VOYAGER ! LE MONDE ! DANS LE MONDE !

Astrolabe N° 7
CRLV – Université Paris-Sorbonne
Voyager ! Le monde ! Dans le monde !
Oriana Fallaci : une femme

ADIEU À ORIANA FALLACI
Voyager ! Le monde ! Dans le monde !
Oriana Fallaci : une femme

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Q. Oriana, dans ton livre Entretiens avec l'histoire, tu as demandé à Panagulis qu'est-ce que veut dire être un homme. Et pour toi, que veut dire être une femme ?

R. Alekos me répondit qu'être un homme signifie en premier lieu avoir du courage, de la dignité. Ça veut dire lutter, et gagner. Pour moi, être une femme signifie exactement la même chose : avoir du courage, de la dignité, lutter. J'enlève « gagner » car je ne pense pas qu'un homme soit un homme et une femme soit une femme parce qu'ils gagnent[1].

Qu'il est difficile d'écrire un article sur Oriana Fallaci en français ! La tentation, l'instinct est celui de laisser couler l'italien, son italien dur, fort, rigide, aspergé de ci de là de toscanismes qui contribuent à le rendre encore plus incisif. Incisif comme ces enquêtes, ses reportages, ses batailles, résultats d'années de voyages dans tout le monde et particulièrement en terres de guerre. Oui, la guerre. La guerre a marqué de manière indélébile la vie d'Oriana, née à Florence le 29 juin 1929, en pleine crise économique. Adulte, elle se rappellera avec douceur des vêtements renversés que sa mère, couturière, lui cousait ; et elle se rappellera aussi de la rudesse de la pauvreté, de la peine de marcher les yeux fiers, bien que suivie par les regards de mépris des commerçants chez lesquels la famille Fallaci ne pouvait pas se permettre d'acheter plus de cinquante grammes de beurre ou de confiture. Mais malgré les privations, une chose n'a jamais manqué chez les Fallaci : les livres. Homère, Dante, Tolstoï, Dostoïevski, Kipling. Et puis Jack London, dont L'Appel de la forêt influe énormément sur la psychologie de la très jeune Oriana, déterminée, après cette lecture, à devenir écrivain, une nouvelle Jacqueline London, et elle se définira toujours comme ça, « un écrivain (sic, au masculin) emprunté au journalisme ». Mais la guerre arrive, Oriana interrompt ses études et à 14 ans elle est fait partie de la Résistance, avec le nom d'Emilia ; elle accompagne son père dans plusieurs expéditions et fait face, en serrant les dents, aux situations les plus extrêmes, comme regarder le visage de son père, emprisonné et torturé par les fascistes à Villa Triste, tellement défiguré qu'elle n'arrive pas le reconnaître tout de suite. L'image du visage tuméfié d'Edoardo Fallaci martèlera le cerveau d'Oriana quand, quelques années plus tard, elle se retrouvera face à l'ex colonel nazi Werner Von Braun, l'interview la plus difficile sur le plan émotif. Avec une énorme ténacité Oriana reprend le lycée à la fin de la guerre, obtient son baccalauréat à 16 ans et, après un an d'université de médecine, quitte les études et commence à travailler comme reporter au Mattino dell'Italia Centrale, pour suivre les hôpitaux, la police et pour écrire des articles de mode.

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La grande occasion arrive en 1951 : Oriana envoie un article à la revue italienne la plus importante du moment, L'Europeo, sans trop y croire. Et au contraire, une semaine après, Oriana voit camper son nom en première page. Désormais le Mattino est un lieu trop petit pour elle et après un an elle arrête son contrat. Pendant environ deux ans, jusqu'en août 1953, Oriana collabore avec Epoca, l'autre important magazine italien, embauchée par son oncle et directeur Bruno Fallaci, qui cependant, pour ne pas faire de favoritismes, la relègue à des enquêtes de seconde importance. Le nouveau directeur d'Epoca, Enzo Biagi, dès qu'il arrive, licencie Oriana, vers laquelle il n'a jamais caché son peu de sympathie. Mais L'Europeo aussi a un nouveau directeur, Michele Serra, qui enfin propose un contrat à Fallaci. Il commence une collaboration qui est destinée à durer vingt-six ans, grâce à laquelle Oriana peut enfin réaliser l'impératif conseil maternel : « Voyager ! Le monde ! Dans le monde ![2] »

