UN GRAND TOUR (1765-1768)

Astrolabe N° 46
Université Paris-Sorbonne
Un grand tour (1765-1768) et deux voix pour en rendre compte

UN GRAND TOUR (1765-1768) ET DEUX VOIX POUR EN RENDRE COMPTE[1]

À la mort, en 1747, de Leopold Ier, prince régnant d'Anhalt-Dessau, son fils Leopold II décide de donner une éducation aristocratique à Georg Heinrich von Berenhorst (1733-1814), fruit illégitime d'une liaison de son père avec la fille d'un responsable municipal. Le prince confie à ce demi-frère l'éducation de son second fils Johann Georg (1748-1811), et une amitié solide, qu'ont pu renforcer les liens du sang, naît entre le précepteur et son pupille, à laquelle seul le décès de celui-ci met un terme[2].

D'une famille de la petite aristocratie saxonne, Friedrich Wilhelm von Erdmannsdorff (1738-1800), fils d'un chambellan à la cour de Dresde, a fait à Leipzig puis à Wittenberg, où il apprend de plus la langue française, des études variées :  sciences, histoire, philologie. Après un voyage d'un an en Italie (Venise et Florence) via Munich en 1761-1762, il accompagne en Angleterre et aux Pays-Bas, en 1763, le fils aîné de Leopold II, devenu Leopold III (1740-1817) à la mort de son père en 1751, dont il est l'ami intime.

Les deux jeunes gens accompagnent les princes lors du Grand Tour que ceux-ci effectuent en Europe, d'octobre 1765 à juillet 1767 pour Léopold III, Berenhorst ne retournant à Dessau avec le prince Jean Georges que huit mois plus tard, en raison de leurs deux séjours prolongés à Paris. Le groupe suit l'itinéraire « balisé » des guides et des relations de voyage du temps[3], Erdmannsdorff ayant fait cavalier seul durant trois semaines environ, afin d'approfondir sa visite de Rome. Il rejoint plus tardivement que prévu (à Milan au lieu de Florence) les princes et leur suite en route pour la France. C'est donc à marches forcées qu'il effectue ce trajet, ce qui explique en partie (il avait déjà visité Venise et Florence) que, sur les 304 pages de ses notes manuscrites, plus des deux tiers des pages écrites - la valeur de 87 versos restant vierges - soient consacrées à la Ville éternelle et à ses environs proches, la première ayant particulièrement fasciné le passionné de beaux-arts qu'il était. Il s'intéresse en particulier à la statuaire antique, dont il détermine les origines et le sujet grâce à sa grande familiarité avec les mythologies grecque et romaine, et il se montre soucieux de la préservation des œuvres exposées dans les jardins.

Bien que proches et partageant aussi étroitement l'intimité des princes allemands, les deux relateurs ont des sensibilités, des champs de réflexion et des rapports à l'écriture différents qui transparaissent dans le contenu de leur Journal de voyage en Italie respectif rédigé en français, mis en forme, complété, voire nuancé[4], à leur retour. Berenhorst rend fidèlement compte de la totalité du périple effectué avec le prince Jean Georges, du départ de Dessau le 18 octobre 1765 au retour dans cette même ville le 5 mars 1768. Le compte rendu d'Erdmannsdorff débute seulement le 24 octobre 1765 et s'interrompt sans explications le 5 juin 1766 aux îles Borromées :  sa fascination pour les multiples trésors que recèle Rome lui aurait-elle rendu dépourvu d'intérêt tout ce qu'il a pu voir ensuite ?

Selon l'usage du temps et du milieu auquel appartiennent les voyageurs, leurs textes ne sont nullement destinés à la publication mais ils sont réservés à la lecture d'un cercle choisi, comme en témoigne la dédicace de son Journal, datée du 19 avril 1775, que Berenhorst adresse aux deux princes. Se présentant avec toute la modestie requise en pareil cas : « sans Lettres, destitué de beaucoup de connaissances nécessaires[5], et n'ayant qu'un peu de lecture ; par quel Miracle serais-je parvenu à produire quelque chose digne d'attention ? », il justifie la « transcription » de leur commun voyage, à laquelle il dit avoir consacré les deux hivers de 1774 et 1775, par le désir d'« amuser un moment » ses frères en ravivant « quelques traits que le temps commence déjà à effacer de [leur] mémoire », formant, à la fin de la première partie, le vœu qu'un lecteur « bénévole » en soit plus satisfait qu'il ne l'est lui-même[6]. Le maintien du français comme plus concis que l'allemand lui a été en outre dicté par le souci de s'exercer « dans l'Idiome qui a cours par toute l'Europe », et par celui de conserver dans ses expressions et dans sa façon de raconter « le peu d'énergie que la vivacité de la première conception p[ouvai]t leur avoir prêtée »[7].

Il écrit avec le dessein manifeste de procurer une lecture agréable à ses dédicataires princiers, ce qui le conduit à évoquer des détails secondaires mais amusants, comme celui de ces cinq ou six sedia transportant chacune « un gros et vigoureux Moine à côté d'une fille à l'apparence joyeuse. Quand je songe aux nuits que cette Compagnie choisie va passer en chemin dans les auberges je ne puis m'empêcher de rire ». Il recourt à des comparaisons familières et expressives. À la Solfatare, on a les yeux éblouis d'un sol blanc comme de la Céruse. Dans un coin de cette plaine blanche, plusieurs petites ouvertures vomissent impétueusement et sans cesse une fumée sulfureuse. Je ne saurais rien citer qui rendît plus au naturel cette image que le goulot de nos Chaudrons à Thé quand l'eau y bout.

Sans doute pour suppléer aux insuffisances des mots à rendre fidèlement la beauté d'un paysage, il écrit, du lac Majeur :

Ami Lecteur ! je laisse à ton imagination d'achever ce superbe tableau que je ne puis que croquer ; la mienne fut délicieusement occupée à le contempler du centre de la surface d'une masse d'eau limpide et claire comme Crystal[8].

Comme cette phrase le montre, et en dépit de ses manques avoués notamment en peinture, il recourt fréquemment aux notations visuelles, avec une attention particulière portée au jeu des couleurs, aux effets de matière et aux reflets sur l'eau. Il peint ainsi de façon théâtrale l'arrivée à Venise, au crépuscule du soir,  :

À Fusine on entre dans la Lagune, qui pour tous ceux qui n'ont jamais vu la Mer peut la représenter. D'ici l'on voit devant soi à une distance de 6 milles, l'unique ville de son espèce, Venise qui semble sortir des ondes. Le Soleil se couchait justement ; dans un grand lointain, à droite sur fond bleu, les Vaisseaux à la rade de Malamocco. Proche de la Ville toute la Lagune était couverte de barques et gondoles dont les images se reproduisaient dans l'eau. La Lune qui grossit toujours les objets éclaira notre entrée dans le grand Canal et si l'on veut aussi celle dans l'Auberge.

Au départ de Pesaro, à l'aube,

Le vert bleuâtre des ondes, l'aurore qui colorait l'horizon : devant nous au bas de la montagne, une vaste rade, qui se courbe en demi-lune vers Fano, cette ville au lointain, et derrière elle le Promontoire d'Ancône ; tout cet ensemble formait un tableau digne du pinceau d'un Claude Lorrain.

De retour à Naples à la tombée de la nuit, les voyageurs furent régalés « de plusieurs bouffées de feu, qu'il [le Vésuve] jetait de temps en temps, et que la Mer copiait d'un pinceau sombre et majestueux dans ses ondes ». C'est toujours implicitement qu'il évoque la poésie des paysages nocturnes éclairés par la lune : « Nous arrivâmes bien tard à Bologne après avoir passé souvent sous de hautes voûtes gothiques de branchages, et par mille arcs de verdure, éclairés des rayons de la Lune qui parcourut cette nuit l'horizon dans tout son éclat »[9].

Il entend décrire « à [s]a façon », c'est-à-dire en excluant ce qui a été maintes fois reproduit et savamment commenté. À Rome, il renvoie donc à la relation de son ami :

Parvenus à l'un des principaux buts de notre voyage, je cède la plume à mon ami Erdmannsdorff. Connaisseur, Peintre et Architecte lui-même il réussira mieux que moi, à traiter tous ces objets dignes d'attention, qui pour l'amateur des Arts rendent Rome à juste titre la première Ville de l'Univers[10].

Aussi se taira-t-il sur les « objets frappants » et les « prodiges » produits par la peinture des deux siècles précédents. Mais afin de pallier les manques que ces renvois vont créer dans sa propre narration, Berenhorst s'empresse d'ajouter :

Pour ne pas rompre tout à fait le fil de mon Journal, je transcrirai une couple de Lettres écrites à un ami à Deßau. Qu'elles suppléent autant que faire se pourra à la Lacune que je laisse !

Ces apports extérieurs lui sont apparemment une si heureuse ressource qu'il justifie son choix de les renouveler par la suite : « Trouvant que mes Lettres contiennent par ci et par là des détails en connexion avec ce Journal, je continuerai d'en extraire ce qui est propre à y être inséré »[11]. En effet, l'écriture épistolaire, plus libre, permet une grande souplesse de ton et de contenu, autorise le traitement de sujets variés et laisse libre cours à la fantaisie  du scripteur :

Redressez à présent par un coup de la Baguette magique de l'imagination ces Masures ; rendez-leur le lustre, l'état de perfection où elles furent sous Auguste, sous Marc-Aurèle ; ressuscitez les générations dont elles fourmillèrent, et vous concevrez alors la satisfaction avec laquelle les fameux personnages de Rome, vinrent se délasser ici [...][12].

Berenhorst ne se contente toutefois pas de citer ses propres lettres : il transcrit également dans sa relation celles qu'il a reçues du prince régnant et d'Erdmannsdorff, ou même celles du prince Jean-Georges à son frère aîné en Angleterre, lors de leur séparation provisoire. Ce choix de la polyphonie permet d'atténuer la platitude du discours, déplorée après le compte rendu de six mois de voyage :

Je m'aperçois avec chagrin d'une monotonie ennuyante qui commence à régner dans ce petit Journal ; mais en dépit de tous mes soins je ne puis parvenir à l'éviter. Ayant sans cesse à parler de Villes et d'Édifices, il est au-dessus de mes Talents de varier assez le Style pour le rendre moins traînant dans des objets qui se ressemblent tous[13].

Pourtant, à aucun moment le lecteur ne s'ennuie, alors qu'il peut être lassé par les longs inventaires auxquels se complaît Erdmannsdorff. Car celui-ci n'a visiblement cure de la réception de sa relation. En effet, il ne manifeste le plus souvent aucun souci de composition, de transition, de variété dans l'expression : la progression chronologique, de règle pour un journal, le conduit à juxtaposer descriptions et faits de façon abrupte, voire sans changement de paragraphe. À Rome, il passe ainsi du palais Spada à la villa Medici via un fait divers :

Il y a encore une statue de marbre assise qui ne peut représenter qu'un Philosophe et on y lit le nom d'Ariste. Il appuie sa tête sur sa main gauche et il est dans l'attitude d'une profonde réflexion. La tête en est très belle et travaillée dans une manière grande et hardie.

