LE VOYAGEUR FRANÇAIS EN ORIENT ET L’ILLUSION PITTORESQUE

Astrolabe N° 7
Docteur en Histoire et Civilisations de l’Université Paul Valéry-Montpellier III
Le voyageur Français en orient et l'illusion pittoresque
Rêves et paradoxes du XIXe siècle

Le voyageur français en Orient et l'illusion pittoresque[1]
Rêves et paradoxes du XIXe siècle

 

«Les voyages sont l'éducation de la pensée par la nature et par les hommes ; mais l'homme cependant en voyageant ne se quitte pas soi-même ; les pensées qui préoccupaient son siècle et son pays, quand il a quitté le toit paternel, le suivent et le travaillent encore en route »[2].

A L'issue de son voyage en Orient, Lamartine, au début des années 1830, affirme ainsi la dimension spirituelle du périple et revendique la subjectivité et la sensibilité du narrateur.

En ce sens, nous pouvons nous interroger sur le caractère historiographique du récit de voyage au XIXe siècle, sur les rapports entre la forme narrative et la connaissance historique. En quoi précisément le récit de voyage incarne-t-il l'esprit du temps ? Comment s'agence et s'organise la représentation discursive de la réalité ?

Les récits des voyageurs français en Orient permettent ici d'appréhender et d'illustrer ce questionnement sur les pratiques textuelles. En effet si les voyageurs se réclament du vécu et de l'authentique, leurs récits se fourvoient la plupart du temps dans l'imaginaire pittoresque, édulcoré et conventionnel.

L'aspiration « réaliste »

Au XIXe siècle, le récit de voyage se positionne dans la sphère de l'observation, de l'impression et du regard ethnologique. Ainsi dès les années 1793-1798, le médecin et naturaliste G.A. Olivier prétend avoir retranscrit « les mœurs, usages et lois des peuples » qu'il a visité, sans pour autant avoir négligé les «relations politiques et commerciales, la géographie tant ancienne que moderne, et la physique générale »[3]. Le voyageur se réclame de l'objectivité. Il tente de dresser un tableau descriptif et compréhensible des réalités observées, tout du moins de les approcher et de les retranscrire le plus fidèlement possible. Ce qui prime dans la relation de voyage, c'est donc un souci d'exactitude et de vérité reposant sur le témoignage, le ressenti et l'expérience personnelle : Le comte de Chateaubriand se revendique de «l'exactitude »[4] ; Alphonse de Lamartine prétend avoir composé «une description complète et fidèle des pays parcourus »[5] ; l'abbé Michon tente de donner «le plus d'éclaircissements possibles »[6] ; l'orientaliste Victor Langlois cherche «à combler les lacunes »[7] ; Paul Eudel garantit la sincérité de son récit[8].

Les voyageurs se montrent véritablement obsédés par le vécu et par l'observation objective. Ils s'attachent à décrire, à comprendre et à retranscrire le réel avec un souci évident du détail. Plus le siècle avance, plus les récits relèvent d'une vision en profondeur, et les voyageurs vont alors « entrevoir » la très grande complexité orientale.

Mais paradoxalement cet effort manifeste et sensible dans la voie de l'objectivité et du discernement, s'égare dans un océan d'illusions. Cela se traduit par un imaginaire simplifié, par une réduction voire une négation du réel. Le regard reste en général un regard superficiel et de surface. Le voyage relève, en effet, du temps court et le récit n'est qu'une photographie instantanée et extérieure. Par ailleurs, l'incompréhension ou l'ignorance de l'observant le conduit parfois à des simplifications, à des raccourcis et à des silences. Le réel tel qu'il est traité par l'écriture, s'en trouve d'autant réduit et altéré. Ainsi le voyageur français du XIXe siècle avance et tergiverse entre son obsession du vécu et de l'objectivité, et ses illusions. Or c'est paradoxalement son statut de voyageur, donc d'observateur furtif et fuyant, qui en est la cause essentielle. Il travaille à la description et cherche à comprendre, mais son regard reste superficiel et la contemplation furtive. Ce qui prime avant tout dans la démarche du voyageur-narrateur, c'est la quête de « l'authentique », mais cette démarche se traduit-elle par une véritable érudition ? Se rapproche-t-elle de la perspective scientifique ? Ne s'agit-il finalement que d'une illusion ? L'éphémère regard du voyageur n'induit-il que des images furtives et sans logique ?