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La Perse est sa première destination : la Perse des très pauvres enfants de rue, auxquels elle offre du chocolat, et la Perse de la cour incroyablement luxueuse de Soraya, l'impératrice triste[3]. Dans les années suivantes, elle visite les États-Unis, le Moyen-Orient, le Viêt-Nam, la Cambodge, l'Europe. Ce sont les années de ses célèbres interviews publiées sur L'Europeo et recueillies dans trois de ses premiers livres : I Sette Peccati di Hollywood (1956 ; littéralement Les Sept Péchés d'Hollywood, jamais traduit en français), sur le monde cinématographique californien (de Burt Lancaster à William Holden, de Frank Sinatra à Arthur Miller, de Sean Connery à Orson Welles, qui signe la préface au volume de Fallaci), Gli Antipatici (1963 ; Les Abusifs, Paris, 1969), une galerie de personnages médiatiques tellement célèbres qu'ils en deviennent antipathiques (de Fellini à Hitchcock, d'Ingrid Bergman à Anna Magnani, de Nilde Iotti à Natalia Ginzburg) et enfin le saut dans le monde politique, Intervista con la storia (1974 ; Entretiens avec l'histoire, Paris, 1975), la bombe historique de ses rencontres avec les grands puissants de la Terre ; les interviews illustrent avec précision les événements politiques et historiques des années '70 : le conflit israélo-palestinien à travers les mots de Golda Meir, Yasser Arafat, George Habbash et le roi Hussein de Jordanie, la guerre au Viêt-Nam et au Cambodge par les yeux de Kissinger, du général Giap, de Nguyen Van Thieu et de Norodom Sihanuk, et la problématique situation politique dans la zone indienne, avec les trois merveilleuses interviews à Indira Gandhi, Ali Bhutto et Sirimavo Bandaranaike.

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La prose 'fallacienne' se distingue pour les questions insistantes, qui mettent au pied du mur l'interviewé, et pour la capacité de créer une sorte de fresque de chaque personnage :

« Pour compléter ce portrait, et non point pour le plaisir d'apparaître maligne à tout prix, j'ai fait précéder chaque interview d'une présentation tour à tour brève ou longue, qui relate comment on parvint à l'interview, comment elle se déroula, et comment elle se termina. Mais je raconte aussi dans cet avant-propos certaines choses qui n'ont pas toujours de rapports avec l'interview mais qui, inévitablement, contiennent un jugement sur celui qui était interviewé. Cela déplaira aux tenants du journalisme objectif aux yeux desquels le jugement est un manque d'objectivité mais je n'en suis pas autrement émue. Ce que ces gens-là appellent objectivité n'existe pas. L'objectivité est hypocrisie, prétention, puisqu'elle part de l'hypothèse que celui qui nous fournit une nouvelle ou un portrait aurait découvert le vrai du Vrai. Une nouvelle, un portrait ne se séparent jamais des idées, des sentiments, des goûts de celui qui fournit la nouvelle ou le portrait[4] ».

L'un après l'autre, tous les grands finissent devant son magnétophone, comme lui dit Ariel Sharon « je le sais, vous êtes venue ajouter un scalp à votre collier[5] ».

