SEUL À BICYCLETTE DE PARIS À SAÏGON

Astrolabe N° 30
Université Paris-Sorbonne
Seul à bicyclette de Paris à Saïgon
« L’aventure héroïque et triomphale du champion cyclotouriste français »

SEUL À BICYCLETTE DE PARIS À SAÏGON[1]
« L'aventure héroïque et triomphale du champion cyclotouriste français »

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Artisan-constructeur de cycles à Asnières, Lionel Brans a 36 ans, lorsqu'il entreprend, en 1948, un raid à vélo entre Paris et Saïgon, peu de temps après avoir participé, à titre d'ultimes préparatifs physiques, à la course Paris-Brest-Paris Randonneur, partie de Paris dans la nuit du 1er septembre 1948.

Quittant son épouse et ses quatre enfants, afin de se lancer dans une aventure non exempte de risques multiples, dix ans après en avoir eu l'idée[2], le 14 novembre 1948, vers 17 heures, entouré de nombreux cyclistes des clubs de la région parisienne et en présence du vice-président du Conseil municipal de Paris et du conseiller municipal chargé des sports, il prend très officiellement le départ depuis le point kilométrique zéro situé devant Notre-Dame de Paris. Huit mois plus tard, après bien des heurs et malheurs, il parvient à Calcutta (Inde), après avoir parcouru exactement 12 710 kilomètres en 98 étapes[3]. La guerre civile entre sept tribus rivales qui se disputent le pouvoir en Birmanie l'empêche de réaliser l'intégralité de son projet initial, qui était de joindre Saïgon exclusivement à vélo. En effet, le gouvernement de Rangoon déclinant officiellement toute responsabilité, ayant mis en garde, à diverses reprises, les autorités françaises contre le fait qu'il ne contrôle que la capitale, le Consul de France à Calcutta contraint Brans d'effectuer, bien à regret, la dernière partie de son voyage à bord d'un avion français[4]. Mais, mince consolation, c'est à bicyclette qu'il tient à franchir les six kilomètres qui séparent l'aéroport de la ville de Saïgon, avant de regagner la France par avion, deux mois plus tard.

Seul à bicyclette de Paris à Saïgon est le fruit de cette extraordinaire aventure, et c'est le compte rendu de cette relation qui fait l'objet des propos qui suivent.

Les enjeux de l'entreprise[5]

Scout dans sa jeunesse, ancien prisonnier de guerre évadé - faits qui en disent long sur son sens pratique et sur sa détermination -, Brans veut assurer la promotion du cyclotourisme et faire connaître au monde entier l'excellence de la production française de deux roues, en préparant un raid sur un aussi long parcours. Ainsi, lors d'une intervention à Radio-Ankara à destination de ses proches en France, il annonce que les actualités cinématographiques vont filmer son départ d'Ankara et ajoute : « Vous retrouverez ma fidèle monture qui, arrangée, continuera à faire voir aux peuples des pays que je traverse, que la fabrication des bicyclettes françaises est la première du monde»[6].

L'affirmation de la prééminence du matériel français constitue d'ailleurs l'un des leitmotive de la narration, à chaque fois que Brans doit, involontairement, entrer en compétition avec des cyclistes locaux qui, tous, considèrent avec dédain sa lourde machine au guidon haut et droit[7]. Ainsi d'un Afghan qui d'abord le double avec un mépris ostentatoire ; assuré de la supériorité de son matériel et de ses forces, le Français n'hésite pas à se laisser distancer d'abord pour prendre ensuite une revanche éclatante, qu'il exprime avec une satisfaction non dissimulée[8].

Aussi, l'incompréhension que suscite sa démarche le rend-elle amer et le conduit-elle même, parfois mais rarement, à s'interroger sur le bien-fondé de son entreprise. Si l'étonnement distant de la part des étrangers le blesse[9], a fortiori l'absence de reconnaissance de compatriotes résidant en France, même cyclotouristes :

Mon séjour à Bagdad [du 17 au 25 mars 1949] est agréable grâce aux bons soins des collaborateurs du Ministre de France. Mon refuge est souvent le Pensionnat de la Présentation de Tours où l'accueil de la Supérieure et des sœurs m'est d'un grand réconfort. J'ai en effet besoin de remonter mon moral et le courrier reçu de France n'est guère fait pour cela. Mon voyage entre autre n'est pas compris par la majorité de mes compatriotes cyclo-touristes. Mes supporters fabricants d'accessoires ne citent même pas l'éblouissante tenue du matériel. Certains se demandent pourquoi j'ai entrepris une telle expédition. C'est vraiment décourageant de lutter comme je le fais pour montrer au monde les possibilités d'un cycliste français, bien équipé avec le matériel national. Seuls, ceux qui sont ou ont été à l'étranger, se rendent compte de la portée de la propagande française que suscite mon passage[10].