Le prisme orientaliste

Selon la thèse d'Edward Saïd[9], l'Orient en tant que concept, se comprend et s'appréhende comme une simple création de l'Occident triomphant du XIXe siècle. L'émergence de cette abstraction doit donc être entendue comme un acte d'appropriation à la fois historique et culturelle, mise en exergue par les théories orientalistes, véhiculées et approfondies ensuite par les voyageurs qui sont parfois eux-mêmes des orientalistes reconnus, tels Jules Oppert[10], Michaud, Poujoulat[11] ou Victor Langlois[12].

L'imaginaire de l'Orient au XIXe siècle s'articule et se fige donc à la lumière des idées et thèses orientalistes qui dominent tout le siècle. L'orientalisme se définit comme :

« l'ensemble des connaissances des peuples orientaux, de leurs idées philosophiques ou de leurs mœurs ; la connaissance des langues, des sciences, des mœurs, de l'histoire de l'Orient. C'est le système de ceux qui prétendent que les peuples d'Occident doivent à l'Orient leurs origines, leurs langues, leurs sciences et leurs arts »[13].

L'Occident tend en ce sens à faire remonter son histoire et sa civilisation à la Grèce antique et à l'Orient par le biais d'une idéale unité méditerranéenne antique puis chrétienne. En 1806, l'âme de Chateaubriand se remplit d'émotion en accostant l'Asie mineure :

« Je me souvins alors, pour la première fois, que je foulais les plaines de l'Asie... je me sentis pénétré de respect pour cette vieille terre où le genre humain prit naissance ... où l'Eternel appela Cyrus et Alexandre, où Jésus Christ accomplit le mystère de notre Salut... Je m'avançais vers Pergame et vers Troie : l'histoire me déroulait une autre page des révolutions de l'espèce humaine »[14].

En 1816, c'est l'interprète Amboise Firmin Didot qui médite sur la matrice orientale de la France médiévale :

« On pourrait trouver des rapprochements singuliers, en comparant les usages, les mœurs, les lois qui existaient autrefois en France, avec ceux que l'on remarque actuellement chez les Turcs ; car l'Orient a trop longtemps servi de modèle à l'Europe... Comme nos nobles des temps de barbarie, ils (les Turcs) ont un profond mépris pour les arts et les sciences, n'estimant que l'oisiveté et la guerre... »[15]

Le début du XIXe siècle annonce déjà l'orientalisme, cette appropriation originelle d'un Orient idéalisé qui triomphe dans la seconde moitié du siècle. Ernest Chantre l'affirme alors avec véhémence : « L'Européen place son berceau sur les plateaux de l'Arménie, dans les gorges du Pamir... Les montagnes du Kurdistan et de l'Asie mineure ont été les premières étapes de ses pères asiatiques durant leur odyssée primitive vers l'occident »[16]. Napoléon Ney célèbre également la gestation orientale :

« l'Asie, mère des peuples, berceau des civilisations dont nous sommes issus... »[17]. De même, Jules Soury dans un article de « La Revue des deux mondes » parle en des termes éloquents de la mission archéologique de George Perrot : « L'importance de cette étude paraîtra sans doute évidente lorsqu'on verra que l'Asie mineure a transmis aux Grecs tous les éléments asiatiques de cette culture d'où est sortie Rome et celle du monde moderne »[18].

Les images de l'Orient, que le voyageur français du XIXe siècle véhicule, procèdent donc inexorablement d'une vision ethnocentrique articulée autour de la problématique orientaliste. La quête est à la fois sensuelle et spirituelle mais elle se perd la plupart du temps dans l'insipidité de l'illusion pittoresque.