Aujourd'hui [6 janvier 1766] se firent les obsèques du prétendant, nommé ici Roi d'Angleterre sous le nom de Jacques III. Il était moribond depuis six ans. On l'enterre à St Pierre auprès de son épouse, qu'on prétend canoniser en peu.

La Villa Medici appartient aux Grands Ducs de Toscane. On y voit un beau plafond du Guerchin [...][14].

À la différence de celle de son ami, sa relation ignore les contingences matérielles du voyage ; en revanche, elle énumère si minutieusement les sites et les monuments successivement visités ainsi que les statues, tableaux et autres curiosités que recèle chacun, Rome principalement mais aussi bien toute ville ou tout site archéologique offrant quelque intérêt, qu'elle en devient alors fastidieuse, d'autant que le mode de présentation adopté est d'une grande monotonie, les occurrences de « on voit » ou de « il y a » prédominant. À Rome, l'évocation d'un temple antique suscite ce commentaire :

[...] on voit un ancien temple qu'on nomme à présent de Bacchus, parce qu'on y voit dans la voûte des mosaïques qui représentent des vendanges. C'est une rotonde à deux étages. On y voit une grande urne de porphyre où repose le corps de Constance fille de Constantin le grand. [...] Il y a encore deux beaux candélabres de marbre blanc semblables à ceux de Ste Agnès. On voit sur ces cinq candélabres des enfants travaillés avec beaucoup de délicatesse, [...]. Nous vîmes encore [...][15].

Cette indifférence manifeste à l'agrément du style s'explique sans doute par le fait que, pour Erdmannsdorff, ce qui s'apparente à de simples notes de voyage à destination avant tout personnelle - elles ne comportent ni dédicace ni adresse à un quelconque lecteur - n'a pour fonction que de fixer et d'aviver le souvenir, grâce à la précision des descriptions et aux jugements que lieux et œuvres ont suscités en lui. Car l'homme ne se montre nullement insensible à la beauté de la langue, à celle d'une œuvre quelle qu'elle soit (architecture, peinture, sculpture) ni à celle de la nature. Ainsi, au palazzo Corsini à Rome, il mentionne

une Ste Famille de Frà Bartolomée*. Ce tableau est d'un ton de couleur admirable. Si Raphael son disciple l'a surpassé en justesse de dessin et en noblesse dans les caractères, peut-être ne l'a-t-il pas approché dans la fraîcheur et la vérité de son coloris.

Un ajout ultérieur en regard précise

*de San Marco, le maître de R. pour le coloris. Dessous le portrait d'une femme par Léonard de Vinci. Je ne peux m'empêcher d'admirer ces peintres du premier temps où l'art fut restitué. Quoiqu'on y voie un style un peu sec, on y admire toujours des contours d'une grande justesse et un fini précieux, et qui loin d'être tourmenté conservera à jamais ces ouvrages[16].

À propos du spectacle d'une tempête à Astura, dans les environs de Rome, il fait implicitement allusion aux vers célèbres du début du Livre II du De Natura rerum de Lucrèce :

Nous passâmes les deux jours suivants à contempler la mer orageuse comme elle a coutume de l'être dans cette saison [au mois de mars] et nous fîmes à peu près les réflexions auxquelles Lucrèce donna un si beau tour au commencement d'un de ses Chants[17].

Pour décrire les paysages, le style se diversifie et peut devenir agréable. En traversant le Tyrol, à proximité d'Innsbruck, Erdmannsdorff sait brosser précisément le tableau qui s'offre à sa vue, fait nouveau à une époque où les voyageurs commencent seulement à modifier leur regard sur la montagne et à savoir la décrire :

Des montagnes couvertes de pins sur le milieu desquels les nues semblent se reposer, leurs sommets blanchis de neiges presque perpétuelles et que l'œil découvre au-delà de ce que l'imagination a pu lui promettre, des vallées étroites bordées de rochers escarpés dans lesquels les chemins sont taillés et qui présentent à l'autre bord des précipices effroyables, des villages dont les maisons basses avec des toits presque plats ressemblent à des habitations Chinoises, tout ceci forme une singularité et une variation de tableaux qui ne laisse pas d'amuser un voyageur[18].

Élévations ou profondeurs extrêmes, jeu changeant des matières, des couleurs et des formes sont rendus en quelques traits rapides et évocateurs, tels ceux d'un carnet de croquis pris sur le vif. À l'occasion de la marche vers la cascade de Terni, le voyageur, sensible à ce qu'il perçoit de sublime dans le décor, devient expansif :

Cette vallée nous montrait sur la fin de Décembre toute l'image du printemps. Les lauriers, les orangers pleins de fruits, et mille différents arbres et herbages y montraient une variété de verdure dont l'œil demeure enchanté. [...] L'écume toujours bouillonnante ne permet pas de distinguer le fond et les vapeurs qui en rejaillissent et qui remontent aussi haut que le sommet de la montagne, forment une espèce de nuage qui donne à tout une nuance qui flatte l'œil. [...] Enfin ce spectacle merveilleux saisit l'imagination de ces idées qui élèvent au-dessus de l'humanité. On regrette de n'avoir pas un pinceau divin, ou une plume capable d'en faire un digne tableau.

S'il décrit un lieu qui n'entraîne pas totalement son adhésion, c'est pour l'imaginer autre. Ainsi le parc du margrave de Bayreuth, à la sortie de la ville :

La situation en est charmante et si l'on en avait bien su tirer parti, on aurait pu en faire un endroit vraiment délicieux. La vue des Collines qui l'environnent, un bois de pins sur la pente de la montagne qui faisait une partie du Parc, des habitations champêtres ou de petits ermitages répandus dans ce bois et les restes d'un théâtre antique y forment pourtant quelques parties très agréables[19].

Car son regard ne semble être captivé que par ce qui fait naître en lui de vives émotions esthétiques, des réflexions philosophiques et des sentiments élevés qui transcendent la réalité[20]. Ainsi, de la chartreuse de San Martino à Naples, il se contente de noter qu'elle mérite d'être vue, plus néanmoins pour sa belle situation et la vue qu'on a sur cette vaste ville et ses environs, que pour la structure de l'église même, qui est ornée de marbres assez richement mais avec ce mauvais goût lourd et mal tourné qu'on voit partout à Naples, alors que Berenhorst détaille longuement :

Quand on veut jouir de la vue la plus riche qu'il y ait sur notre Globe (je ne dis pas la plus étendue puisque dans ce sens-là, celle du haut de l'Etna la surpasserait) il faut monter à la Chartreuse de St Martin. Une Ville belle, grande et peuplée s'y découvre tellement en détail, qu'on discerne les personnes et les voitures dans les rues ; un pays dont la Nature offre des variations sans nombre ; un Port ; un Golfe ; un Volcan ; la mer et des îles ; forment si j'ose hasarder l'expression, une Encyclopédie d'objets, qui ne laisse plus rien à désirer à celui qui les contemple. Que je bénis le mortel industrieux, qui par l'invention de tailler le verre, a rendu à mon Âme une faculté si abondante en satisfactions dont mon destin avait voulu me priver ! Si peut-être quelqu'autre que ceux qui ont vu avec moi devait lire ce Journal, je lui fais des excuses de m'arrêter si souvent aux Vues ; mais je ne balance point d'avouer que dans la partie de notre Europe par moi parcourue, rien ne m'a plus frappé que cela. Pour observer les hommes et les petites différences qui les caractérisent dans les pays policés, il me faut vraiment troquer ma Lunette d'approche contre le Microscope, si je veux trouver quelque chose à noter[21].

Ses visées à lui sont en effet moins hautes que celle de son ami : il prétend seulement «observer les hommes et les petites différences qui les caractérisent », ce qui ne l'empêche pas d'apprécier ce qui stimule son imagination alimentée par ses lectures. Il dépeint ainsi l'arrivée à l'Isola Madre sur le lac Majeur :

[...] nous entrâmes d'un coup dans une Atmosphère parfumée par des exhalaisons d'orangers en fleurs, d'œillets et de roses. Telle serait je crois l'approche du Paradis de Mahomet s'il pouvait exister. [...] Nous prîmes terre. [...] C'est la Tinian de l'Amiral Anson en raccourci, ou l'île de Calypso ; j'avais à lutter contre mon imagination qui à chaque moment voulut me faire voir des Nymphes sous l'ombre des Bosquets de Myrtes et de Lauriers. [...] Avant de me rembarquer je me vautrai sur le gazon du rivage en acte de prise de possession imaginaire.  

L'imagination d'Erdmannsdorff non moins séduit par cette île la peuple de la même manière :

Avant d'y arriver le parfum que les orangers et les fleurs exhalaient sur la fin d'une très belle journée paraissait nous inviter dans les habitations voluptueuses de quelque fée ou Divinité bienfaisante. Cette petite île est charmante. On n'y a pas trop peigné la simple nature des allées[,] des bosquets sans trop d'art y forment des réduits charmants, où l'on croirait que les nymphes se cachent pour écouter le chant des oiseaux ou pour s'y livrer sans artifice à des occupations encore plus douces[22].

De tels élans sont assez rares dans son Journal ; c'est à sa correspondance privée qu'il réserve l'expression de ses sentiments[23], alors que Berenhorst ne craint pas de manifester sa sensibilité, voire sa fragilité. Dans la région de Garigliano, resté un instant assis seul à l'écart sur les ruines de l'amphithéâtre de Minturne, il se livre à ces réflexions mélancoliques :

Mes regards se promenèrent. Le vert nouveau de ces Champs solitaires, les Coteaux résonnant d[u] Chalumeau d'un pâtre, la mer, tant de preuves de l'instabilité des choses humaines qui m'entouraient, montèrent mon âme sur un ton de tristesse douce. Mes pensées se tournèrent naturellement sur l'instant de notre existence absorbé dans les Abîmes du temps. Il me sembla voir clairement, que toute notre destinée dans cette vie, quand on la dépouille d'un certain nombre d'incidents plus ou moins variés, ne consiste qu'à se détacher, à quitter, successivement toutes nos liaisons les plus chéries. Je fis des applications et m'arrachai enfin de ma place dans une disposition qui me fit considérer mes Compagnons avec des yeux humides et un cœur serré[24].

Ce même site proche de Gaète n'inspire à son compagnon que ce laconique commentaire : « On passe proche des restes de la Ville de Minturbe, qui consistent principalement en un amphithéâtre qui quoique ruiné est fort pittoresque ». L'intérêt exclusif que l'érudit porte aux lieux et aux œuvres grandioses a sans doute été renforcé par la fréquentation du guide du petit groupe à Rome, le célèbre Johann Joachim Winckelmann (1717-1768)[25]. Méprisant le baroque et le rococo, ce dernier est un admirateur inconditionnel de l'art grec, qu'il suppose bien arbitrairement avoir été tout de blancheur, car cet art représente, selon lui, le beau idéal du fait qu'il exclut la représentation de la sensualité et des passions de l'âme. Le Journal d'Erdmannsdorff, qui a poursuivi sous sa tutelle sa visite de Rome, montre l'influence profonde qu'a exercée ce savant sur ses propres goûts et sur ses jugements esthétiques, au point qu'il occulte systématiquement les détails anecdotiques, jugés sans doute trop triviaux, qui fourmillent dans le texte de son ami.