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Et pourtant de ces fresques les plus stupéfiantes sont ceux au féminin, qui restituent la grandeur non seulement politique ou culturelle des femmes interviewées, mais surtout leur côté humain. Du reste, les autres deux ouvrages du début sont dédiés au monde féminin : Il Sesso inutile. Viaggio intorno alla donna (1961 ; Le Sexe inutile. Voyage autour de la femme, Paris, 1961) est une enquête sur la condition de la femme, résultat d'un voyage d'un mois autour du monde. Oriana visite en premier lieu le Pakistan, où elle se confronte avec le monde musulman, en réussissant à se faire inviter à une cérémonie nuptiale : ici elle reste choquée par la terreur qu'elle lit dans les yeux de la mariée, quatorze ans à peine, qui n'avait jamais vu son mari et qui réagissait comme une esclave au mariage imposé. En Inde, Fallaci rencontre l'ex-secrétaire de Gandhi qui lui raconte la guerre contre colonialisme anglais et la force des femmes indiennes dans la défense de leur patrie ; au contraire de la société musulmane, en Malaisie, Oriana voit les matriarches de la jungle, « propriétaires » des hommes, et le luxe de la cour de la maharani de Jaipur. Au Japon, les filles sont déjà beaucoup plus modernes et tendent à une forte occidentalisation, comme par exemple en se faisant opérer les yeux pour en éliminer la forme en amande. Enfin, la société new-yorkaise apparaît à Oriana caractérisée, au contraire de celle moyen-orientale, par des femmes « voraces érinyes » et par des hommes « pauvres esclaves sans défense[6] ».

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Certes, un voyage d'un mois ne peut pas restituer une image complète de la condition féminine dans le monde et c'est sur ce point que la même Oriana reproche au Sexe inutile certaines lacunes, mais c'est vrai que personne ne s'était jamais confronté à des problématiques de ce genre, jusqu'à ce moment-là, et on voit sortir de toutes façons, par les commentaires personnels de l'auteur, la volonté à ne pas rester simplement une spectatrice dans un monde dominé par la présence masculine.

Cette attitude est évidente dans le premier roman d'Oriana Fallaci, Penelope alla guerra (1962 ; Pénélope à la guerre, Paris, 1963), l'histoire très autobiographique d'une Pénélope d'aujourd'hui (Giò), qui ne se résigne pas à la clôture domestique du tissage de la toile, mais qui veut être elle-même Ulysse, en voyage dans le monde à la recherche de sa propre identité et liberté.

Déjà Pénélope à la guerre était situé à New York, sur la vague des expériences vécues par Oriana dans la ville américaine. En 1965, le nouveau directeur de L'Europeo, Giorgio Fattori, la renvoie au-delà de l'océan, mais cette fois à Los Angeles, à Houston et à Cap Canaveral (appelé toujours Cap Kennedy) pour suivre les activités de la NASA, les manœuvres des astronautes et la préparation de la mission Apollon. La vie des astronautes, le progrès technologique sont au centre du livre sorti après cette année de recherches spatiales : cette fois aussi il s'agit d'un roman, Se il sole muore (1965 ; littéralement Si le soleil meurt), mais les personnages sont clairement construits sur les personnes réelles rencontrées en Amérique.

Désormais, Oriana sent New York comme une deuxième maison et choisit de s'y établir, même si elle fait des fréquents voyages vers l'Italie, dans sa Florence bien aimée. Le nouveau directeur de L'Europeo, Tommaso Giglio, croit qu'à ce point Fallaci est prête pour la chronique de guerre et voilà qu'elle part pour le Viêt-Nam, avec le photographe Gianfranco Moroldo. Oriana avait déjà travaillé comme correspondante de guerre en 1956, à l'occasion de l'invasion soviétique de la Hongrie[7]. Mais le voyage au Viêt-Nam la marquera profondément du point de vue humain et professionnel, en lui apprenant « dans cette guerre, dans ce pays, dans cette ville [...] à aimer le miracle d'être née[8] ».

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Toujours en première ligne, au contact avec les soldats américains et les prisonniers vietcong, en risquant sa vie à chaque instant sous les bombardements. Magnétophone à la main, eyeliner et deux nattes, le regard perdu et triste tout en demandant pitié face à tout ce sang versé, c'est cette image la plus connue d'Oriana Fallaci au Viêt-Nam.