La quête sensuelle et spirituelle et la délectation pittoresque

L'ouvrage Les Mille et une nuits traduit et présenté par Galland en 1704[19], livre aux lecteurs «un Orient à l'état pur »[20], remet à l'honneur le monde arabe et musulman et devient la référence de l'Orient littéraire. Le XVIIIe siècle fige là des représentations durables. Les Milles et une nuit vont connaître un succès ininterrompu, perpétué au XIXe siècle avec la version extraite de l'original arabe par le grand orientaliste allemand Joseph von Hammer-Purgstall, traduite en français par Trébustien[21]. Les Mille et une nuits c'est l'image enjôleuse et séduisante d'un Orient de l'exotisme, du fantasme et du rêve, ne prétendant en aucune façon à l'exactitude. C'est l'image idyllique d'un Orient du plaisir, de la fantaisie, des fastes, du luxe. C'est aussi l'image d'un Orient de la sagesse et du mysticisme. L'imaginaire procède ici d'un souci affiché de distance, d'évasion et de dépaysement au sens propre du terme. Mais dans ses fondements, cette fascination de l'Orient s'adresse exclusivement au passé, à un passé idéal et idéalisé.

Au XIXe siècle, cet engouement, cette recherche littéraire et philosophique, s'affirment avec l'édition de grands auteurs arabes des premiers siècles de l'hégire et du « moyen âge » traduits par d'éminents orientalistes : Maçoudi[22], Ibn Bathoutah[23] les géographes Edrisis[24] et Aboulféda[25]. Cette fascination se retrouve aussi dans des écrits et des poésies exaltant le mystère, la somptuosité et l'exotisme de l'Orient. Ce sont « Les orientales » de Victor Hugo[26]. C'est « Salammbô » de Flaubert reconstituant l'antique Carthage[27]. C'est aussi Baudelaire[28], c'est Leconte de Lisle[29], c'est Rimbaud[30]. L'exotisme en général, l'exotisme de l'Orient en particulier et ce que cela recouvre en termes de philosophie, de mode de pensée et de représentations, dominent incontestablement le XIXe siècle. Cela ne pouvait qu'influencer la perception et la réflexion des voyageurs. Dans la seconde moitié du siècle, des écrivains ou hommes de lettres partent donc à la recherche de cet imaginaire mythique de l'Orient à la fois spirituel et sensuel. Ils courent vers le fantasme oriental quitte à exotiser leur récit.

Maxime Du Camp dépeint ainsi Constantinople en 1844 : « C'était bien une ville turque, la capitale de l'Orient, la vraie cité de l'islamisme, tout en bois peint, avec des palais, des mosquées, des ruines byzantines, de vieilles murailles encore noircies par les jets de plomb fondu, et la verdure des cimetières »[31]. Théophile Gautier en 1852, dans son désir de « dévoiler l'Orient »[32], évoque Smyrne comme une « ville à la grâce asiatique et voluptueuse »[33], de Constantinople à la « physionomie orientale et féerique... aux populations bigarrées »[34] où lors d'une « nuit du Ramadan, les contes des Mille et une nuits n'offrent rien de plus féerique, et le ruissellement du trésor d'Haroun al Rachid pâlirait à coté de cet écrin colossal flamboyant sur une lieue de longueur (en parlant ici des reflets du Bosphore) »[35]. Lamartine, à Jérusalem en 1832, avec une verve sensuelle, mystique et pittoresque à la fois, décrit son illumination au Saint Sépulcre : « Le cœur ému s'emplit d'impressions plus intimes qui restent mystères entre l'homme et son âme, entre l'insecte pensant et le Créateur... Je restai longtemps ainsi, priant le ciel et le Père... Une grande lumière de raison et de conviction se répandit dans mon intelligence »[36]. C'est aussi Eugène Melchior de Vogué qui visite les bazars de Beyrouth et s'extasie :