C'est que pour Berenhorst, « tout a droit de cité » dans sa relation, ses rêveries voluptueuses éveillées par certaines statues de marbre particulièrement « vivantes » comme les conditions matérielles du voyage même les plus prosaïques : incidents de parcours, conditions climatiques, dont une violente tempête lors du trajet maritime vers la France dont il ne craint pas d'avouer qu'elle a provoqué dans le combattant qu'il fut la plus grande peur jamais éprouvée, faits de plus ou moins d'importance comme les vols dont a été victime le prince régnant dans des auberges ou l'éjection brutale hors de leurs voitures respectives des princes et de leurs confidents. Sont notés encore les malaises et maux dont soit Léopold III soit tout le groupe a pu souffrir, en particulier lors des traversées en bateau, et non sans humour dans ce dernier cas[26].

La qualité de princes, dont l'un régnant, des deux frères allemands les a fait bénéficier d'un traitement privilégié, chaque fois qu'ils ont choisi de sortir de l'anonymat de mise lors d'un Grand Tour. Les présentations aux rois ou aux grands seigneurs sont l'occasion de faire leur portrait, de signaler les marques particulières de considération dont les voyageurs ont été honorés, les manifestions diverses (réceptions dans les châteaux, participation aux chasses royales etc.), dans le Journal de Berenhorst. Il a beaucoup apprécié Turin, ville pourvue de « toutes les fondations nécessaires à la Capitale d'un pays, hôpitaux, maisons d'Orphelins, maisons de pauvres &c. », où les mendiants sont inconnus, alors que partout ailleurs en Italie, ils « obsèdent » les visiteurs. Il vante l'accueil particulièrement prévenant qui a été réservé aux princes et à leurs amis, de la part du roi et des gentilshommes de sa cour. Il consacre de longs passages à Charles Emmanuel, « mortel si digne du Trône et qui en possède tous les talents » en temps de guerre comme en temps de paix. S'exprimant comme un simple particulier, aisément accessible à tous ses sujets, économe, il est de plus un fin diplomate, dans la tradition de ses ancêtres. Dans une très longue lettre où il donne force détails sur la vie à Londres et sur les habitudes de la cour et du souverain, il n'est pas aussi élogieux à propos de George III d'Angleterre, « assurément le Roi du monde qui fait le plus d'efforts pour paraître affable, mais de certaines manières embarrassées l'empêchent d'y réussir pleinement ». Bien qu'il soit doux et timide, et par là incapable de faire le mal, il n'entraîne l'adhésion de personne, car on lui reproche sa bonté, et ce constat débouche sur un commentaire désabusé : « Il semble que les Rois nous aient réduits à un tel point que nous ne veuillons plus même qu'ils soient bons ». Les présentations protocolaires, avec toutes les contraintes et tout le rituel qu'elles comportent, peuvent être vécues comme une corvée ; c'est ce qu'a éprouvé le prince Jean Georges, lors de la quinzaine de jours de préparatifs de sa présentation « au Monarque des Gaules », selon une lettre du précepteur à Léopold. En compensation toutefois, en cette circonstance, « le Roi dit une couple de paroles au Prince et la Reine pareillement, faveur qui n'est pas comptée pour peu de chose dans ce pays-ci »[27] ; de plus, Louis XVI l'invita deux fois à la chasse. Le mentor se plait encore à mentionner la prévenance de l'accueil que leur réserva le prince de Condé en son château de Chantilly. Ils y assistèrent à des fêtes « d'une magnificence royale », y fréquentèrent de près les princes du sang qu'ils eurent la surprise de trouver beaucoup plus accessibles qu'à Paris, au point de prendre avec une grande maîtrise la place de leurs cochers et de leurs postillons.

Berenhorst ne masque ni la crasse des villes italiennes ni les puces : à Venise, la beauté du quartier du Rialto est effacée par « la grande Malpropreté, le mauvais état des fenêtres et certain aspect terne qui dominent dans tout le reste ». Des palais, celui des Doges compris, il déplore « l'horrible saleté de l'entrée, des Corridors et Antichambres ; toutes ces pièces sont si pleines d'ordures qu'on se pâme presque en les parcourant. [...] En vain quelques particuliers, pour garantir leurs Vestibules de pareilles Insultes les munissent-ils de signes de croix peintes au pied des murailles,on s'en moque, et tout sert de cloaque à Venise »[28]. Dans quasiment toutes les villes italiennes, « il faut retenir son haleine » tant est suffocante la puanteur, sauf à Florence où les rues, bien qu'étroites, sont propres, à Sienne, où elles sont nettes et sans immondices et à Pise où l'on respire un air bon et pur. Une autre incommodité dont eut à souffrir le groupe, ce furent les puces, fléau généralisé en Italie, qui empêchèrent que, malgré tous ses charmes, Gênes fût une étape agréable : « toutes les punaises, toutes les puces, tous les Cousins de cette rade, s'étaient réunis pour nous assaillir dans ce coupe-gorge », la « maudite vermine bondissante » sévissant également à Paris, excluant tout sommeil dans les deux cas.

Le jeune homme se montre curieux de frayer avec des inconnus, afin de s'informer sur les particularités locales :

Quelquefois en passant par des Villes de cette espèce [Bologne, Faenza], le Prince Jean Georges et moi pendant qu'on attelait nous entrâmes dans les Boutiques de Cafetiers (si nettes et si élégantes) pour prendre une tasse de Chocolat et faire un peu la Conversation avec les gens qui s'y trouvaient[29].

Contre l'usage des voyageurs « du bon ton », il n'hésite pas à parler des postillons, « espèce d'hommes si utile ». Il confesse aussi que ses compagnons et lui ont particulièrement apprécié les vins de la vallée du Rhône et de Bourgogne : entre Tain et Tournon, « croît le meilleur vin d'Hermitage, dont nous ne manquâmes de faire l'essai, en conformité de l'usage antique, national, et louable ; de goûter des bons Vins chaque fois qu'on se trouve sur le terrain qui les produit ». À Beaune, ils descendent dans une hôtellerie propre où ils sont servis à souhait et le jus de la treille surpassa [leur] attente. Le brillant du plus beau rubis perd en comparaison de la couleur d'un bon vin de Beaune dans un verre clair et bien rincé. La bonne humeur s'empara de [leur]s cœurs, comme le Vin un tant soit peu de la tête du Prince aîné, et de celle de son serviteur Berenhorst. Incident agréable qui [lui] imprime le souvenir de Beaune[30].

Par ailleurs, son Journal manifeste une prédilection marquée pour les paysages reposants, verdoyants, parcourus d'eaux limpides et où l'air embaume. Fidèle aux goûts de son temps, il est rebuté par la montagne, voire par les simples collines de Toscane qui, vers Radicofani, lui semblent « sans doute un des plus ingrats [paysages] du Globe », mais une formulation étonnante précise que, plus loin, les objets « en devenant plus doux, [...] se réconcilient peu à peu avec les yeux ». En Romagne où les monts s'abaissent, « l'aspect de ces coteaux et vallons qui se succèdent, les uns comme les autres couverts de blés, de vignobles et d'arbres touffus, est consolant à voir et d'une beauté tranquille et paisible »[31]. En Lombardie, « le pays [...] est un Jardin continuel [...]. L'œil ne se lasse point de suivre les festons de pampres qui règnent le long du chemin comme autour de chaque portion de champ ; l'air qu'on y respire vient de passer par des milliers de fleurs » ; ailleurs, ruisseaux et canaux remplis d'une eau claire et pure arrosent une infinité de prés bordés d'arbres très hauts et « [c]es arbres forment des perspectives, de hautes murailles de verdure que l'œil du voyageur enfile et parcourt avec un plaisir indicible »[32]. Ce sont toujours des lieux à échelle humaine habités et travaillés par l'homme qui l'attirent, à condition que n'aient pas été imposées d'excessives contraintes à la nature, et les jardins anglais, agréables en toutes saisons, qui se contentent de l'embellir à l'occasion, reçoivent tous ses suffrages.

Il va alors de soi que Berenhorst désapprouve autant les aménagements de l'Isola Bella - où, « en convertissant l'Île entière [...] dans un Jardin symétrique, l'art a gâté le Local ; il y a tant de terrasses murées, tant d'ornements d'Architecture, que le Jardin paraît tout de pierre, et que l'ensemble prend la ressemblance d'un service de dessert » -, que ceux du parc de Fontainebleau, trop « symétriques avec leurs arbres tenus sous les ciseaux »[33].

Sa sensualité toujours en éveil le porte à s'intéresser à la beauté des femmes autant qu'à celle des statues et des tableaux, en particulier lorsqu'elles évoquent des souvenirs littéraires. Ainsi, de paysannes toscanes, il écrit : « [b]eaucoup de ces jolies Créatures étant employées à garder les Troupeaux, on est charmé de voir se réaliser en partie les images des Idylles et poésies Pastorales qu'on a lues ». Vers Nîmes, une halte nocturne dans une hôtellerie isolée met les voyageurs en présence d'un groupe de villageoises se relayant pour chanter toute la nuit jusqu'à ce que l'aurore leur permette d'entrer dans la ville : « Quelle vivacité ! quel sang bouillant ! elles étaient toutes ensemble rondes et replètes, et pourvues de tétons que c'était une bénédiction ». Il ne s'en montre que plus féroce pour l'exhibition des atteintes de l'âge ; ainsi, à la cour de Turin, « [t]outes les dames d'honneur sont l'une toujours plus vieille et plus laide que l'autre, l'on n'a qu'à les voir en robes, la gorge et les épaules nues, pour prendre une idée des différents degrés de la décrépitude, et de quelle façon la vieillesse opère d'époque en époque sur la chair humaine »[34].

Les femmes ne sont toutefois pas seules à retenir son attention. Il est sensible  tout autant aux particularités des peuples rencontrés et il n'hésite pas à démentir des idées toutes faites : « Le préjugé vulgaire fait les Napolitains fourbes et méchants je n'en ai pas fait l'expérience, au contraire les gens du commun, avec lesquels on a à faire ordinairement en voyageant, m'ont paru d'une assez bonne trempe » ; il loue de plus leur habileté à faire et à conduire toutes sortes de voitures « à un degré qui tient du sublime »[35]. Des Florentins, il vante le goût pour le travail (certes partagé par les habitants de Livourne, mais rare, à l'en croire, en Italie, et pas seulement dans les états pontificaux), la douceur des mœurs réglées et pacifiques. Alors que les Italiens n'invitent jamais même leurs amis les plus fidèles à partager un repas - usage qui est un constant motif d'étonnement pour Berenhorst -, Florence a réservé aux voyageurs la surprise et le privilège d'une invitation à déjeuner, faveur dont ils ont su mesurer tout le prix.