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La photo la plus célèbre d'Oriana Fallaci au Viêt-Nam, sur la couverture de l'édition spéciale de Panorama de septembre 2006

Et de cette atroce expérience, le chef-d'œuvre : Niente e così sia (1969 ; La Vie, la guerre et plus rien, Paris, Laffont, 1970), un journal de voyage, farouche, sec comme les coups de mitrailleuse, cruel comme les tortures décrites, émouvant et terrible en même temps. Oriana écrit jour par jour, d'une façon extrêmement scrupuleuse, en spécifiant souvent le lieu où elle est en train d'écrire, les conditions et surtout ses sensations, en créant un modèle de ce journalisme « Facts and opinions » qu'Oriana a toujours cru fondamental. La prose est aussi dure que le sujet, riche de phrases brèves, d'un langage simple orné de toscanismes et d'une prédilection pour un style oxymorique : face aux mots les plus simples, presque les plus doux, voilà apparaître comme un coup de poignard la description d'un cadavre torturé et abandonné, du ciel bleu et net voilà apparaître la fumée libérée par les bombes au napalm[9]. Saïgon et Hanoï : fronts différents, même massacre. Mais le fait d'avoir sans discrimination décrit les atrocités accomplies par les américains à Saïgon et par les vietcong à Hanoï pose Oriana face aux âpres critiques italiennes, de droite à gauche, dans une « danse » qui se répétera, identique, plusieurs années après, au moment de la publication de La Rage et l'Orgueil et de La Force de la Raison. La Vie, la guerre et puis rien se termine avec les émeutes de Mexico, le 2 octobre 1968, quand la protestation des étudiants contre le gouvernement du parti révolutionnaire institutionnel est réprimée dans le sang par la police. Oriana est dans la rue, avec les jeunes mexicains et est blessée par une rafale de mitraillette : on ne se rendra compte qu'elle est encore vivante qu'à l'hôpital[10].

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On est en 1973, Oriana est en train de préparer Entretiens avec l'histoire et se rend à Athènes pour rencontrer un révolutionnaire grec qui, à trente-quatre ans, vient d'être libéré après cinq ans de prison, pendant lesquels il a vécu les plus atroces tortures. Il s'agit d'Alekos Panagulis, qui marquera de manière indélébile la vie sentimentale d'Oriana. La flamme s'allume tout de suite : Alekos est très fragile, mais en même temps il a la détermination des rebelles. Même s'il l'a gracié, Papadopulos veut le voir mort et, de l'autre côté, Panagulis n'arrête pas d'organiser des émeutes pour faire tomber le régime des colonels. Oriana essaye de l'amener en Italie, pour lui faire échapper à une morte certaine, mais c'est bien ici, à Rome et en Toscane, qu'elle comprend que Panagulis « était un héros solitaire, né pour troubler, provoquer, fêler les certitudes. Quelqu'un aurait fini par l'éliminer, un homme comme lui, sans paix, sans règle, incapable d'aller au bout de ses idées, habile seulement à susciter admiration et haine[11] ». Elle ne se trompe pas, Oriana ; le 1er mai 1976 Panagulis meurt dans un accident de route prémédité. Oriana possède toute une série de documents, dans lesquels Alekos cite les noms de ses tortionnaires et de ses présumés assassins : tout cela, avec leur histoire d'amour, sera l'objet de Un Uomo (1979 ; Un Homme, Paris, 1981), la touchante biographie de Panagulis, contrariée profondément par le gouvernement grec (même l'éditeur grec d'Oriana se refusait à la publier)[12]. Oriana est seule, quelques mois plus tard sa mère meurt et tout cela s'ajoute à la douleur pour la perte de l'enfant qu'elle attendait d'Alekos : dans un de ses moments de rage aveugle, Panagulis lui avait donné un coup de pied sur le ventre, en lui provoquant une fausse couche. Lettera a un bambino mai nato (Lettre à un enfant jamais né, Paris, 1976), paru en 1975, est un texte au caractère extrêmement poignant et sans aucun doute les sensations décrites par la protagoniste reflètent sur le papier la douleur personnelle de l'auteur. Les deux livres ont eu un énorme succès et ont été traduits dans beaucoup de langues ; entre autres, Lettre à un enfant jamais né a été traduit en polonais, grâce à l'intérêt du cardinal de Cracovie, un certain Karol Wojtyla.