À la décharge de ses contempteurs, il convient néanmoins de préciser que l'initiative de Brans est purement individuelle, et qu'elle ne répond à nulle sollicitation extérieure. Les nombreux refus et tentatives de dissuasion qui lui ont été opposés, en France, de la part de possibles sponsors (même si le mot n'est pas encore utilisé) auraient dû le préparer à ce désintérêt. Pourtant, à Bagdad, les manifestations de celui-ci ne lui en font pas moins connaître la tentation de l'abandon, éphémère, car, dans le même temps, l'équipage de l'avion du Haut-Commissaire d'Indochine, en escale dans cette ville, fait part à Lionel Brans « de l'intérêt qu'[il] a soulevé à Saïgon. »

En outre, l'accueil chaleureux, voire enthousiaste, qui lui est bien souvent réservé aux étapes le réconforte et conforte son sentiment patriotique, dont l'expression est le second leitmotiv de la narration. Car Brans, qui ne cesse d'arborer le drapeau français sur sa machine, a l'humilité de penser que ce n'est pas à lui que sont destinées les ovations unanimes qui l'accueillent, mais à la France. Ainsi, à Bagdad, donnant une conférence devant une assistance nombreuse, il note : « Les applaudissements qui montent vers la France me réchauffent le cœur »[11].      

Dans maints passages, il affirme la conscience qu'il a, et sa fierté, d'oeuvrer pour le renom de la France dans le monde. L'utilité de ses efforts et de ses souffrances lui est confirmée par le vice-consul d'Iskenderum (Turquie) qui lui dit : «Votre passage fait beaucoup plus pour la France que le plus habile envoyé extraordinaire. » Et le narrateur d'ajouter :

Je m'en réjouis, car moi aussi je sens que la portée de mon raid est encore plus grande que je l'avais supposé. Je sens aussi que, depuis que je suis à l'étranger, mes sentiments patriotiques ont pris une ampleur que je ne soupçonnais pas[12].

Toutefois, vouloir toujours porter haut les couleurs de la France exige des efforts constants, puisque, où qu'il soit, le cyclotouriste est sous le regard des autres, amis ou villageois de rencontre, au fil des routes et des étapes. Quittant l'Iran en direction de l'Afghanistan, Brans est accompagné de trois sportifs locaux.

Au bout de six kilomètres le chemin n'est plus du tout tracé. Mes amis me font des signes d'adieu et me désignent l'horizon pour toute direction. [Après quelques instants où le cycliste tente désespérément de trouver la trace d'une piste] je me retourne : les trois silhouettes de mes derniers amis se détachent, ils sont restés à la même place, pas certains du tout que je puisse arriver. Leur hochement de tête au moment de notre séparation a été significatif. J'en suis heureux d'ailleurs car si les indigènes pensent la tentative irréalisable, je dois, pour le renom du Français, atteindre mon but[13].

Ailleurs, après s'être désaltéré d'eau et de thé offerts par un paysan afghan, Brans veut repartir tout de suite, malgré une température d'environ 55 degrés Celsius, et les conseils gestuels des villageois qui lui font comprendre qu'il va à la mort :

Je me mets à grimper un raidillon à 20% /o ; je sais, m'étant retourné, que tous les villageois sont sous les arbres pour assister à cette ascension ; rien ne pourrait me faire mettre pied à terre ; du haut je les salue et continue une deuxième montée moins prononcée[14].

Le dédommagement de tous ses efforts, ce sont les manifestations d'admiration dont il est l'objet et que le narrateur se fait un plaisir de rapporter. Parvenu au sommet de la Khaïber Pass (Pakistan), présentée comme redoutable, il y est arrêté par deux soldats qui prennent ses bidons d'eau pour des jerrycans d'essence. Les ayant détrompés, Brans ajoute : « Alors l'émerveillement se lit sur leur visage. J'en profite pour les quitter les laissant méditer sur les prouesses possibles à un Français. » Ayant ensuite fait halte au premier village au pied de cette même Pass, il note :

Le mot Pass revient sans cesse dans la conversation. L'étonnement est général : j'ai pu vaincre la montagne et cela dépasse leur entendement. Je ne réponds que french cyclist : pour eux aussi c'est une des raisons de la victoire. Les Français semblent réputés capables de braver toutes les difficultés[15].

Non seulement Brans obéit à une exigence personnelle, mais ses rencontres au fil des étapes lui font prendre conscience qu'il porte aussi les espoirs et les ambitions des compatriotes à l'étranger. Les multiples inscriptions sur son livre de bord en témoignent. Et l'Attaché de l'ambassade de France à Ploudiv (Bulgarie) prend congé de lui en ces termes : « N'oublie jamais que nous te suivons, tu n'as pas le droit d'abandonner. Montre partout dans le monde ce dont un Français est capable »[16].