La première appréciation que le Journal porte sur les Parisiens est nettement défavorable : « À mesure que j'apprends à connaître les Français à mesure ils me plaisent moins. Ils sont tous polis, Ils savent tous vivre, ils parlent tous joliment ; mais qui en connaît un les connaît tous », le bon ton n'étant pour eux « qu'un vaste Dictionnaire de compliments pour tous les Événements de la vie ». Cependant, ils se connaissent eux-mêmes et sont les premiers à rire de pareils reproches, sans songer seulement à se corriger, puisque ce serait contre les usages. La Mode les domine. Ils penseraient, ils seraient hommes, si c'était la coutume, mais la frivolité règne, il faut donc s'occuper à de petites choses, et vraiment on y réussit.

Toutefois, lors du second séjour, le relateur reconnaît qu'il a jugé « un peu trop précipitamment et sans connaissance suffisante de cause. Tout considéré, il faut rendre la justice aux Français qu'ils sont la nation la plus hospitalière d'Europe », mais une fois seulement que les étrangers ont su se faire accepter[36].

Les Anglais, eux, se caractérisent par « le bon sens, et l'esprit philosophique ; [...] le goût et le bel esprit ne sont pas trop leur partage », mais ils ont tort de se laisser gagner par les mœurs françaises, les hommes comme les femmes, ces dernières notamment perdant beaucoup à abandonner une simplicité de vêtement qui leur sied si bien. Berenhorst considère que leurs trois atouts majeurs sont les filles[37], les chevaux et les vitres claires des fenêtres qui donnent aux maisons « un air d'opulence » et égaient les rues. On comprend qu'il soit sensible à ce détail, lui qui en Italie avait déploré : « [d]ans les villes comme à la campagne les fenêtres sont dépourvues de vitrage en plus grande partie, et là où il y en a encore, dans les palais même, il est ou mal conditionné ou tellement sale, que la lumière du Jour n'y entre qu'avec peine ».

Dans quelque ville qu'il se trouve, il est vivement intéressé par le théâtre et l'opéra. À Vérone, « le spectacle était brillant, la Musique bonne, et nos Souverains d'Allemagne qui y dépensent tant, n'ont certainement rien de meilleur de cette espèce que la Noblesse de Vérone »[38], qui ne s'y ruine nullement. La représentation de la première comédie italienne qu'il ait vue, à Vicence, lui inspire cette critique imagée autant que ferme :

[...], c'était une pièce sérieuse de Metastasio. Déjà ce sérieux n'annonçait rien de bon, cependant les histrions qui la représentèrent, crocheteurs quant aux manières, et vrais arracheurs de dents quant à la déclamation, la rendirent encore plus détestable[39].

À Rome, les rôles féminins au théâtre et dans les ballets sont tenus par des « hermaphrodites artificiels », avec beaucoup d'agrément pour l'œil du spectateur, tant ils sont « jolis et imitateurs heureux des grâces féminines », ce qui suscite la malicieuse réflexion suivante : « Bref si c'est l'intention de la Loi de prévenir les tentations, il me semble qu'elle manque son but doublement », car non seulement « Messieurs les Mutilés sont en grand Crédit auprès des femmes », mais ils peuvent faire naître des passions violentes chez des étrangers trompés par leur costume de scène et par leurs manières. À Turin, le spectacle n'était pas bien brillant, consistant dans une troupe de mauvais Comédiens qui se piquaient de jouer des pièces sérieuses sur le Théâtre de Carignan. En général Thalie n'est pas bien servie dans le même pays où son art ressuscita, [quand] elle se montre dans ses vêtements décents ; mais dès qu'elle s'affuble de la culotte des bouffons, ou qu'elle met le pet-en-l'air d'une polissonne, la chose va un peu mieux.

En amateur averti, Berenhorst tient compte des conditions matérielles des représentations : il évalue la qualité des salles de spectacle, les décors, les costumes au même titre que celle du jeu des acteurs ; il compare celui de deux célèbres actrices parisiennes, la Duménil et la Clairon. Si, à Toulon, « Melpomène et Thalie » lui ont dispensé des plaisirs limités, elles l'ont comblé à Marseille ; toutefois, c'est à Lyon que la représentation de la « charmante pièce » du Roi et du Fermier[40] lui a réservé les émotions les plus inoubliables : « En fait de sensation Dramatique, je n'éprouverai plus rien qui approche de ce que je sentis en voyant cet Opéra comique, cet acteur [le célèbre Caillot, venu de Paris, dans le rôle du fermier] inimitable dans son genre, et en écoutant cette musique harmonieuse et touchante» ; il pouffe de rire à la scène de la seringue de Monsieur de Pourceaugnac, et en « demande pardon aux personnes assez graves pour voir sans émotion de muscles une pareille farce pour la première fois ». À Paris, où le théâtre est pour le groupe non encore introduit dans le monde « d'une grande ressource », ce qu'il y a de plus parfait, ce sont les spectacles de la Comédie Française, « beauté régulière et majestueuse », ceux de la Comédie Italienne, sa « sœur cadette qui avec des traits irréguliers, avec peu de figure, réunit beaucoup de grâces et beaucoup de Coquetterie », enfin ceux de l'Académie royale de Musique, qui présente des ballets exceptionnels en dépit d'une musique monotone qu'il a tout d'abord reprochée également à l'opéra, mais à laquelle il s'est progressivement accoutumé avec plaisir. À l'appui de ses dires, Berenhorst, encore à Paris, mentionne une lettre que son ami lui a adressée de Londres : « Plusieurs Spectacles, mais à te dire la vérité, jusqu'à présent je regrette encore bien le Théâtre de Paris » ; il fustige le jeu des acteurs, « tous gauches, de figure ignoble, et sans les moindres manières, les vieux ressemblent à nos Fermiers [...] ; et les jeunes à nos Courtauds de boutique. Les femmes sont de véritables filles de chambre quelque rôle de Reine ou de Princesse qu'elles jouent ». En revanche, les pantomimes peuvent être fort amusantes : « Les décorations en sont souvent peintes avec art, et le jeu des machines, les changements des scènes, se font avec la plus grande exactitude »[41].

Malgré les différences de leurs sensibilités, de leurs centres d'intérêt et de leur façon d'en rendre compte, les jeunes gens se retrouvent sur un certain nombre de points, en dehors de leur goût partagé pour le théâtre. Ils recourent aux mêmes critères d'étendue, de clarté et d'époque de construction des édifices pour juger de l'agrément d'une ville. Ils apprécient les vastes places, le tracé rectiligne de larges artères, les constructions de pierre récentes et bien entretenues, comme en offrent, parmi d'autres cités, Erlang, Parme, Livourne. Bayreuth les charme autant l'un que l'autre. Erdmannsdorff note qu'« elle est une des plus belles parmi les petites villes de l'Allemagne. Elle est presque entièrement bâtie de pierres de taille », tandis que son compagnon précise : « Cette Ville est de moyenne grandeur, les rues en sont spacieuses pour la plupart et tirées au Cordeau. Tout ce qui a été bâti depuis les derniers temps, c'est-à-dire la moitié de la Ville est de pierres et selon de bons principes. Plusieurs maisons même peuvent passer pour des Palais [...] »[42]. Il vante l'architecture bonne et commode (comprendre 'récente'), aux arcades sombres, certes, mais propres des palais de Bologne richement décorés de tableaux des meilleurs maîtres, au même titre que les églises, ce qui lui fait ranger la ville juste après Rome pour son intérêt.

Mais si cette dernière a davantage de majesté, Gênes est à ses yeux « sans contredit la plus belle Ville d'Italie ». En effet, la mer et toute l'animation d'un port, également appréciées à Marseille, y font régner « un air de bien-être répandu, signe distinctif de toute domination républicaine d'espèce quelconque », et Lyon, où abondent les beaux monuments, doit notamment à ses boutiques et à la magnificence de sa place royale [Bellecour] d'être « une des Villes que l'on peut montrer à ces Philosophes de mauvaise humeur qui se déchaînent contre l'établissement de la Société civile ». Il considère Paris comme une ville incomparable pour l'agrément de la vie qu'elle offre : « Tout jusqu'aux moindres meubles, jusqu'aux moindres Ustensiles dont on puisse avoir besoin dans la Vie, est d'une commodité, d'une élégance toute particulières »[43], bien que le souci du paraître, inconnu à Londres, y triomphe.

A contrario, des rues étroites, irrégulières et sombres, de vieilles maisons « à charpente » comme à Auxerre ou à Sens les rebutent autant l'un que l'autre. Padoue, bien que très grande, est « mal bâtie », car si les arcades permettent de se promener au sec par tous les temps et à l'ombre l'été, elles accentuent l'air sombre de l'« antique Cité ». À propos de Vérone et des villes déjà traversées, Berenhorst écrit : « Toutes ces villes d'Italie en général ne se laissent point comparer aux nôtres ; tout décèle leur antiquité ; les édifices y sont nés de décombres et de ruines ». Les deux voyageurs sont unanimes à condamner, ou au moins à émettre des réserves sur tout ce qui ressortit au style gothique ou baroque. Lors de l'arrivée à Venise, Erdmannsdorff traduit ses impressions en des termes implicitement critiques :

Le premier coup d'œil de cette fière maîtresse de la mer Adriatique a quelque chose de surprenant pour tous ceux qui y abordent. Excepté un nombre de belles églises et quantité de beaux palais la plus grande partie de cette ville est bâtie dans un goût gothique qui répond à l'époque de sa fondation et aux premiers siècles de sa grandeur[44].

De la cathédrale de Milan, vaste édifice gothique en cours d'achèvement, le précepteur s'étonne que l'« on expose par là le Spectacle singulier de voir construire de nos jours dans un goût barbare qui déjà depuis des siècles ne subsiste plus ». À Ravenne, l'architecture de Saint-Apollinaire « est dans le goût de ces siècles barbares. Elle est ornée de mosaïques qui répondent au même style », et à Saint-Pierre de Rome, « [l]e grand autel de bronze isolé du milieu est d'un goût lourd, gothique enfin insupportable », selon Erdmannsdorff, dont a déjà été mentionnée la critique du mauvais goût généralisé à Naples, partagée par son ami : « Quoiqu'on ait beaucoup bâti ici, l'Architecture Napolitaine n'est pas à recommander en aucun égard». Un ajout à sa rédaction initiale précise même que « pour désigner quelque chose de bien baroque dans les Ornements il a passé depuis en Proverbe chez nous de dire : c'est dans le goût napolitain ». Il arrive cependant, fort exceptionnellement, que tous deux nuancent leur condamnation du gothique. L'un considère l'église Saint-Vital « la plus belle de Ravenne, quoiqu'elle soit aussi très ancienne », tandis que, pour l'autre, la cathédrale de Sienne est « un beau Monument de la meilleure Architecture gothique (qui quoi qu'on en dise, n'est pas si offensante qu'on le prétend) »[45]. Pour Berenhorst encore, Londres est, certes, une ville très étendue mais les maisons de brique nue sont d'une regrettable monotonie ; et les trottoirs pour les piétons ne pallient pas la saleté de rues « mal apparentes » pour la plupart qui ne peuvent supporter la comparaison avec celles de Paris et de l'Italie.

