel writing across the disciplines: theory and pedagogy », vol. 12, 2006, 141 p. ISBN : 978-0-8204-6388-9

Pour citer cet article:

Référence électronique
Efstratia OKTAPODA, « ELLA MAILLART : UNE VOYAGEUSE-MYTHE », Astrolabe [En ligne], Septembre / Octobre 2008 ITINÉRANCES FÉMININES, mis en ligne le 02/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/septembre-octobre-2008-itinerances-feminines/dossier/ella-maillart-une-voyageuse-mythe