Les conditions matérielles et la certification du voyage

Avoir l'âme aventureuse n'implique pas nécessairement de se lancer dans l'aventure avec imprévoyance. Lionel Brans a minutieusement préparé son équipée, en se ménageant, avant son départ, outre le soutien du réseau diplomatique français qui lui facilite le plus souvent la tâche, celui de certaines ambassades étrangères. Il n'a pas négligé non plus de prévoir l'appui des réseaux de cyclotouristes des pays traversés. Aussi, les clubs sportifs des différentes villes où il s'arrête, quel que soit le pays, lui réservent-ils toujours le meilleur accueil, prenant en charge son hébergement et ses repas, et organisant, dans les plus grandes villes, manifestations sportives parfois, mais plus généralement conférences - quelquefois de presse -, et nombre de cocktails et de dîners officiels : les Bulgares ne cessent de lui manifester leur enthousiasme ; il est célébré comme une grande vedette à Ankara, où des banquets sont donnés en son honneur. La Syrie n'est pas en reste, ce qui fait écrire alors au narrateur que le sport est « une véritable famille internationale. Sur ce plan, pas de politique ou de parti : des liens d'amitié, une franche camaraderie, une conception très large de l'hospitalité »[17]. Il est reçu fastueusement en Iran[18], jusqu'au palais impérial, puis en Inde, et le roi du Cambodge lui accorde une audience, après que les sportifs de Phnom Penh l'ont accueilli avec les mêmes honneurs qu'en Iran. Ce sont des espérantistes[19] qui le prennent en charge, à Gorizia (Italie) d'abord, puis en Yougoslavie, où son hôte lui donne un billet en langue vernaculaire enjoignant à quiconque le lira de subvenir aux besoins de Brans. Ailleurs, ce sont les scouts locaux qui s'assurent de son bien-être, et organisent d'amicales et rafraîchissantes réceptions. Sa sortie du Pakistan au petit matin s'effectue sous les acclamations de tous les soldats du poste frontière habillés en hâte pour la circonstance.

Des sésames efficaces au passage des frontières et dans les localités où il souhaite être nourri et hébergé, et pour lesquelles il n'a aucune introduction, ce sont, au début du parcours, les photos prises au départ de Paris, puis celles prises en cours de route, en France d'abord, en Italie ensuite, et ultérieurement, les coupures des journaux locaux qu'il exhibe avec succès devant des policiers ou des douaniers soupçonneux. Ces mêmes photos lui permettent de se tirer finalement des mains de camionneurs jordaniens transformés en brigands de grand chemin sans pitié, non seulement sain et sauf, mais avec une salve d'honneur.

En outre, avec un grand sens pratique, Brans a toujours eu soin de s'attirer l'appui de personnages influents, obtenant d'eux des recommandations qui lui ont été du plus grand secours. Ainsi, à Bagdad, rend-il visite à un Français qui dirige une importante société de transports du Liban jusqu'en Iran, et qui enjoint la prise en charge de Brans à tout le personnel de ses filiales situées sur le chemin de ce dernier ; ainsi encore, à Kaboul, a-t-il pris soin de rencontrer l'ambassadeur des Indes (très riche et influent) qui lui donne une lettre de recommandation pour son pays d'origine, recommandation qui agit efficacement sur le sous-officier de service au poste-frontière concerné : après des démarches administratives simplifiées, Brans est conduit à la tente de l'État-Major, où lui est offert du thé. Sa traversée des divers pays donne lieu, non seulement aux conférences déjà mentionnées, mais encore à des articles dans les journaux locaux le plus souvent assortis de photos, si bien qu'on le reconnaît au passage et qu'on lui offre spontanément de quoi boire ou se restaurer : eau, thé, melons au Pakistan, lait en Inde. À Lahore, il est pris en charge par des amis de jeunes gens qui, avertis par le journal local, étaient venus le saluer lors de son passage à Peschawar. À leur tour, les seconds lui donnent l'adresse d'autres amis, pour les étapes suivantes. Certains particuliers fortunés viennent même, rarement toutefois, l'accueillir, en fin de journée, aux abords des villes : approchant d'Allahabad, Brans voit les occupants d'une puissante voiture, également avertis par la presse, rouler à sa rencontre pour l'inviter à un « five o'clock tea ». Apprenant qu'il n'a pas d'argent, ils le logent pour la nuit, non sans l'avoir au préalable mené au cinéma et lui avoir offert au retour un dîner raffiné.

S'il a beaucoup reçu, le cycliste ne s'est, en retour, pas montré ingrat, et il a toujours cherché à mettre à profit son sens pratique et ses compétences techniques. Lui qui n'était pas du tout préparé à prendre la parole devant un auditoire nombreux accepte de devenir orateur, à la demande de clubs sportifs ou d'Instituts français locaux ; et apparemment, il a eu le talent d'intéresser ses divers publics. Beaucoup plus prosaïquement, il a réparé les vélos défaillants de ses éphémères compagnons de route ; pour la femme du médecin qui avait préféré le loger chez lui, afin de mieux le soigner, entre autres maux, d'une double otite, il crée des carcasses d'abat-jour et donne des directives pour la confection d'une lessiveuse.