« Les bazars ont un aspect plus oriental que ceux de Constantinople ou Smyrne, en donnant à ce mot le sens qu'il a chez nous en peinture depuis Decamps et Marilhat : ruelles étroites ensemées de hautes maisons, voûtes, arcades, jeux de lumière et d'ombre, percées capricieuses et noires sous des pâtés de constructions... Le long de coulées de pierres, sur d'étroites et sombres échoppes de bois vermoulus s'étalent les commerce pittoresque du Levant : montagnes de fruits disposés avec symétrie pour le plaisir des yeux, épices et aromates qui s'annoncent de loin par leurs étranges parfums, devantures pavoisées de kouffiehs, mouchoirs de soie aux couleurs vives... des joailliers qui enchâssent assez gracieusement des turquoises dans leurs bijoux en filigrane, des lapidaires qui gravent en caractères anciens sur l'onyx quelques pieux versets du Coran... Ce qui nous frappe ici ce sont les types humains... Voici des Druses mollement drapés, des cheiks damasquins, des bédouins, des Grecs, des gens de la montagne et du désert... »[37].

C'est enfin Pierre Loti qui s'émerveille devant Stamboul : « les immobiles mosquées... lui donnent cette même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans leurs pierres et leurs marbres, le vieil esprit musulman .. elles font planer le frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mythique de l'Islam, la pensée d'Allah, et la pensée de la mort »[38].

L'imaginaire exotique exalte donc les sens, mais il recourt aussi, dans un même schéma de pensée, à des représentations et à des descriptions pittoresques. L'Orient y est sublimé par un foisonnement de détails, par une série de scènes de genre et par une multitude de descriptions minutieuses mêlant couleurs, odeurs, bruits et mouvements. Par le pittoresque, au prix souvent de reconstitutions du réel et de silences conséquents, le voyageur rend compte d'un Orient harmonieux, sublime et pur. Il reproduit à l'identique l'Orient rêvé et imaginaire des artistes et du grand public. Ici l'extériorité et l'apparence priment. C'est la reproduction à l'infini des mêmes scènes et des mêmes descriptions. Les locutions et les expressions sont souvent semblables. Des normes d'écriture, des règles établies et respectées s'imposent à tous, au risque d'un regard superficiel et d'une vision édulcorée. Le récit pittoresque procède ainsi d'un voyage en Orient codifié et se borne souvent à la répétition. Ce voyage s'envisage autour de la mer méditerranée avec un certain nombre de grandes villes escales : Athènes, Constantinople, éventuellement Brousse et Smyrne, quelques villes de Syrie et du Liban, Jérusalem et ses environs, enfin Le Caire et Alexandrie, éventuellement quelques grandes villes côtières du Maghreb. C'est le périple idéal sur le modèle de Chateaubriand[39] (1806-1807), codifié et théorisé ensuite par les guides touristiques qui apparaissent dans le premier tiers du XIXe siècle.

L'imaginaire pittoresque c'est donc l'imaginaire dominant la seconde moitié du siècle qui voit l'émergence du tourisme en Orient. Cette évolution a été rendue possible par le développement technologique (le bateau à vapeur et l'organisation de lignes régulières et sûres, le chemin de fer et notamment l'Orient express à partir de 1883) et par le goût prononcé pour le voyage d'Orient. Dans le cadre touristique, le périple n'est plus un moyen mais une fin en soi. Le touriste voyage pour son agrément. Il recherche le dépaysement sur les traces des romantiques inspirateurs de la mode du voyage. En ce sens « l'errance touristique » et les images qu'elle véhicule, peuvent être pensées comme un acte de banalisation et de vulgarisation. Convergence des succès en librairie de nombreux écrivains-voyageurs, de la mode de la peinture orientaliste inspirée par le salon et emmenée par Delacroix[40], de l'explosion de l'édition géographique française après 1850 (la librairie Hachette domine largement ce secteur de l'édition avec ses périodiques comme Le tour du monde crée en 1860 par Charton, avec ses manuels scolaires et ses guides touristiques Joanne)[41], le phénomène touristique en Orient connaît un développement sans précédent dans le seconde moitié du siècle.