On comprend aisément l'importance prêtée aux aspects les plus concrets du parcours, que ceux-ci en facilitent ou qu'ils en contrarient le déroulement et l'agrément : état des routes, organisation des relais de poste, qualité des postillons, des auberges et des repas. Après la saleté, la mauvaise nourriture et tous les autres tracas des auberges italiennes, Lyon, la Bourgogne et l'Angleterre se partagent la palme pour le confort de ceux que l'on n'appelle pas encore des touristes. Si Erdmannsdorff déplore les chemins « tout gâtés » de Ferrare à Ravenne, Berenhorst, dans une lettre très détaillée de Londres, vante les routes partout bonnes d'outre-Manche et ajoute que tout y est prévu au mieux, des chaises de poste commodes et élégantes à l'accueil prévenant de charmantes jeunes filles aux relais de poste dont les salles sont toujours de la même rigoureuse propreté que les cuisines auxquelles, tel « un second Tom Jones », il n'a « jamais laissé de donner un coup d'œil », et où le repas, constitué notamment d'excellent rosbif, est aussitôt servi, et cela même dans une hôtellerie fort à l'écart.

Les vins de clair et de Port brillent dans des verres bien rincés, on boit, on mange, on remonte dans la Chaise de Poste ; point de démêlé avec les Postillons ; deux garçons lestement habillés s'élancent sur les chevaux et vous emmènent [à rythme soutenu].

En Bourgogne, la « meilleure province de la France », si les villages sont beaucoup trop espacés à son goût car, comme son compatriote, il apprécie les habitats denses, signes de prospérité, [l]es grandes routes en revanche sont au mieux, larges, commodes, allant pour de très grands espaces en droite ligne, des collines percées, de vallons comblés. Aux Postes on trouve les relais toujours prêts, dans le moment même on est expédié, et menés ensuite avec une diligence admirable[46].

Tous deux signalent les ressources économiques d'une ville ou d'une région, voire en déplorent l'absence, en raison d'un mauvais gouvernement et/ou de la paresse des habitants. Au passage des terres de Saint-Marc à celles de Saint-Pierre, Berenhorst note ironiquement : « Celui-ci ne paraît pas si bon Régent que le premier [...]. [...] bref, tout le pays respire cette sainte pauvreté qui conviendrait si bien à ceux qui le foulent ». Erdmannsdorff enchérit : le port d'Ancône n'abrite que peu de vaisseaux, ce qui laisse augurer d'un commerce « assez mince comme dans tout l'état du pape », et ce, malgré les ressources que pourraient fournir l'important travail de la soie et la production de vins. Les multiples inondations dont eut à souffrir, l'hiver et le printemps précédant le voyage, la région de Ferrare à Ravenne ont non seulement détérioré les chemins mais elles ont encore submergé de nombreuses maisons et provoqué quantité de morts d'humains et de bestiaux. D'où la crainte formulée par Erdmannsdorff que ces contrées n'en deviennent incultes, vu le « peu de soin qu'on a pour les sujets dans les états de l'église ». Le contraste a dû lui paraître d'autant plus frappant qu'il avait eu auparavant l'occasion de détailler longuement les productions, sources d'importants revenus, de chaque ville traversée en Allemagne et sur les terres de la Sérénissime. Ses études scientifiques expliquent sans doute l'intérêt constant qu'il porte de plus aux techniques « industrielles » et aux instrument et appareils utilisés. Ainsi, il décrit précisément les procédés d'obtention du sel, différents à Hall, petite ville allemande au bord de l'Inn, et à Cervia. À Venise, il rapporte la façon particulière dont sont goudronnés les cordages, qui les rend particulièrement résistants, durables et économiques, et dont ferait bien, selon lui, de s'inspirer l'Angleterre.

L'un et l'autre mentionnent les emplois créés par les activités artisanales ou manufacturières qui permettent aux populations italiennes de se soustraire à la pauvreté. Outre les ressources fournies par de nombreux vergers, le tissage de la soie à Milan dynamise le commerce de la ville et fournit du travail à une grande partie de ses habitants de même qu'à Vérone les manufactures de soie « nourrissent la ville ». Erdmannsdorff précise que l'arsenal de la Sérénissime « nourrit trois mille et cinq cents âmes en y comptant femmes et enfants », chacune étant payée à proportion de son travail. Berenhorst note de son côté, avec une évidente satisfaction, le nombre de trois mille hommes quotidiennement employés dans ce même lieu. Car la pauvreté et sa manifestation sont pour lui inacceptables ; ainsi, bien que les paysages de Bourgogne puissent faire penser à ceux de la Saxe, la même chose ne peut pas se dire de ses habitants, car je ne me souviens point d'avoir vu un seul paysan avec un habit de drap sur le corps, ni encore moins des attelages de chevaux et des chariots comme en ont nos gens de la campagne. Ceux-ci ne possèdent que des bœufs maigres et des ânes. Des Sabots et des souquenilles de grosse toile composent leur vêtement[47].

Ils fustigent à l'unisson l'indifférence au bien public que manifestent certains souverains, comme le montre leur critique de l'impressionnant aqueduc construit pour le nouveau palais royal de Caserte, « à quatre étages d'arcades et à près de huit cents pas de longueur », reliant deux collines et méritant encore davantage d'être vu que le palais même. Pour Erdmannsdorff, c'est « un ouvrage digne de l'antiquité et il serait encore plus admirable s'il était employé à l'utilité de quelque grande ville ou d'une province, comme les anciens qui avaient toujours pour but le bien public », tandis que son compagnon, aux yeux duquel il supporte la comparaison avec Saint-Pierre de Rome, déclare : « Je souhaiterais seulement, qu'une nécessité plus utile que celle de voir jaillir des eaux dans un grand jardin dénaturé, eût fait entreprendre ce bel Ouvrage ». Ce souhait sera exaucé quelques années plus tard, lorsque l'aqueduc aura aussi pour fonction d'alimenter en eau le complexe industriel de San Leucio, créé par le roi et destiné à l'élevage des vers à soie, aux installations de filage et de teinture de la soie[48].

Ils évoquent leur découverte de l'altérité, lors de la visite du séminaire chinois de Capo di Monte, à Naples. Non seulement ils se sont enquis du sort qui attend ces futurs évangélisateurs en Chine, mais Erdmannsdorff énumère les petits ouvrages faits « à la Chine » que les séminaristes avaient apportés avec eux, vêtements, meubles, livres dont ils lurent des extraits ; ils déclamèrent des vers, chantèrent des cantiques dans leur langue dont il n'a pas jugé les sons désagréables, malgré la difficulté de prononciation pour un étranger. Mais il a été déçu par la physionomie des jeunes gens : alors qu'il espérait les voir tels que les représentent « leurs meilleurs ouvrages tant en peintures, qu'en figures modelées en terre », il leur a trouvé une ressemblance, peu flatteuse assurément sous sa plume, avec « les anciennes statues égyptiennes ». De son côté, après avoir apprécié la civilité de l'accueil et indiqué également les objets qui leur ont été présentés, Berenhorst s'efforce de caractériser la déclamation des vers « qui [lui] parut très singulière ; elle consiste dans une espèce de Chant qui marque le mètre et l'harmonie des vers », avant de souligner, sans autre commentaire, le contraste de la physionomie de plusieurs jeunes séminaristes grecs avec les faces chinoises[49].

Au départ des villes importantes où le groupe a quelque peu séjourné, chacun des deux rédacteurs établit scrupuleusement la liste des personnalités rencontrées, souvent bien longue, avec mention de leur titre. À Paris, le précepteur nomme les hauts personnages, dont le duc de Choiseul, qui ont facilité l'intégration du prince et la sienne dans les meilleures sociétés. Cette concession aux mondanités n'exclut pas des réflexions plus profondes sur les rapports entre le pouvoir et les administrés, bien légitimement au cœur des préoccupations de Léopold III. Ainsi, Erdmannsdorff est-il amené, au cours du voyage, à constater deux modes de gouvernement différents. À Nuremberg, il regrette, par une antiphrase, que la justice fasse triompher, au terme de longs procès, la loi du plus fort, celle du Sénat, contre les habitants lassés d'être accablés d'impôts : « Les Citoyens de Nurnberg ne se louent pas extrêmement de la douceur, de la justice et du désintéressement de leur Sénat, qui les charge de tailles et de droits à son gré ». Il rapporte en contrepoint que, dans la petite république de Saint-Marin, une « espèce de Sénat », qui regroupe citoyens de la ville et habitants de la campagne avec deux magistrats à leur tête, vit « très frugalement » de l'huile et du vin produits sur ses terres et de son bétail. Berenhorst n'est pas moins sensible aux qualités politiques manifestées par ceux qui exercent le pouvoir. Constatant les atouts de Naples, au commerce actif, à la population en état de subvenir aux besoins alimentaires de la collectivité et en paix avec ses voisins, il note non sans regret qu'« un Roi des Deux-Siciles, s'il voulait, et s'il en avait les talents, pourrait être le Souverain heureux d'un peuple respectable ». Mais, ayant jugé d'abord que le manque de discernement et le caractère influençable du grand-duc de Florence pour la conduite des affaires ne laissaient pas augurer d'un gouvernement positif, bien qu'il soit à même « d'opérer le bien sans opposition », il dément cette affirmation lors de la reprise de ses notes[50].