Le succès de l'entreprise, même tronquée, de Brans est un exploit d'autant plus grand qu'il n'a pas réuni les meilleures conditions matérielles. Au tout début de son récit, il écrit à ce propos :

Partant en novembre, je sais bien que les plus mauvaises conditions atmosphériques m'attendent dans chaque pays. [...] Mais justement, c'est le moyen de démontrer qu'un cyclotouriste, doublé d'un scout, est capable de lutter et de vaincre les éléments[20].

De plus, nul souci de se ménager ne préside à la façon dont il rythme les temps d'effort et de repos : les départs dans la nuit (en Serbie, par un froid intense, et plus tard en Afghanistan notamment) empiètent sur son temps de sommeil et de récupération ; dans le second cas, c'est que les déserts afghans l'ont d'abord trop fait souffrir de la chaleur et de la soif, Brans ayant fait fi des mises en garde des villageois lui conseillant de faire la sieste en attendant le coucher du soleil, et ayant choisi de rouler pour de longues étapes en plein soleil, sans le refuge de la moindre ombre propice, avec des températures si élevées qu'elles l'empêchent de tenir son guidon en métal, devenu brûlant, et avec des provisions d'eau si insuffisantes qu'elles sont épuisées très vite après le départ. Une constance confirmée s'est avérée nécessaire pour triompher d'obstacles propres à décourager quiconque : « À perte de vue la piste hérissée de gros cailloux qui bossellent les jantes se dessine à travers la steppe. Ma gorge est si sèche que je perds la respiration »[21]. Le « calvaire de la route ensoleillée » et le « supplice de la soif » le font même, à un moment, envisager sa mort prochaine par déshydratation.

En outre, une fois les réceptions officielles terminées, dans les villes importantes où existe une représentation française, un centre administratif local ou un club sportif puissant, son alimentation devient hasardeuse. En effet, pratiquement désargenté, il se nourrit alors généralement de ce que lui offrent les gens rencontrés, aux ressources fort limitées pour la grande majorité, ou doit se contenter des plats peu engageants de sordides gargotes au bord des routes : dans ces conditions, il est clair que le souci de menus appropriés à un sportif d'endurance, et celui de l'hygiène, est un luxe parfaitement déplacé. La malnutrition d'ailleurs n'a pas manqué de provoquer des carences et des troubles (décalcification, problèmes dentaires, chute des cheveux, furonculose, violents accès de fièvre...) qui ont constitué une difficulté à vaincre supplémentaire.

Brans réunit donc nombre de conditions pour échouer dans sa tentative. Les difficultés matérielles, son état de fatigue, et les divers problèmes de santé dont il a eu à souffrir dans la seconde moitié de son trajet, lui ont d'ailleurs fait connaître la tentation de l'abandon, à divers moments de son parcours. Notamment, ayant dû, en période de Ramadan, se mettre en route à jeun, s'étant réveillé trop tard pour prendre un repas, avec une température qui atteint très vite plus de 55 degrés Celsius, il connaît un moment de fort découragement dû à son épuisement physique : « Je sens que la machine humaine est à bout : je ne possède plus aucun ressort. Si le hasard me faisait rencontrer un camion, j'abandonnerais la lutte pour rentrer à Paris. » Toutefois, la pensée qu'il est sur le point de quitter l'Afghanistan pour le Pakistan et les Indes, pays qui lui apparaissent comme la Terre Promise, le réconforte : « En route donc, avec la détermination d'en finir au plus tôt avec les misères des routes afghanes »[22]. Car il n'a pu que vérifier à ses dépens le bien-fondé de la réputation de l'Afghanistan, « pays sauvage aux routes infernales », dont la traversée a été un véritable calvaire, les gîtes d'étape étant espacés de 150 ou 200 kilomètres.

S'il est finalement parvenu à tenir bon jusqu'au bout, c'est grâce à une volonté de fer, soutenue par un esprit patriotique fortement enraciné, qui lui donne la force de pédaler jusque dans les pires conditions, à l'extrême limite de ses forces physiques et mentales, avec le soutien inestimable qu'a été le souvenir des fidèles lettres d'encouragements de ses amis de France[23].