Au XIXe siècle, certains, comme Henri Mathieu, dénoncent déjà avec lucidité les illusions pittoresques des touristes :

« Un faubourg franc tel que Péra (quartier levantin de Constantinople) n'est pas la ville des sultans, et quelques hôtelleries importées de Londres ou de Paris ne sauraient offrir qu'une assez pauvre idée de la vie orientale. C'est à Péra, cependant, que viennent s'abattre les touristes de toutes conditions et la foule des écrivains qui ont pris pour devise « fame » et non « famâ ». Après quelques visites aux bazars et aux mosquées; après quelques promenades sur le Bosphore et à l'île des princes, touristes et journalistes se déclarent édifiés, et leur Orient est fait. Quant à l'Orient véritable, ils ne l'ont même pas entrevu. Pour nouer la moindre relation avec les Turcs, il faut ordinairement beaucoup de peines et des circonstances particulières. Un nom célèbre, une mission quelconque, sont des titres pour être observé partout comme un ennemi et pour ne trouver en Orient que les illusions de l'Occident. Péra est l'endroit du monde où les journaux étrangers sont accueillis avec le plus d'aridité, et les nouvelles de Turquie fabriquées en France y obtiennent ordinairement un très grand crédit. Le touriste est émerveillé de trouver là une foule de notions qui entrent naturellement dans son bagage oriental. C'est ainsi que nous arrivent ces Orients de pacotille que l'on nous donne sérieusement pour l'Orient authentique »[42].

Les images pittoresques, sans cesse reproduites, engendrent, en effet, une répétition des lieux visités souvent décrits à l'identique. A Constantinople par exemple, à partir des années 1850, ce sont les inévitables visites des bazars, des cimetières, des derviches, de la marionnette Karagheuz, des murailles, des cafés, des îles aux princes. Ce sont aussi les descriptions des «foules bigarrées », des costumes, des habitations, des femmes, des « nuits du Ramadan ».

Théophile Gautier en 1852, après avoir livré toute une série de tableaux pittoresques, conclut de la sorte : « Il y avait déjà soixante-douze jours que je me promenais à Constantinople... sans doute c'est peu pour étudier le caractère, les mœurs d'un peuple, mais c'est assez pour saisir la physionomie pittoresque d'une ville, et tel était le but unique de mon voyage »[43]. La baronne Durand de Fontmagne, en 1857, s'émerveille aux bazars : «Ce sont plutôt les yeux qui sont ahuris dans les premiers instants, par la variété des costumes et le papillotement des couleurs. Dans des galeries à perte de vue, on rencontre des échantillons des peuples les plus divers, depuis les habitants des montagnes qui portent des peaux de moutons par-dessus leurs vêtements... depuis les plus pâles Européens jusqu'au nègre le plus foncé... j'ai pu distinguer quelques nationalités entrevues, par exemple le Juif de l'Arménien, différenciés par la couleur de leurs chaussures (bleue ou rouge) .. à reconnaître le Circassien marchand d'esclaves... quelques fiers Albanais... des turbans, il y en avait encore, Dieu merci »[44]. Edmond About, en 1883, parle d'une « merveilleuse diversité des types et des costumes »[45]; le comte de Cholet, en 1887, d'un « spectacle pittoresque » car « rien n'est plus curieux à examiner en détail que ces peuples au type, aux costumes si différents »[46].

La recherche de l'esthétique pittoresque s'organise donc autour de « la couleur locale », du détail insolite et de l'ornement. C'est l'illusion d'un Orient immuable et préservé de toute influence occidentale, d'un Orient à l'état brut, sans considération politique. Ce désir, ce sentiment du pittoresque, s'affirment donc comme l'évocation de tout ce qui oppose l'Orient à l'Occident. On peut la considérer comme une véritable démarche picturale. Elle triomphe au moment où l'Afrique du nord entre dans un long processus de colonisation, au moment où l'empire ottoman s'oriente vers un lent processus de réformes, souvent perçues par les voyageurs comme un phénomène d'acculturation. La critique porte en particulier sur la révolution vestimentaire de Mahmoud II (1808-1839) rendant, en 1829, le fez obligatoire et introduisant la redingote. L'exaltation du pittoresque oriental ne correspond-t-il pas alors à la crainte occidentale de voir «son Orient » s'évanouir et se diluer ? Pierre Loti parle d'un « pittoresque gâté à Stamboul par nos tristes modes »[47] ; la comtesse de Gasparin enrage contre « ces abominables costumes européens surmontés d'un fez qui blessent à Constantinople votre sentiment asiatique »[48].