Désormais les temps ont changés et L'Europeo a encore une fois un nouveau directeur, mais il n'y a plus de syntonie et Oriana s'en va. Elle habite New York, maintenant, et collabore avec le New York Times et le Washington Post. Mais en 1983, elle apprend des bombardements sur Beyrouth et part sur l'heure. Et voilà de nouveau Fallaci en terre de guerre, avec le grand journaliste Emilio Cecchi : les extrémistes islamiques la haïssent, pour la façon dont elle a conduit les interviews avec Khomeini et Kadhafi, et tentent de l'assassiner, en l'obligeant à passer la dernière période de permanence libanaise avec le contingent italien. C'est là que naît l'idée d'un nouveau roman, une fresque du conflit moyen-oriental, fresque qui sortira en 1990 avec le titre Insciallah (Inchallah, Paris, 1992).

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Les années passent et en Oriana apparaît la volonté d'écrire ce livre trop souvent reporté, ce portrait de la vie italienne, florentine, de sa famille, à partir du XVIIIe siècle jusqu'à la fin de la IIe guerre mondiale. Et Oriana recommence à écrire, à marche forcée, avec détermination. Riccardo Mazzoni, journaliste du quotidien Il Giornale et dernier à réaliser une interview avec Fallaci, dira d'elle :

Oriana avait une vénération authentique pour la langue italienne, chaque mot était systématiquement passé au crible, chaque phrase longuement pesée. Le langage devait être sec et coupant, un mot ne pouvait pas être répété dans les quinze lignes suivantes[13].

Cigarettes et machine à écrire, machine à écrire et cigarettes (pour écrire, Oriana avait besoin du bruit que les touches de la machine font, pour cette raison elle n'a jamais utilisé d'ordinateur) ; et au milieu de tout ça, le surgissement de l'Alien, le cancer qui a cohabité depuis 1992 avec Oriana : au Moyen-Orient elle avait été prise au milieu d'un nuage noire, produit par l'incendie des puits de pétrole ; un haut fonctionnaire du ministère du Pétrole iraquien lui dit « vous avez respiré l'équivalent de dix milliards de cigarettes ; arrivée à ce point, vous pouvez fumer toutes les cigarettes que vous voulez ». Une opération, beaucoup de médications jusqu'à un matin de septembre dans lequel, poussée par un fourmillement à la base du cou, Oriana allume la télévision dans sa maison de New York et assiste à l'horreur. L'avion qui percute la tour de verre « comme un couteau qui rentre dans une motte de beurre ». Les médications sont abandonnées et ainsi que le livre dont la sortie était prévue en 2002, et Oriana Fallaci se jette dans sa dernière bataille, pour réveiller cette société occidentale si endormie et pour en défendre la culture contre les monstruosités vues par le monde entier le 11 septembre 2001. En décembre de la même année apparaît La Rabbia e l'Orgoglio (La Rage et l'Orgueil, Paris, 2002) qui déclenche des atroces critiques dans le contexte culturel européen (en France elle a gagné un procès qu'on lui avait intenté pour empêcher la diffusion du livre dans les librairies), mais qui tout un chacun dévore (deux millions de copies vendues dans le monde, dont un million et demi en Italie, parmi lesquelles 200 000 le jour de parution).

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Deux ans plus tard la situation se répète avec La Forza della Ragione (La Force de la Raison, Paris, 2004), paru quelques jours après l'attentat de la gare d'Atocha, en Espagne. Au moment du massacre le volume est déjà chez l'imprimeur et Oriana peut seulement ajouter une phrase de dédicace du livre aux victimes de Madrid. Et enfin, sa dernière interview, Oriana Fallaci intervista Oriana Fallaci (littéralement Oriana Fallaci interviewe Oriana Fallaci), la plus difficile, la plus sincère, la plus introspective. À l'origine, il s'agit d'un pamphlet joint en 2004 au quotidien Corriere della Sera, mais il est successivement rallongé et publié l'année suivante, sous le titre de Oriana Fallaci intervista se stessa - L'Apocalisse (littéralement Oriana Fallaci s'interviewe elle-même - L'Apocalypse), troisième tome de la trilogie née après le 11 septembre.