La relation ne manque pas d'insérer les termes de ces lettres, car, comme pour tout voyageur, qui sait encourir le risque de ne pas être cru, tant ont été nombreux, au fil des siècles, voyageurs en chambre et autres mystificateurs, le souci de Brans narrateur semble être la certification de son voyage dans son propre pays[24]. Si d'indiscutables garants sont les nombreuses photos que lui-même a prises en cours de route, sous des panneaux indicateurs étrangers, mais plus encore en des paysages totalement étrangers au plus grand nombre, à l'époque : chaînes de montagnes sans habitations sous la neige ou d'une aridité désolante, déserts traversés de caravanes de chameaux, paysans juchés sur de petits ânes, monuments d'une architecture différente de celle que l'on connaît en Europe de l'Ouest..., avec la bicyclette bien souvent au premier plan, de même, les divers propos tenus par des hôtes toujours nettement précisés, d'une haute position sociale, et rapportés au discours direct, ont une fonction qui dépasse largement le simple souci de « polyphonie énonciative ». Indéniablement, ils sont là pour constituer un autre mode de certification efficace de la réalité du voyage, au même titre que le contenu rapporté du livre de bord que Brans ne manque jamais de faire remplir par les diverses personnalités de marque qu'il lui est donné de rencontrer, parmi lesquelles on trouve aussi bien Édith Piaf que le petit-neveu d'Abd-el-Kader ou le roi du Cambodge. Ces précautions confirment bien le sens des réalités dont est doté le cycliste.

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Les « lignes de force » du récit

C'est l'expression d'une personnalité et d'une subjectivité singulières qui donne au récit son principal intérêt, en dépit de certaines faiblesses de l'écriture. En effet, la ponctuation très insuffisante ou inadaptée, si l'on s'en tient au « bon usage », quelques erreurs dans le genre des noms, ou des fautes d'orthographe (plusieurs occurrences semblables indiquent que ce ne peuvent être des coquilles, ainsi torticoli, vérouillé, relai) confortent ce sentiment, tout autant que le manque de variété du lexique, dans la description des paysages qui touchent le plus le narrateur : forcément, le soleil « étincelle », la lune éclaire l'étendue d'une lueur qui ne saurait être que « blafarde ». Tout paysage qui émeut le narrateur, pour une raison ou pour une autre, est systématiquement qualifié de « féerique », de « merveilleux », ou de « fantastique », adjectifs qui montrent par ailleurs la constante modalisation du réel, selon le filtre toujours actif du regard du narrateur.

La temporalité

Que le texte soit rédigé à la première personne n'est nullement une singularité, c'est au contraire une constante pluriséculaire de la relation de voyage. En revanche, les quelques flottements de la narration quant au traitement de la temporalité, flottements qui mettent en cause le temps de l'écriture par rapport à celui du parcours et sont source d'invraisemblance, relèvent assurément d'une maladresse due au fait que Lionel Brans n'est qu'un narrateur occasionnel, auteur d'un unique ouvrage, celui dont il est ici rendu compte, et qui oublie parfois et son choix initial et les incidences de ce choix[25].

Même si le texte s'achève, de façon ambiguë d'ailleurs[26], sur « Saïgon, septembre 1949 », maints indices incitent à penser que Brans s'est livré à la rédaction de son récit de retour en France, au calme et à loisir, à partir des notes prises en cours de route, sans doute pas au jour le jour, en raison d'un emploi du temps parfois très chargé, dans le cas de réceptions officielles, y compris en Indochine, ou dans celui d'éprouvantes conditions matérielles, comme l'Afghanistan surtout lui en a réservé. Une précision, parmi d'autres, à ce sujet est indirectement fournie, lorsque le narrateur écrit, évoquant sa pénible situation dans d'immenses étendues de steppe par une chaleur insoutenable, ses provisions d'eau depuis longtemps épuisées :

Ma soif est intense, je suffoque et entrevois une mort horrible. Je mets mes notes à jour pour le cas où je tomberais plus loin. On retrouverait ainsi des notes bien tenues, jusqu'à la limite de mes forces[27].

Cet extrait, comme tous les précédents, montre que le présent est le temps majoritaire. On serait donc légitimement amené à en déduire que ce présent est « d'actualité », c'est-à-dire que l'écriture feindrait d'être simultanée aux événements relatés, s'achevant alors tout logiquement en même temps que le raid, d'où la mention finale alors fondée. La pléthore de « maintenant » et de « voici », souvent plusieurs par page, voire d'une phrase à l'autre, qui scande la narration, semble impliquer, pour Brans comme pour le lecteur, ainsi unis dans une communauté d'action et d'intérêt, la découverte des lieux, des paysages, au rythme de la progression spatio-temporelle. Ainsi, la visite de Milan avec un Italien qui sert de guide donne lieu à cette indication : « Nous passons maintenant sous des arcades monumentales » ; quittant l'Iran pour l'Afghanistan, le narrateur écrit : « Mais voici la descente vers la ville frontière de Tayebat. » Dès lors, une phrase telle que [je] « m'attaque aux vivres si gentiment offerts hier soir »[28] témoigne d'une unité de temps parfaitement respectée.

Toutefois, comme il est ordinaire dans les textes en apparence les moins complexes, la narration n'est limpide qu'en apparence. En effet, de surprenants imparfaits soulignent l'écart entre le temps des faits et celui de l'écriture. Ainsi, le narrateur écrit-il : « Je prends congé de ma compagne de quelques heures à la porte de son hôtel.