Les regards demeurent donc contemplatifs et superficiels. Certes les voyageurs se revendiquent tous du «vécu » et de « l'authentique », affirment leur volonté descriptive et compréhensible, mais cette conception idéale du récit de voyage ne peut est mise en œuvre. D'une part la nature même de cette littérature exacerbe le pittoresque, l'originalité et le sensationnel, d'autre part le voyage est rapide et le plus souvent cantonné aux lieux communs et aux circuits préétablis.

Malgré tout certains voyageurs, par leur érudition et leurs quêtes littéraires ou scientifiques, parviennent à se dégager des normes touristiques et de la subjectivité ethnocentrique. Ces témoignages comme celui de Lamartine sur la ville sainte de Jérusalem[49], comme celui de l'abbé Michon sur la chrétienté orientale au sein de l'empire ottoman[50], comme celui très pointu d'Alexandre Dumas sur la vie quotidienne dans le Caucase russe[51], permettent une approche originale et sont d'un intérêt historique certain. Ces références éclairent d'un jour nouveau l'Orient du XIXe siècle et vont peser de tout leurs poids sur les récits ultérieurs, montrant bien que les mentalités (envisagées comme le système de référence et de perceptions du monde) peuvent évoluer. Mais les représentations se structurent systématiquement autour de normes de description et de réflexion intégrées et répétées. L'imaginaire qui s'impose aux voyageurs ne peut donc que difficilement être altéré ou modifié. L'évolution n'est perceptible que sur le temps long. L'approche descriptive, déterminée par des modèles préétablis, ne peut être que superficielle et restrictive. L'objectivité et l'impartialité ne sont donc qu'illusions car le regard ne peut que difficilement se démarquer des représentations collectives. Ce qui est souvent présenté comme le témoignage objectif et descriptif d'une expérience vécue, n'est souvent qu'une vision stéréotypée et inlassablement reproduite. Les récits véhiculent ainsi des images simplifiées, souvent illusoires, que le voyageur a intégré et qui jouent un rôle déterminant dans ses appréciations. En ce sens la littérature du voyage peut donc être considérée comme un média propice à la diffusion des stéréotypes. Cependant parler d'une vision stéréotypée ne signifie nullement que celle ci n'a aucune valeur, car le stéréotype s'appuie et s'articule toujours sur une base réelle. Il est souvent fondé et il comporte en général une part de vérité. Celle-ci est d'autant plus forte qu'elle repose sur l'observation directe et le témoignage d'une expérience. Les descriptions du quotidien oriental par exemple, si elles expriment un corpus de représentations et d'a priori, procèdent bien de la réalité observée et décrite. Mais toutes les descriptions et les représentations ne sont pas neutres, elles sont les vecteurs essentiels d'une idéologie sous-jacente. Or l'idéologie, entendue comme un système cohérent de concepts[52], a besoin d'images motrices, d'images fortes et mobilisatrices dont l'essence apparaît comme mythologique.

Conclusion

Entre romantisme, orientalisme et positivisme, les voyageurs français du XIXe siècle dépeignent un Orient pittoresque au prix d'une reconstitution paradoxale de la réalité. L'Orient rêvé et l'Orient réel se rejoignent alors dans une même démarche initiatique : partir pour renaître, tel est l'illusion ultime du voyageur en Orient.