L'Alien avance, et cette fois inexorablement ; Oriana meurt le 15 septembre 2006, dans sa Florence, assistée par sa sœur Paola et, même si elle s'est toujours déclarée athée, par monseigneur Rino Fisichella, ami depuis longtemps (c'est lui qui a permis à Oriana de pouvoir rencontrer en 2005 le pape Benoît XVI).

En 1953, Curzio Malaparte, éclectique et controverse exactement comme Oriana, lui prédit de ne pas s'attendre à honneur et reconnaissance en Italie, un pays qui reconnaît la grandeur de ses hommes seulement après qu'ils soient morts, mais il la poussa à chercher tout ça à l'étranger. Et il en fut ainsi ; le Columbia College de Chicago lui a décerné la « laurea honoris causa » en Littérature, quand en Italie elle n'a jamais été nommée sénateur à vie, malgré les nombreuses citations de son noms au cours des années ; lors de l'enterrement, le réalisateur Franco Zeffirelli a posé dans le tombeau son propre « Fiorino d'oro », avec lequel la ville de Florence l'avait décoré en qualité de citoyen illustre et jamais attribué à Oriana (seulement la ville de Milan, l'année dernière, lui avait offert son équivalent, l'« Ambrogino d'oro »).

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Dans l'interview accordée en 1978 à Patrizia Carrano, Oriana Fallaci exprimait sa douleur de n'avoir jamais eu d'enfants et soulignait son espoir de pouvoir écrire « un grand livre », qui pourrait lui survivre, comme un « enfant de papier [...] pour porter dans le monde d'autres enfants de papiers d'autres auteurs[14] ». Et bien, Oriana Fallaci nous a laissé beaucoup plus qu'un enfant de papier, elle nous en a laissé autant qu'elle a écrit de livres et d'articles.

Alessandra Grillo

Œuvres d'Oriana Fallaci

- I Sette Peccati di Hollywood, Milano, Longanesi, 1956

- Il Sesso inutile. Viaggio intorno alla donna, Milano, Rizzoli, 1961 (trad. fr. : Le Sexe inutile. Voyage autour de la femme, Paris, R. Juilliard, 1961)

- Penelope alla guerra, Milano, Rizzoli, 1962 (trad. fr. : Pénélope à la guerre, Paris, la Table Ronde, 1963)

- Gli Antipatici, Milano, Rizzoli, 1963 (trad. fr. : Les Abusifs, Paris, Buchet-Chastel, 1969)

- Se il sole muore, Milano, Rizzoli, 1965

- Niente e così sia, Milano, Rizzoli, 1969 (trad. fr. : La Vie, la guerre et puis rien, Paris, Laffont, 1970)

- Quel giorno sulla luna, Milano, Rizzoli, 1970

- Intervista con la storia, Milano, Rizzoli, 1974 (trad. fr. : Entretiens avec l'histoire, Paris, Club français du livre, 1975)

- Lettera a un bambino mai nato, Milano, Rizzoli, 1975 (trad. fr. : Lettre à un enfant jamais né, Paris, Flammarion, 1976)

- Un Uomo, Milano, Rizzoli, 1979 (trad. fr. : Un Homme, Paris, France loisirs, 1981)

- Insciallah, Milano, Rizzoli, 1990 (trad. fr. : Inchallah, Paris, Gallimard, 1992)

- La Rabbia e l'Orgoglio, Milano, Rizzoli, 2001 (trad. fr. : La Rage et l'Orgueil, Paris, Plon, 2002)

- La Forza della Ragione, Milano, Rizzoli, 2003 (trad. fr. : La Force de la Raison, Paris, Éditions du Rocher, 2004)

- Oriana Fallaci intervista Oriana Fallaci, Milano, joint au Corriere della Sera, 6 août 2004

- Oriana Fallaci intervista se stessa - L'Apocalisse, Milano, Rizzoli, 2005

- L'Europeo. Oriana Fallaci. Testi e foto esclusivi, Milano, joint à Oggi n° 40, septembre 2006 (choix d'articles et interviews d'Oriana Fallaci)

La revue L'Europeo a annoncé qu'à partir de janvier 2007 elle republiera tous les articles d'Oriana Fallaci, de 1953 à 1979.