La visite des champs de bataille où se sont déroulées les guerres les plus récentes est toujours relatée dans les deux journaux, Berenhorst manifestant un intérêt tout particulier, compréhensible de la part de quelqu'un qui a participé à la guerre de Sept Ans, au service du prince Henri de Prusse de 1757 à 1760 puis à celui de Frédéric II jusqu'en 1761. Donavert, localité allemande sans le moindre intérêt selon Erdmannsdorff, a retenu cependant deux jours les princes et leur suite qui se sont rendus sur les lieux où se déroulèrent, en 1703 et en 1704, trois batailles de la guerre de Succession d'Espagne, la dernière remportée par le célèbre duc de Marlborough. Il ajoute : « Nous bûmes en plein Champ aux mânes de ces illustres capitaines qui y recueillirent des lauriers immortels ». Berenhorst, pour sa part, indique notamment que les princes, séjournant à Turin et ayant fait part au roi de Piémont de leur souhait de se rendre sur les lieux de la bataille de Rivoli (1706), y furent très bien accueillis par un major expressément envoyé par le roi, porteur du plan détaillé de la bataille de Turin et d'autres documents tirés des archives royales, et qui leur servit de guide sur le terrain. L'ancien militaire se montre particulièrement réceptif à tout ce qui concerne la chose militaire. Il ne manque jamais d'évaluer les atouts et les faiblesses des fortifications des villes italiennes traversées, celles de Modène, de Reggio, de Plaisance, de Crémone et de Lodi se valant par leur état de délabrement, et à Lucques, « quoique l'enceinte soit bonne et solide, les Angles saillants demeurent sans défense ; du reste il n'y a point d'ouvrages avancés, pas même un Chemin couvert ». Il s'intéresse de près à l'état des troupes, aux forces navales le cas échéant, aux uniformes, aux manœuvres. Il déplore l'absence de discipline dans les armées napolitaines, la plupart n'étant constituées, comme dans les armées papales, que de « Gueux enrégimentés ». En revanche, à Crémone, il est séduit par l'habile maniement des armes, calqué sur les pratiques prussiennes « de la meilleure époque », d'un régiment hongrois dont il déplore néanmoins des faiblesses fâcheuses dans la mobilité. À Marly, la revue annuelle des troupes de la Maison du roi lui fournit l'occasion de dresser avec force précisions la liste des corps qui les composent, non sans commentaires parfois très critiques. Ainsi les mousquetaires, « héros rouges de la Maison du Roi de France » que les Parisiens croient redoutables, rappellent plutôt une Communauté de Marchands à cheval et en Uniformes qui va au-devant de quelque Princesse fiancée passant par leur Ville [...]. [...] malgré leur noblesse et l'immense quantité de galons qui couvrent toutes les coutures et taille de leur uniforme ; que cela fait une cavalerie pitoyable ! une centaine de hussards leur ferait voir la Lune en plein midi. [...] ils ne savent pas seulement monter leurs misérables chevaux[51], le plus grand nombre desquels étant loués pour la circonstance ou servant d'ordinaire à l'attelage des carrosses.

De tradition luthérienne et de facto antipapistes, les deux Saxons portent le même regard critique sur les rites et pratiques catholiques, ce qui ne les a pas empêchés de visiter cependant toutes les églises dignes d'intérêt en raison de leur richesse en tableaux et en statues des plus grands maîtres, dont ils louent la beauté, ni d'assister aux cérémonies religieuses. À Rome, pour les funérailles solennelles de Jacques III d'Angleterre, « tous les Ordres réguliers avec toutes les Confréries étaient sous les armes », formant des « Cohortes psalmodiantes d'une armée nettement supérieure en nombre à celle commandée par Henri de Prusse lors de la dernière guerre », se moque l'ancien officier prussien. Le groupe n'a pas manqué les « spectacles sacrés » que constituent les célébrations pascales et dont Erdmannsdorff rend compte de façon sans complaisance :

Ce sont des processions, des messes, des miserere qui ne finissent jamais, des cérémonies et des mascarades aussi ennuyantes que singulières, des bénédictions auxquelles peu de Romains ajoutent foi, et des malédictions qui par bonheur n'ont point de mauvais effet et que tous les hérétiques s'empressent de recevoir à la barbe de sa sainteté. Enfin toutes ces belles fonctions sont célébrées assez cavalièrement par la plupart des cardinaux et des évêques et assistées avec peu de dévotion par tous les spectateurs. Il faut avouer que la pompe avec laquelle le pape paraît en public dans ces grands jours a quelque chose de si majestueux que les honneurs avec lesquels les monarques les plus puissants se font adorer ne peut point en approcher. C'est encore un coup d'œil qui frappe de vénération de voir le Souverain pontife donner la bénédiction du haut du balcon de St Pierre et toute la foule qui remplit cette superbe place à genouil [sic] devant le vicaire du Seigneur. Il est vrai que le Chef de l'église Catholique ayant perdu la plus grande partie de son pouvoir et même de son crédit, ces restes de son ancienne puissance semblent à présent moins respectables.

À propos de ces mêmes célébrations, Berenhorst écrit sans plus d'aménité, dans une lettre à un ami :

Je viens d'avoir mon excommunication de première main [...] sous l'article Corsaires et Calvinistes ; car c'est ainsi que la Bulle In cena Domini sait classifier ses Damnés. Nous nous trouvâmes à la Cérémonie aussi vaine qu'auguste du Jeudi saint, pour ainsi dire sous les ailes du Souverain Pontife, ou pour parler plus proprement, immédiatement à côté du brancard porté par des Valets de Chambre en Soutane, duquel il lance la foudre, signifiée par un cierge de grandeur médiocre. [...] Les Cardinaux me parurent avoir la contenance un peu gênée, il y en eut qui sourirent[52].

L'ignorance, le relâchement des mœurs du clergé dont certains membres éminents ne se privent pas de jurer abominablement et de boire du vin sans retenue, le luxe dans lequel il vit et celui des églises les choquent autant l'un que l'autre. Erdmannsdorff s'en prend à des religieux « ignorants et sujets à commettre de si insignes sottises » qui avaient taillé « un maître-autel de vert antique tout d'une pierre, ce qui faisait une pièce d'un prix infini dans son genre » et qui l'avaient vendue par pièces aux Vénitiens ». À Lorette, « [l]'œil ébloui de voir cet amas de richesses en demeure étonné, mais la trop grande quantité paraît presque en ôter le prix, surtout quand on réfléchit qu'elles sont ensevelies inutilement dans un pays où le peuple se meurt d'indigence». Il ajoute, à propos d'un tout récent pèlerinage qui s'y est rendu : « Les pauvres pèlerins sont nourris pendant trois jours de pain et de vin aux dépens de la Ste Vierge. Ceux qui sont religieux ou ermites y ont à dîner et à souper assez abondamment »[53]. De la maison de la Vierge, toujours à Lorette, Berenhorst écrit que « l'appartement est très étroit, six personnes le remplissent d'un bout à l'autre. Mais l'or que ce petit réduit renferme, et l'infinité de pierries [sic] qui couvrent la maussade Idole, sont incroyables ». Il poursuit, avec une grande virulence :

L'image de bois est si noire par la fumée des lampes, qu'un ignorant pourrait penser voir la tête d'une négresse plantée sur une ruche d'Abeilles. Aucun Temple païen n'a recélé tant de richesses, mais lorsqu'on compare la belle Vénus d'Athènes à la difforme Marie de Lorette, la Mythologie l'emporte sur la Légende qui lui a succédé,

la Vierge étant plus loin désignée comme « la Déesse des Jésuites ». Comme son ami, il oppose cette inutile profusion d'or et d'argent à la misère environnante : « [...] le genre humain croupit dans la misère et meurt de faim. Une foule de mendiants couverts de haillons et de vermine nous environnait en élevant ses cris par dessus les hymnes des Corybantes mutilés de la Vierge »[54].

À ces diverses critiques, attendues, s'ajoutent, il va de soi, celles concernant l'achat des indulgences et le culte des reliques. À propos d'un des bras de Tite-Live conservé à Padoue « en guise de relique, si non sainte du moins littéraire », Berenhorst écrit : « En attendant comme il faut que tout soit à sa Place et dans son rang, St Antoine le grand Prédicateur des poissons se trouve enseveli avec un luxe bien différent » et même bien supérieur à celui accordé au protecteur de Naples, saint Janvier, « moins bien meublé que son Confrère Antoine de Padoue ». Une chapelle consacrée à ce dernier, hors les murs de Rimini, est l'occasion, pour Erdmannsdorff, de rappeler avec la même ironie qu'elle fut élevée à l'endroit où de « dépit de se voir méprisé des hérétiques, il porta la parole aux poissons et leur tint ce fameux sermon qui fait un des beaux traits de l'histoire de sa vie »[55].

Toutefois, les deux amis trouvent justifiée la dévotion fervente rendue au saint patron de Milan, Charles Borromée (1538-1584). Erdmannsdorff loue son action très positive durant l'une des pestes qui ravagèrent la ville, allant lui-même par les rues pour soulager les misérables et leur donner les sacrements, bien différent de ces saints qui n'ont employé leur hypocrisie qu'à faire pompe d'une austérité, que sans doute l'être suprême doit désavouer et que tout homme de bon sens trouvera digne de mépris[56].

Berenhorst lui-même concède que le saint lui paraît « le plus respectable de tous ses autres confrères ; uniquement occupé à faire du bien à sa Métropole, comme à contribuer au bonheur de ses concitoyens ». Mais, à son habitude, il décrit, avec une profusion de détails qui sont autant de condamnations, la richesse de la châsse et les excessives marques de respect que le clergé lui porte. Sa bienveillance s'étend également, et étonnamment, au pape Clément XIII, en dépit du ridicule de la pompe qui accompagne le souverain pontife. Il juge en effet celui-ci « vraiment pieux » et la bénédiction particulière qu'il en a reçue sans l'avoir souhaitée lui fut donnée « d'un air tellement affectueux et paternel » qu'il en fut touché ; ailleurs, il confie que le pape « a su acquérir toute son amitié ». Pour autant, les princes s'évitent la présentation au pape du fait, notamment, que le « baisaillement de la pantoufle, ou du moins d'en faire semblant, de quelque côté qu'on veuille l'envisager, n'a rien de glorieux pour celui qui s'y soumet »[57].

Essentiellement voyage de formation afin de permettre aux jeunes gens fortunés de parfaire leur éducation, le Grand Tour des princes d'Anhalt-Dessau a rempli cette fonction pour le jeune Jean Georges qui a prolongé ses séjours parisiens à cette fin. Comme son frère aîné, il a choisi de s'en remettre à la plume de leurs amis pour garder trace de ce périple. Et les deux Journaux, celui de Berenhorst au premier chef, constituent une peinture riche et vivante des pays de l'Europe occidentale les plus importants au XVIIIe siècle, de leurs atouts comme de leurs faiblesses militaires, économiques et artistiques, de leurs pratiques sociales et religieuses. L'aperçu que nous en avons donné, non exhaustif assurément, renseigne en outre sur les goûts et les comportements d'« honnêtes gens » du siècle des Lumières, curieux de tout et rencontrant partout ils se trouvent les savants et ceux en passe de le devenir.

La place moins importante consacrée à Erdmannsdorff est due au fait que le contenu de son Journal, en dépit de la qualité artistique, historique et scientifique de ses centres d'intérêt, est nettement moins diversifié que celui de son ami, car il néglige systématiquement tout ce qui concerne la vie quotidienne. Dépourvu d'ambition littéraire, le confident du prince régnant ne s'est pas préoccupé d'animer la narration et c'est à sa correspondance avec Berenhorst qu'il a réservé l'expression de ses états d'âme et de ses sentiments personnels : on le découvre alors un ami prévenant, qui s'est dit soucieux de maintenir toujours l'harmonie entre les membres de la « petite République » et qui n'est nullement indifférent aux multiples aspects de la vie « ordinaire » qu'il ne juge pas alors indigne de rapporter.