Le lendemain je visitais, en voiture, des vestiges romains en pleine montagne. » De même, des phrases telles que « Le déluge continue au dehors ; il devait pleuvoir pendant plusieurs jours », ou « Je longe un grand terrain d'aviation militaire, sans me douter que sur le chemin du retour j'y ferai escale », ou enfin « Le mauvais temps des jours suivants m'oblige à l'inaction »[29], impliquent nécessairement une écriture rétrospective, tout comme le recours au passé simple, en concordance avec un plus-que-parfait, l'un et l'autre temps signalant des actions achevées dans le passé. Ainsi, le lendemain de la rencontre, sur la route, d'un Anglais effectuant à moto le trajet Londres-Singapour, et que Brans est parvenu, grâce à son insistance, à faire profiter de l'accueil officiel et chaleureux qui était réservé à lui seul, lors d'une étape en Iran, le narrateur remarque avec humour : « Aux premières heures du jour j'appréciai tout le sens de l'expression « filer à l'anglaise », car mon compagnon avait repris la route sans me serrer la main ». Ces passés ne l'empêchent nullement d'enchaîner au présent : « Mon étape de 135 kilomètres, aujourd'hui 9 mai, doit me conduire à Abbassabad »[30], à grand renfort de précisions temporelles qui réactivent l'illusion d'une écriture « sur le vif ».

Pour ingrates et superflues qu'elles puissent paraître, ces considérations sur la temporalité ont néanmoins l'utilité de faire entendre que le narrateur, indéniablement, a eu le souci d'actualiser à la fois son aventure et son texte. Les diverses occurrences au passé indiquent une écriture ultérieure aux faits, le présent, alors dit « de narration », ayant une double fonction : il permet au narrateur de revivre un moment essentiel de sa vie par l'écriture, sorte de point d'orgue qui sonne comme la conclusion définitive d'un projet longuement mûri et longuement et minutieusement préparé, et aux enjeux pour lui importants. Ce présent rend également les faits concomitants au temps de la lecture, donnant l'illusion d'une action en cours de déroulement, procédé qui dramatise la narration et stimule l'intérêt du lecteur associé, par une communauté d'intérêt, au déroulement des péripéties à la fois vécues et narrées.

Éléments perturbateurs et agencement narratif

Toutefois, d'autres procédés contribuent à une dramatisation dont l'absence ne produirait qu'un récit plat et languissant. Au premier rang de ceux-ci, se trouve le recours aux éléments perturbateurs, dont le traitement parfois longuement détaillé met comme en suspens la narration, avec un net effet de ralentissement propre à valoriser la perturbation relatée.

Si le narrateur évoque, sur une dizaine de pages[31], son attente inquiète du visa yougoslave dont l'absence aurait interrompu l'entreprise dès le début, et qui finit par arriver in extremis, c'est pour donner de l'intérêt au récit de la traversée de l'Italie, effectuée par ailleurs sans difficultés et donc sans faits notables. De plus, il semble que le narrateur ait eu le souci d'organiser symétriquement les épisodes essentiels, en créant des effets spéculaires entre le début et la fin du parcours. En effet, on peut voir comme le pendant de ce problème diplomatique initial l'attente, par Brans, de la décision du Consul de France à Calcutta, quant à l'éventuelle poursuite de son parcours vers l'Indochine à bicyclette, avec une aggravation finale de la situation, puisque ce qui n'a été qu'un risque possible mais évité au début, est devenu risque effectif et inévitable qui met fin à l'entreprise. Joue le rôle de relais neutre entre ces deux épisodes éloignés dans le temps et dans la narration une affaire de visa périmé depuis quelques jours, au moment de quitter l'Iran. Mais là, nulle inquiétude, en raison de la protection personnelle du Shah.

De même, à l'attaque de loups en Serbie correspond la rencontre avec un tigre en Inde, une scène d'enlisement nocturne dans une rivière irakienne en crue, longuement traitée avec rebondissements aux issues incertaines, à l'exacte moitié du récit, apparaissant alors à la fois comme l'acmé de l'ensemble et comme ligne de fracture entre la première partie du parcours, effectuée globalement dans de bonnes conditions, et la seconde partie, que la chaleur et les incessantes crevaisons dues à l'absence de piste véritable ont transformée en véritable calvaire. La mention rapide d'un embourbement en Turquie et des difficultés d'accès à un poste de pompage (en voiture, lors d'une étape dans le désert irakien), en raison de crues, prépare l'épisode central, le second incident étant présenté par ailleurs « comme le prélude d'ennuis similaires » qui attendent le cycliste en Iran.