Œuvres critiques sur Oriana Fallaci

- Aricò Santo L., « Oriana Fallaci's Journalistic Novel : Niente e così sia », in Contemporary Women Writers in Italy : a Modern Renaissance, Amherst, University of Massachusetts Press, 1990

- Aricò Santo L., Oriana Fallaci. The Woman and the Myth. La donna e il mito, Carbondale and Edwardsville, Southern Illinois University Press, 1998

- Carrano Patrizia, « Oriana Fallaci », in Le signore grandi firme, Firenze, Guaraldi, 1978, p. 69-102

- Maglie Maria Giovanna, Oriana. Vita e passioni di una grande italiana, Milano, Mondadori, 2002

- Mazzoni Riccardo, Grazie Oriana. Pensieri e parole inediti dopo l'11 settembre, Milano, Il Giornale, 2006

- Serino Gian Paolo, USA & GETTA. Fallaci - Panagulis. Storia di un amore al tritolo, Reggio Emilia, Aliberti, 2006

- Zangrandi Silvia, A servizio della realtà. Il reportage narrativo dalla Fallaci a Severgnini, Milano, Unicopli, 2003

- Numéro spécial de Panorama. Oriana 1929 - 2006, Milano, septembre 2006


  1. ^ Interview avec Oriana Fallaci, in Patrizia Carrano, Le signore grandi firme, Firenze, Guaraldi, 1978, p. 69 (quand l'édition française n'est pas marquée, les traductions sont de l'auteur de cet article)
  2. ^ Ibid., p. 76
  3. ^ Oriana Fallaci, « Una tazza di tè con l'Imperatrice », Il Popolo Nuovo, 1 décembre 1954 et « La ricchissima e potentissima Soraya si annoia mortalmente nella sua torre d'avorio », Giornale del mattino, 10 décembre 1954
  4. ^ Oriana Fallaci, Les Abusifs, Paris, Buchet Chastel, 1969, p. 11-12 (éd. or. Gli Antipatici, Milano, Rizzoli, 1963, p. 9)
  5. ^ Oriana Fallaci, « Oriana Fallaci intervista il generale Sharon », L'Europeo, 6 septembre 1982
  6. ^ Maria Giovanna Maglie, Oriana. Vita e passioni di una grande italiana, Milano, Mondadori, 2002, p. 28 (un nouvelle édition de cette biographie est en préparation chez Mondadori et sortira en décembre 2006)
  7. ^ Oriana Fallaci, « Ho vissuto in Ungheria l'ultima notte di libertà », L'Europeo, 11 novembre 1956 et « L'Ungheria è straziata come Maria Takacs », L'Europeo, 18 novembre 1956
  8. ^ Oriana Fallaci, La Vie, la guerre et puis rien, Paris, Laffont, 1970, p. 109 (éd. or, Niente e così sia, Milano, Rizzoli, p. 110)
  9. ^ Silvia Zangrandi, A servizio della realtà. Il reportage narrativo dalla Fallaci a Severgnini, Milano, Unicopli, 2003, p. 69-83
  10. ^ Oriana Fallaci, « Città del Messico sconvolta da sei ore di violenta battaglia », Corriere mercantile, 4 octobre 1968 ; « Oriana Fallaci racconta : la notte di sangue in cui sono stata ferita », L'Europeo, 17 octobre 1968 et « Diario dal Messico », L'Europeo, 24 octobre 1968
  11. ^ Maria Giovanna Maglie, op. cit., p. 96
  12. ^ Cf. Gian Paolo Serino, USA & GETTA. Fallaci - Panagulis. Storia di un amore al tritolo, Reggio Emilia, Aliberti, 2006
  13. ^ Riccardo Mazzoni, Grazie Oriana. Pensieri e parole inediti dopo l'11 settembre, Milano, Il Giornale, 2006, p. 27
  14. ^ Patrizia Carrano, op. cit., p. 102

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « VOYAGER ! LE MONDE ! DANS LE MONDE !  », Astrolabe [En ligne], Novembre 2006, mis en ligne le 25/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/novembre-2006/dossier/voyager-le-monde-dans-le-monde