Son ami, plus soucieux de la qualité de son écriture et plus expansif, a rendu perceptible son sens du détail concret, son goût de la solitude et de la retraite, son penchant à la mélancolie renforcé par le regret du pays natal exprimé dans ses lettres. Bon vivant en dépit de cette nostalgie, il a su apprécier et traduire autant la beauté de paysages accueillants, celle des femmes et des œuvres d'art que l'élégance confortable des villas palladiennes ou d'un palais de Vérone, aux pièces bien distribuées et meublées avec goût. S'il fuit l'érudition, il n'en est pas moins capable de commenter, en humaniste, et de façon pertinente des sites antiques ou des tableaux. À maintes occasions, il a manifesté la brillante alacrité de sa plume, avec un sens indéniable des formules marquantes et heureuses qui contribuent au plaisir de la lecture de sa relation.


  1. ^ Friedrich Wilhelm von Erdmannsdorff, Georg Heinrich von Berenhorst, Un Grand Tour, Deux journaux d'un même voyage en Italie, France et Angleterre (1765-1768), transcrit à partir de deux documents originaux et présenté par François Colson, Paris, Honoré Champion, coll. « L'Atelier des voyages » n° 9, 2014, 2 vol., 838 p., 145 €. Pour évaluer ce que ces relations doivent aux pratiques touristiques du temps, consulter l'article de Gilles Bertrand « Voyage en Italie et guerre : traces, discours et récits de gens de lettres français au XVIIIe siècle » in   Anticléricalisme, minorités religieuses et échanges culturel entre la France et l'Italie, de l'antiquité au XXe siècle. Hommage à Jean-Pierre Viallet, historien, Olivier Forlin dir., Paris, l'Harmattan, 2006, p. 263 à 304. 
  2. ^ Au cours de son journal, Berenhorst confie : « Jamais de ma vie je n'oublierai les moments délicieux que j'ai passés durant ce voyage à côté de mon cher prince. Des objets nouveaux d'une Nature tantôt majestueuse et tantôt riante passèrent sans cesse devant nos yeux, notre façon d'apercevoir et de sentir avait beaucoup d'analogie, et nous nous communiquâmes nos idées avec une satisfaction intime et mutuelle », t. 2, p. 504. Le Journal d'Erdmannsdorff constituant le tome I et celui de Berenhorst le tome II, nous n'indiquerons plus désormais la tomaison. Comme pour toutes les citations suivantes, nous avons modernisé, voire rectifié, l'orthographe, en respectant toutefois les paragraphes, l'usage des majuscules et de la ponctuation. Les italiques sont toujours de notre fait. Dans la suite de notre texte, nous francisons les noms des princes et de leurs amis comme le font les deux Journaux.
  3. ^ Quitte à démentir leurs affirmations. Ainsi, à Trente, Erdmannsdorff note-t-il : « l'auteur des délices d'Italie [Alexandre de Rogissart] parle d'un beau jardin auprès [du] palais [des évêques]. Il est très petit Ne peut jamais avoir été digne d'en faire mention », p. 64. Ces Délices d'Italie, publiés anonymement en 1700, ont connu un succès durable tout au long du siècle, comme en témoigne ce commentaire tardif. Sur le chemin d'Ancône à Lorette, Berenhorst précise : « Pour la première fois [et non la dernière] je trouve mon ami Keysler [Johann Georg, 1693-1743] en défaut [à propos du relief] », p. 507. Au contraire, à Venise, il a vérifié la véracité de la description, par le marquis d'Argens dans les Lettres juives, de la chambre où « une courtisane du dernier rang » exerçait son activité, « en un mot, tout était conforme au rapport du Marquis », p. 493-494.
  4. ^ Berenhorst est le seul à « transcrire » ses notes, mais des ajouts ou des rectificatifs témoignent, de la part des voyageurs, d'une relecture ultérieure attentive. Ainsi, à Milan, Berenhorst présente-t-il d'abord comme démodé et ridicule le duc de Modène qui, à 68 ans, continue de s'habiller et de se mettre « du blanc et du rouge » comme au temps de la régence du duc d'Orléans, période où il avait été fort bien accueilli à la cour de France en tant que mari d'une fille naturelle du Régent. Une note du temps de la transcription du Journal le montre « plus indulgent sur cet article ; [il] conçoi[t] qu'un Vieillard peut chérir les modes de sa jeunesse comme autant de souvenirs de ses joies passées » à une époque privilégiée de sa vie, p. 631. De même, Erdmannsdorff corrige-t-il une information initiale : indiquant qu'à Tivoli, avant d'arriver à la grande cascade, « on trouve une fontaine que l'abbé Winckelmann croit avoir été le fons Brandusie », il ajoute : « Nous avons pensé depuis qu'il est plus vraisemblable que ce soit Albunée », p. 368-369.
  5. ^ À propos des tableaux de Véronèse vus à Vérone, il confesse : « N'en pouvant pas juger pertinemment, je me borne à dire qu'un Loth avec ses filles m'a beaucoup plu. Les grands traits de maître dans leurs chefs d'œuvre, qui ravissent les connaisseurs, ne touchent que peu mon ignorance, mais lorsque le choix du sujet, joint au brillant des couleurs, me fait naître des Idées agréables, ou (j'ose l'avouer) voluptueuses, alors mon imagination éveillée s'exerce, et je m'amuse. C'est aussi pourquoi je n'ai pu m'empêcher de regarder avec plaisir plusieurs têtes de filles du Comte Rotari, lesquelles je le sais bien, ne sont pas des morceaux sublimes », p. 481. Il convient de relativiser le « peu de lectures » du voyageur. Non loin de Sezza, il note : « Si je devais former des conjectures, je placerais ici le lieu où selon Tite-Live, Hannibal fut enfermé par Fabius. Le défilé profond et difficile de Francolissi m'a fortifié encore plus dans cette supposition », p. 534. Il connaît bien l'histoire romaine et la philosophie antique. Faut-il imputer son refus de l'érudition à une rivalité latente avec Erdmannsdorff ? Pour profiter au mieux de son séjour en Italie, il y a appris la langue dont il insère des expressions dans son Journal. 
  6. ^ Il justifie la piètre qualité de son travail par la précipitation du voyage et par le peu de matériaux qu'il a pu récolter en cours de route, matériaux qu'il comptait développer au fur et à mesure, lors d'étapes un peu prolongées. Mais n'ayant pu le faire faute de loisirs, ses notes lui sont devenues inintelligibles car indéchiffrables des années plus tard, ses souvenirs s'étant par ailleurs fortement estompés.
  7. ^ P. 461. Berenhorst constate toutefois qu'en Italie, sauf en Piémont, le français n'est que rarement pratiqué par la noblesse.
  8. ^ Respectivement p. 566, 553 et 634. Déjà, dans le golfe de Salerne, il avait déploré les insuffisances du langage « pour représenter ces belles scènes de la Nature. Quel plaisir ! si je pouvais les peindre comme je les vois, et si je pouvais communiquer à mon Lecteur tout ce que je sens dans ces moments fortunés ! », p. 544
  9. ^ Respectivement p. 488-489, 505, 558 et 615.
  10. ^ P. 519. Le refus de décrire des monuments fort connus et visités depuis des siècles est une constante chez Berenhorst. Dès Venise, il prévient : « En général ce sera sur les grandes Villes que je m'étendrai le moins ; Tant de fois décrites elles sont encore si souvent la matière des conversations que tout le monde en est au fait », et la réitération de ce refus est comme un leitmotiv : « Je me dispense du détail de ce Palais [Farnese à Caparola], d'ailleurs très digne de l'attention d'un voyageur [...] ; tout cela est décrit, dessiné et gravé », p. 586. Auparavant, après avoir rendu compte de la visite de Pompéi, il notait : « Il serait bientôt temps de parler d'Herculanum et du Muséum de Portici, mais ces objets sont beaucoup trop connus pour que j'entreprenne d'en faire un rapport circonstancié. Laissant toute érudition à part, comme au-dessus de ma portée [...] », p. 549. Ailleurs enfin, c'est un autre mobile qu'il invoque : séduit par les rives du lac d'Albano, au sud de Rome, et par une écluse déjà mentionnée par Tite-Live, il prévient : « Je n'entre pas dans la description de cet ouvrage, ni de ses environs ; il est des détails difficiles à rendre sans s'ennuyer, et si cela arrive on peut être persuadé d'ennuyer aussi son Lecteur », p. 569. Toutefois, ce refus de décrire lieux, monuments ou œuvres célèbres connaît nombre de dérogations, sans doute dues au fait que le voyageur a été particulièrement ému ou que son imagination a été agréablement sollicitée : ainsi, il mentionne « le fameux tableau du Corrège représent[an]t une Magdeleine belle au-delà de toute expression qui baise le grand orteil à l'enfant Jésus », admirée à Parme, p. 625.
  11. ^ Sont rapportées en particulier vingt-sept lettres à un ami. Les « détails par ci et par là » sont en fait le plus souvent des lettres entières ou, du moins, de très longs fragments. Citations p. 519 et 553.
  12. ^ P. 557. Les voyageurs se trouvent à l'ouest de Naples. Redonner vie à un lieu en évoquant le souvenir de sociétés ou des personnages morts depuis des siècles semble être, chez lui, une constante. Ainsi, le château de Fontainebleau prend un aspect encore plus majestueux lorsque l'imagination permet de remonter le temps, opération facilitée « dans un endroit délaissé et solitaire. Moi, du moins, j'eus soin de me peupler ces galeries, corridors et places par les ombres des Gabrielle, Entragues, Sully, Ossat, Crillon, La Noüe, Mornay, La Tour d'Auvergne, &c. avec leurs Soubrettes, perroquets, pages et bouffons », p. 705-706. 
  13. ^ P. 591. C'est à Pise, au temps du voyage, que Berenhorst fait ce triste constat. Il se console ainsi : « [...] ce que je couche par écrit ne doit servir qu'à des points d'appui ou d'accrochement pour ma mémoire. Si je survis à nos courses, j'espère en relisant ces Chiffons un jour, me rappeler les Tableaux entiers, qui sans ces esquisses s'effaceraient peu à peu sans laisser les moindres traces. Je continuerai donc hardiment. » Maintient-il cette remarque au temps de l'écriture pour prévenir d'éventuelles critiques ?
  14. ^ P. 185-187. Autre exemple, parmi bien d'autres : à Rome toujours, l'inventaire des marbres de la maison du comte Fede suit immédiatement celui des statues qui ornent le jardin de la villa Negroni : « [...] Une fort belle tête du jeune Antinoüs. Un amour qui dompte un Hercule. Le comte Fede a une maison de campagne à Tivoli, où l'on a trouvé de beaux marbres qu'on voit dans sa maison à Rome », p. 263.
  15. ^ P. 230-231.
  16. ^ P. 400-401. On peut constater la répétition de « admirer » : pour Ermannsdorff, son appréciation d'une œuvre prime sur la qualité de sa propre expression. 