L'esprit du XIXe siècle procède ainsi d'une vision ethnocentrique du monde et de son devenir. Dans l'imaginaire collectif français, l'Orient se fige alors comme l'antithèse par excellence de « la modernité », comme un idéal de permanence. Cela ouvre la voie au sentiment de supériorité, teinté par le cautionnement moraliste d'une démarche paradoxale, à la fois spirituelle et réaliste. Le regard des voyageurs français ne peut se démarquer de cette pensée dominante et de ces représentations mythiques et utopiques. Au culte de l'histoire et de l'archéologie, se substituent, à la fin du XIXe siècle, le règne de la couleur locale et du pittoresque. Prétendant par l'orientalisme connaître l'Orient mieux que les Orientaux eux même, se posant comme garant de l'authenticité orientale, la pensée française véhiculée et cautionnée par les récits de voyage, affirme alors expressément le rôle mythique d'une France protectrice et paternaliste : la voie vers la bonne conscience coloniale est ainsi ouverte.

David Vinson


  1. ^ Cet article reprend pour partie une thèse de doctorat dirigée par le professeur Charles-Olivier Carbonell présentée en décembre 2000 à l'université Paul Valéry de Montpellier (David Vinson : Les images des Arméniens dans les récits des voyageurs français du XIX° siècle, édition la Bouquinerie, 2004). Il s'inspire par ailleurs de l'ouvrage de Thierry Hentsch : L'Orient imaginaire, Arguments-éditions de Minuit, 1988 et de celui d'Edward Saïd : L'Orient créé par l'Occident : l'orientalisme, Paris, Le Seuil, 1988.
  2. ^ Lamartine : Voyage en Orient, Paris, Hachette et cie, 1835, tome II, p.507.
  3. ^ G.A. Olivier : Voyage dans l 'empire Ottoman, l'Egypte, et la Perse, Paris, Hagasse, 1801-1807, p.XJ.
  4. ^ Le comte de Chateaubriand : Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris, Garnier Flammarion, 1968,  p35.
  5. ^ Lamartine : op.cit. p.4.
  6. ^ Abbé J.H. Michon : Voyage religieux en Orient,  Mme V. Common Librairie, 1853, tome I,  p. 309-310.
  7. ^ Victor Langlois : Voyage dans la Cilicie et les montagnes du Taurus, Paris, Benjamin Duprat, 1861,  p.2.
  8. ^ Paul Eudel : Constantinople, Smyrne et Athènes. Journal de voyage, Paris, Dentu, 1885, p. 2.
  9. ^ Edward Saïd : L'Orient crée par l'Occident : l'orientalisme, Paris, Le Seuil, 1978.
  10. ^ Jules Oppert : Expédition scientifique en Mésopotamie , exécutée par ordre du gouvernement de 1851 à 1854, Paris, Gide, 2 volumes, 1856-1863.
  11. ^ Joseph Michaud et Jean Joseph Poujoulat : Correspondance d'Orient, Paris, Ducollet, 7 volumes, 1833-1835.
  12. ^ Victor Langlois : op.cit.
  13. ^ Victor Langlois : op.cit.
  14. ^ Chateaubriand : op.cit., p. 190.
  15. ^ Amboise Firmin Didot : Notes d'un voyage fait dans le Levant en 1816-1817, Paris, 1821,  p.75.
  16. ^ Ernest Chantre : Recherches anthropologiques dans le Caucase 1885-1887, Paris, Ch Reimwald, 1879-1881  p.V.
  17. ^ Napoléon Ney : En Asie centrale à la vapeur ; la Crimée , le Caucase , la mer Caspienne , les chemins de fer sibériens et asiatiques, Paris, Garnier frères, 1888, p. 7.
  18. ^ Jules Soury : «L'Asie mineure d'après les nouvelles découvertes archéologiques », dans La revue des deux mondes, 1873, TV, p. 904.