L'organisation des séquences narratives semble donc témoigner d'une recherche dans la composition, car elle n'omet ni les jeux de symétrie et de rappel, ou, au contraire, d'opposition, ni les effets d'annonce. Ainsi, par exemple, la scène de la rencontre avec le tigre est précédée de - et s'achève sur - l'instauration d'une atmosphère rendue pesante par l'accumulation de modalisations négatives :

La lune sort des nuages pour éclairer les marécages qui couvrent les plaines environnantes. Elle se reflète tristement sur les eaux de la dernière pluie de mousson qui stagne sur cette terre imperméable. La terre transformée en un miroir blafard m'apparaît à travers les masses sombres des arbres, puis tout retombe dans le noir du néant, car notre satellite s'est engagée (sic) sous un gros nuage opaque qui me promet une bonne douche. [...] Le jour pointe devant moi, je pédale à sa rencontre, comme pour en activer la parution, qui doit dissiper une fois pour toutes les mauvais présages de la nuit[32].

Cependant, et étonnamment, l'équilibre du récit laisse à désirer. En effet, le séjour en Indochine, qui a cependant duré deux mois, est traité en seulement quelque sept pages, ce qui n'empêche nullement le narrateur d'écrire : « La narration des deux mois passés au Vietnam et au Cambodge à elle seule, pourrait occuper un volume ! »[33]. Cette période est traitée de façon lapidaire et fort décousue : déception de n'avoir pu mener totalement à son terme le projet ? durée de l'écriture trop longue ? lassitude du narrateur ? Quoi qu'il en soit, visiblement, le cœur n'y est plus. Il était toutefois aisé de justifier l'arrêt de la relation au terme du parcours en Inde, par le fait que le déplacement en Indochine ne s'était pas effectué dans les conditions initialement prévues. On peut déplorer une fin aussi brutale et aussi peu soignée de la narration, après maints paragraphes rédigés visiblement comme des morceaux de bravoure.

Discontinu et jeux d'inversion semblent, toutefois, ne pas manquer d'agrément pour le narrateur, qui y recourt bien souvent, dans maints contextes. Car certains éléments présentés d'abord comme perturbateurs donnent lieu à des effets de renversement positif, qui relèvent d'une mise en scène délibérée du récit. Pour s'en convaincre, il n'est que de constater, dans l'extrait suivant, la stratégie d'attente choisie par le narrateur pour clore l'épisode : il indique en premier lieu la manifestation de son soulagement, avant de donner le motif de celui-ci. Qu'on en juge. Alors que Brans roule en direction de Belgrade à deux heures du matin, malgré le froid intense et l'insistante mise en garde d'un hôtelier contre les loups, il est confronté à une situation que le récit rend plaisante :

Le chemin passe maintenant dans des forêts aux grands arbres dénudés ; l'endroit est lugubre. Au centre de la route, à quelques centaines de mètres, un œil luisant me fait hérisser. Que faire ? Je ralentis, dégaine mon poignard, prêt à toute éventualité. Réfléchissant à la nature de l'obstacle, je me perds en conjectures. Je me rapproche insensiblement. Un loup est rarement borgne, ce ne peut être ça. L'œil clignotant ne me rassure pas du tout. Je suis juste dans la partie d'ombre des fourrés. Je freine, descends, ramasse une pierre, la jette en direction de l'obstacle sans que rien ne bouge. Je distingue maintenant nettement une masse sombre, mais l'œil a l'air de scintiller encore plus lorsque une (sic) rafale de vent souffle. Je m'approche encore mais dans un grand éclat de rire je regagne ma machine et continue ma route en passant devant l'auteur de mes angoisses qui n'est autre que le restant d'un feu que des bergers ont dû allumer pour se réchauffer... C'est assez divertissant de se trouver en arrêt devant une braise que le vent avive. C'est un peu le résultat des histoires dont on m'a rabattu les oreilles et qui valent apparemment celles que l'on a tort de raconter aux petits enfants[34].

Toutefois, de tels dangers ne relèvent pas que du domaine de la fable. Par un autre effet de renversement, plus loin dans l'étape, deux loups, bien réels cette fois, talonnent sur plusieurs kilomètres le cycliste qui se sent « comme un gibier forcé » et, « les yeux injectés de sang, bavant d'écume, hurlant, [...] mordillent [s]es sacoches »[35] ; seule, l'approche d'un village les fera finalement battre en retraite, par crainte des chasseurs. Ce n'est donc que lorsqu'il ne croit plus au danger que le narrateur a lieu de craindre réellement pour sa vie.

Un épisode relatant la rencontre avec un tigre produit un effet de miroir assez fidèle avec ce risque non pris au sérieux tout d'abord. Tandis que Brans roule sur la route de Delhi à Calcutta, il pense que la menace des tigres, contre lesquels il a été sérieusement mis en garde, n'est qu'» histoire de croquemitaine », comme il en a tant entendu depuis l'Italie. Cependant, brusquement, à la sortie d'un virage, il voit « un superbe tigre » au milieu de la chaussée, à quelques mètres de lui :

Il se présente de flanc ; sa gueule tournée vers moi montre ses babouines (sic) retroussées garnies de crocs peu rassurants... Tout ceci entrevu dans une fraction de seconde ne me laisse guère le temps de l'analyse. Je suis pris de court. J'arrive à bonne allure, et ne peux freiner pour rebrousser chemin. Je n'y songe d'ailleurs pas, devant infailliblement télescoper l'animal. D'ailleurs, je ne me commande plus. Je pousse un grand cri ; je dois avoir fermé les yeux, me crispant dans l'attente de la chute qui résultera de ma rencontre avec le félin. Je vais être mis en pièces dès que je serai à terre...