  17. ^ P. 363. Il s'agit des quatre premiers vers de ce Chant II : « Suave, mari magno turbantibus aequora ventis/ E terra magnum alterius spectare laborem ;/ Non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,/ Sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest ». [Il est doux, quand sur la mer immense les vents soulèvent les flots,/ De regarder du rivage les rudes efforts d'autrui./ Non que ce soit un si grand plaisir de regarder quelqu'un malmené,/ Mais parce qu'il est doux de voir à quels malheurs on échappe soi-même.] Cette même tempête inspire à Berenhorst une réflexion non pas philosophique mais esthétique ; il note en effet que le spectacle, superbe, « de la Mer soulevée et furieuse » a été le plus beau qu'il ait vu durant son séjour et il insiste sur le fracas auquel rien dans la nature ne peut être comparé, pas même celui du tonnerre, p. 570-571. 
  18. ^ P. 55.
  19. ^ Respectivement p. 145-147 et 43.
  20. ^ Il confie en effet : « Enfin je quittai Rome non sans regrets de n'avoir pu en emporter des connaissances plus parfaites de ces arts, qui y ont encore aujourd'hui leur centre et pour lesquels je me sens un amour si décidé. [...] Le peu de temps que j'y ai demeuré a suffi pour me convaincre d'une vérité dont tous ceux conviendront, qui se sentiront capables d'ouvrir les yeux sur le véritable beau, qui oseront se mettre au-dessus des préjugés de leurs maîtres ou de ceux qu'ils ont choisis pour modèles dans leur art », p. 427.
  21. ^ Respectivement p. 333 et 540-541. Berenhorst n'est pas moins sensible à la vue de Notre-Dame de la Garde, qui permet au regard d'embrasser « une bonne partie de la province, la Ville avec ses environs remplis d'une infinité de maisons de plaisance, le port, la rade, une grande plaine de mer parsemée d'Îles, [...] objets grands et variés », p. 682. Outre le fait que les vedute étaient fort à la mode, Berenhorst a une sensibilité toute particulière pour les paysages, on le verra encore plus loin.
  22. ^ P. 634-635 et 436 respectivement. Cette évocation des nymphes serait-elle un topos ? Tinian est une petite île de l'archipel des Mariannes, sur laquelle a abordé l'amiral Anson au début des années 1740, lors de la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. Dans le Voyage autour du monde [...],1749, de Richard Walter - chapelain de George Anson et aumônier sur l'un des navires de l'expédition -, qui connut un succès durable et considérable, Tinian est présentée comme un paradis tropical où abondent fruits et fleurs agréablement odorantes. C'est sur la description de cette île que s'interrompt la relation d'Erdmannsdorff qui se termine ainsi : « La maison n'en est pas magnifique mais suffisante pour ce joli ermitage. Enfin, il n'y faudrait que quelques amis fournis de tout ce qui est nécessaire pour jouir des félicités de la vie et ce réduit pourrait faire oublier pour quelque temps au moins tout ce que l'univers a de plus attrayant ».
  23. ^ Ainsi, cette lettre écrite de Londres à son ami encore à Paris : « Au centre de la mollesse, de l'artifice et de la frivolité tu consacres ta retraite à l'étude, à la satisfaction d'être toi-même, et à la douceur d'une vie réglée. Et moi étourdi de l'éternel refrain de ces grands mots de Parlement, de Ministère et de Liberté de laquelle il me paraît que même ici on ne connaît que le nom seul, je me sens une indifférence suprême pour toutes ces manies de politique qui tiennent ce peuple dans une agitation continuelle ... », p. 709.  
  24. ^ P. 533-534. Plus loin, Pausidonium lui inspire ce constat : « Le Tableau solitaire de cette Ville détruite, de ces Temples, de cette enceinte labourée et couverte de pierres, est mélancolique et grand. Il réveille ce doux sentiment de frayeur, que les poètes appellent un frisson sacré », p. 545, et p. 297 pour la citation suivante.
  25. ^ Il fut grand connaisseur des œuvres antiques grâce à des séjours prolongés à Rome, à sa fonction de surintendant des Antiquités puis de bibliothécaire de la bibliothèque vaticane et enfin à sa visite des fouilles d'Herculanum et de Pompéi. Son premier ouvrage : Réflexions sur l'imitation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpture (1755) lui valut d'emblée la célébrité. Il inventa le beau antique en marbre blanc, ignorant la polychromie dont celui-ci était orné, et exerça une influence durable sur maintes générations ultérieures.
  26. ^ De Gênes à Antibes par bateau, non seulement les voyageurs furent affligés du mal de mer, mais l'élément liquide « agit doublement » sur le prince Jean Georges « et tout malades que nous étions, nous ne pûmes nous empêcher de rire, le voyant assis sur sa chaise curule dressée sur la proue de la Felouque, soutenu par Brasilius André et par deux matelots, qui se tenaient à côté du Trône », p. 670.
  27. ^ Respectivement p. 733 et 750.
  28. ^ P. 490.
  29. ^ P. 497. Berenhorst déplore n'avoir pu faire beaucoup de connaissances à Milan, « et sans avoir un seul homme avec qui l'on soit un tant soit peu lié dans un monde étranger, il est fort difficile de s'y annexer en si peu de temps, et d'apprendre quelque chose d'intéressant de ceux qui composent la société », p. 632.
  30. ^ Respectivement p. 699 et 703.
  31. ^ Respectivement p. 588 et 615. Erdmannsdorff réagit de même : « La montagne de Radicofani ne présente que des rochers affreux couverts de neige pendant un tiers de l'année et exposée toujours à des vents très vifs. Mais quand on en descend on entre dans une province plus riante et où la cultivation [sic] annonce un peuple plus industrieux que les Romains », p. 428.
  32. ^ Respectivement p. 623 et 639. Erdmannsdorff est beaucoup moins poétique : à la sortie de Bologne, « on se trouve dans un pays uni, extrêmement riche, et bien cultivé. Les chemins sont bordés d'allées d'arbres qui font paraître ces campagnes comme un jardin », p. 429.
  33. ^ Respectivement p. 635 et 705. L'ardoise des toits du château de Fontainebleau, qui crée, selon lui, une tonalité parfaitement lugubre, le rebute autant que les paysages arides et poussiéreux de la Provence.
  34. ^ Respectivement p. 588, 685-686 et 657.
  35. ^ Respectivement p. 565 et 560.
  36. ^ Respectivement p. 716, 718, 719 et 781. Le second séjour parisien a ouvert de nombreuses portes au prince Jean Georges et à son précepteur qui ont fait partie des convives attitrés d'un certain nombre de salons, en premier lieu de ceux de Madame Geoffrin et de sa fille, la marquise de la Ferté-Imbant ; ils ont pu y lier des connaissances variées, ce qui conduit Berenhorst à écrire qu'elles composèrent pour eux « une Société douce et instructive » mais non contraignante. Il semble regretter que les ordres de retour de Léopold ne leur ait pas permis de rester plus longtemps à Paris, « car au temps de notre départ nous avions pleinement vaincu les difficultés qu'un étranger trouve à s'établir dans ce pays-ci, et nous allions justement jouir du fruit des soins que l'on doit employer pour mériter l'affection et la bienveillance de ses amis », p. 757.
  37. ^ P. 728. Il ajoute que « de cinq paysannes qu'on rencontre en voyageant, trois au moins sont jolies » et, un peu plus loin : « les filles de joie méritent un article exprès quand on parle de Londres ; aucune ville au monde n'en est si richement pourvue, et nulle part cette engeance ne paraît plus séduisante », p. 730. Selon lui, on les distingue facilement des « personnes de condition » au fait que ces dernières sont toujours laides. L'on comprend alors que le prince régnant écrive à son frère qu'il apprécie beaucoup les premières (au même titre que le rosbif !). Dernière citation p. 477.
  38. ^ P. 480. Le commentaire d'Erdmannsdorff sur cette même représentation d'Antigone de Métastase se retranche derrière les généralités : « La Composition était d'un nommé Sarti et ne trouvait pas trop d'approbation. Mais les deux premières voix [celles de Manzuoli et de l'Agujari] y attiraient un applaudissement général », la jeune chanteuse faisant « l'admiration de tous les connaisseurs qui l'entendent » en raison de ses aigus vertigineux, p. 87.
  39. ^ P. 486. Erdmannsdorff n'en parle pas. Les deux citations suivantes p. 522 et 662.
  40. ^ Il s'agit de l'opéra-comique en trois actes Le Roi et le Fermier de Michel-Jean Sedaine sur une musique de Pierre-Alexandre Monsigny, dont la première représentation eut lieu à Paris, le 22 novembre 1762, à l'Hôtel de Bourgogne. Citations suivantes, respectivement p. 701, 702 et 722-723.
  41. ^ Respectivement p. 710, 732 et 742.
  42. ^ Respectivement p. 40 et 463-464.
  43. ^ Respectivement p. 701 et 722.
  44. ^ Respectivement p. 477 et 97.
  45. ^ Respectivement p. 628, 116, 149, 560, 119 et 589.
  46. ^ Sans doute convient-il de relativiser ce jugement sur la Bourgogne, car outre la Provence entre Antibes et Marseille, les voyageurs n'ont connu de la France que les régions traversées en droite ligne de la cité phocéenne à Paris, puis de Paris à Calais. Notes respectivement p. 738, 704 et au début du paragraphe suivant, p. 496.
  47. ^ P. 704.
  48. ^ Respectivement p. 301-303 et 537. Le palais avec son parc, l'aqueduc et le complexe pour la production de la soie San Leucio ont été classés par l'UNESCO au patrimoine mondial.
  49. ^ Respectivement p. 311 et 539.
  50. ^ Respectivement p. 49, 606 et 560. Dans ce dernier cas, un ajout le déclare ravi de s'être trompé sur le grand-duc de Toscane, car l'avenir a montré que ce prince protège les arts, encourage l'agriculture et, chose autant rare que louable, il réduit les impôts, p. 607. La réserve de Berenhorst pour le roi de Naples s'explique par le fait qu'il venait de déplorer la puérilité du roi, à sa décharge mineur, plus enclin à « s'amuser avec ses Poupées, ou bien aux Polissonneries des jeunes Courtisans », p. 559.
  51. ^ Respectivement p. 49, 596 et 759.
  52. ^ Respectivement p. 522, 363-364 et 571-572. Néanmoins, à Milan, Erdmannsdorff loue l'action très positive de Charles Borromée (1538-1584) durant l'une des pestes qui ravagèrent la ville, allant « lui-même par les rues pour soulager les misérables et leur donner les sacrements, bien différent de ces saints qui n'ont employé leur hypocrisie qu'à faire pompe d'une austérité, que sans doute l'être suprême doit désavouer et que tout homme de bon sens trouvera digne de mépris », p. 435. Berenhorst préfère, à son habitude, décrire en détail la châsse et les marques de respect, qu'il juge excessives, que le clergé porte à « Carlo Borromeo », p. 629.
  53. ^ Respectivement p. 116, 139, 142.
  54. ^ Respectivement p. 509 et 510.
  55. ^ Respectivement p. 487, 538 et 126.
  56. ^ P. 435.
  57. ^ Respectivement p. 629 et 525.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « UN GRAND TOUR (1765-1768) », Astrolabe [En ligne], Novembre / Décembre 2014, mis en ligne le 14/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/novembre-decembre-2014/dossier/un-grand-tour-1765-1768