  19. ^ Les Mille et une nuits (Première édition complète), Paris, Garnier, 1717.
  20. ^ Thierry Hentsch : op.cit. p. 145.
  21. ^ Les Mille et une nuits (traduite par Trébustien, Dondey), Paris, 1828.
  22. ^ Maçoudi : Les prairies d'or (traduit par de Barbier de Meynard,), Paris, 9 volumes, 1861-1878.
  23. ^ Ibn Batoutah : Voyage en Asie et en Afrique, traduit et publié par Defrémery et le docteur Sanguetti, 1854.
  24. ^ Edrisis : Géographie (traduit par Jaubert), Paris, 2 volumes, 1836-1840.
  25. ^ Aboulféda : Géographie (traduit par  Rainaud), Paris 2 volumes, 1848.
  26. ^ Victor Hugo : Les orientales, Paris, 1829.
  27. ^ Gustave Flaubert : Salammbô, Paris, 1862.
  28. ^ Baudelaire : Les fleurs du mal  ( « Parfum exotique », dans « Spleen et Idéal », « Les fleurs du mal » XXII) («L'invitation au voyage », dans « Spleen et Idéal », « Les fleurs du mal » LIII).
  29. ^ Leconte de Lisle : Le rêve du Jaguar (dans « Poèmes barbares », 1862).
  30. ^ Rimbaud : Les Illuminations, Paris, 1874 . Une saison en enfer, Paris, 1873.
  31. ^ Maxime Du Camp : « Souvenirs littéraires », dans, La revue des deux mondes, 1881, tome V, p. 25.
  32. ^ Sur ce thème de l'Orient voilé, il faut se reporter à Alain Busine : L'Orient voilé (Paris, édition Zulma)  ou à l'article d'Yvan Leclerc (« Voir l'Orient et mourir », dans Le magazine littéraire, N° 320, avril 1994, p. 51).
  33. ^ Théophile Gautier : Constantinople, nouvelle édition, Paris,  La boite à doc., 1990 p. 63.
  34. ^ Théophile Gautier : idem, p. 74.
  35. ^ Théophile Gautier : idem, p. 92.
  36. ^ Lamartine : op.cit., tome I, p. 365.
  37. ^ Lamartine : op.cit., tome I, p. 365.
  38. ^ Pierre Loti : Constantinople en  1890, Paris, Laffont, 1991, p. 315.
  39. ^ Chateaubriand : op.cit.
  40. ^ Lynne Thornton : Les orientalistes. Peintres voyageurs, Paris, ACR édition poche couleur, 1993, p. 13.
  41. ^ Histoire de l'édition française, Promodis, 1984,  tome II, p. 222.
  42. ^ Henri Mathieu : La Turquie et ses différens peuples, Paris, Dentu, 1857, p. V et VI.
  43. ^ Théophile Gautier : op.cit., p. 363.
  44. ^ La baronne Durand de Fontmagne : Un séjour à l'ambassade de France à Constantinople sous le second empire, Paris, Plon Nourrit, 1902, p. 128.
  45. ^ Edmond About : De Pontoise à Stamboul, Paris, Hachette, 1884, p. 77.
  46. ^ Le comte de Cholet : Excursion en Turkestan et sur la frontière russo-afghane, Paris, Plon, 1889, p. 4.
  47. ^ Pierre Loti : Lettre à Monsieur Paul Cambon, ambassadeur de France (« La mosquée verte », dans La Galilée, 1896).
  48. ^ La comtesse de Gasparin : dans Berchet, op.cit.,  p. 412.
  49. ^ Lamartine : op.cit.
  50. ^ L'abbé J.H. Michon : op.cit., tome I, p.225-227 et  p.252-253.
  51. ^ Alexandre Dumas : En Russie...(op.cit. p.662 à 664).
  52. ^ Charles Olivier Carbonell : Mythes et mythologie politiques. Approche d'une définition et d'une Typologie, p.11.

 

Pour citer cet article:

Référence électronique
David VINSON, « LE VOYAGEUR FRANÇAIS EN ORIENT ET L'ILLUSION PITTORESQUE », Astrolabe [En ligne], Novembre 2006, mis en ligne le 25/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/novembre-2006/dossier/le-voyageur-francais-en-orient-et-l-illusion-pittoresque