Quelle drôle de sensation de ne pas sentir la chute prévue, le temps semble trop long et pourtant j'ai senti un déplacement et par dessus mon épaule vu une queue disparaître dans le fourré. C'est tout ! devant moi la route est libre...[36]

Dans les deux cas, on constate que la description met en avant la sauvagerie non contrôlée, et le peu de chances qu'a Brans de se tirer vivant d'affaire. Mais, par un jeu d'inversion, à la course infatigable, sur une longue distance, des loups s'oppose l'immobilité initiale et inquiétante du tigre, avant qu'il ne prenne la fuite. Enfin, si un tigre n'a, pour cette fois, donné lieu qu'à une alerte passagère, il est peu probable que vingt-deux familles de tigres, signalées à proximité de la route vers la Birmanie, s'avèrent aussi peu inoffensives. Par un nouvel effet de renversement, le récit passe d'un élément perturbateur inopérant à un risque majeur et inévitable.

À un effet de renversement d'une autre sorte donne lieu l'évocation d'une scène avec un barbier que le texte présente comme un « figaro persan », aux gestes et aux intentions équivoques, par lequel Brans, néanmoins, décide de se faire raser le crâne, la fatigue lui ayant fait perdre beaucoup de cheveux. Après force gestes du Français, le Persan :

a compris et me fait signe de m'accroupir : j'ai plutôt l'air d'être dans une caverne de bandit dans l'attente d'un supplice. Mon bourreau repasse la lame de son arme avec minutie, je ne vois que le blanc de ses yeux qui fait tache sur le brun de son visage et l'aspect du lieu aidant [en sous-sol], je me surprends à frissonner. Pourtant je laisse opérer le saccageur de ma chevelure, qui était opulente au départ de Paris.

Je sens le mordant de l'acier râcler (sic) mon crâne qui bientôt se trouve à nu ; j'épie chaque geste, prêt à toute éventualité si par hasard il confirmait mes craintes. L'opération se termine faisant fuir toutes mes appréhensions. Transfiguré, je fais mon apparition à l'air libre ...[37]

Le narrateur, visiblement, se fait un plaisir de décevoir l'attente d'un risque qu'il s'est plu à laisser croire tout d'abord réel et immanquable.

Enfin, nouvelle[38] manifestation d'une ligne de force qui est visiblement comme la signature de Brans, l'écart entre l'extrême joie qu'il croyait devoir éprouver, lors de la traversée de ce qu'il n'appelle que « les Indes mystérieuses », dont il pensait qu'elles avaient beaucoup à lui apprendre, et son désenchantement, une fois sur place. Le Français ne cache pas sa hâte de quitter Calcutta : « Je commence à trouver le temps long dans les Indes mystérieuses. Je n'apprécie pas du tout la saleté qui règne partout »[39]. En outre, fait aggravant, l'Inde est le seul pays où il ait systématiquement reçu un accueil fort hostile des habitants (injures et menaces physiques), la bicyclette y étant réservée aux intouchables. Les Indiens se sont finalement montrés plus agressifs et à redouter[40] que les quelques brigands auxquels le cycliste a dû faire face, et qui ne lui ont causé nul dommage physique ou matériel, ou que les Afghans, de sinistre réputation. 

Si les multiples effets de renversement et jeux d'opposition apparaissent donc comme le mode d'organisation privilégié de la relation, à laquelle ils confèrent ainsi sa dynamique narrative, ils n'excluent pas que le narrateur se montre également soucieux de faire voir surtout, mais aussi de faire entendre. Et ses descriptions révèlent une autre de ses tendances, non moins fondamentale.

Descriptions favorites

En dehors de ceux de Milan et de Venise, les décors urbains ne retiennent généralement guère l'attention de Brans ; de Lahore, il dit simplement que la ville « est un enchantement : grandes avenues, grandes boutiques, grands parcs ». De Delhi, le narrateur ne retient que ses » odeurs nauséabondes », dues au manque d'hygiène, aux relents de cadavres brûlés, de putréfaction des détritus. Seul, le quartier chic des ambassades, à New Delhi, trouve grâce à ses yeux. En revanche, le narrateur se montre, tout au long du parcours, particulièrement sensible aux paysages, et les descriptions dont fourmille la relation s'organisent en deux ensembles opposés. Le premier ensemble, très réduit, joue un rôle de repoussoir, tant il est antithétique des lieux qui touchent la sensibilité esthétique du narrateur. L'insatisfaction de celui-ci devant les paysages désertiques du Jourdain et de la Mer Morte est patente :

On a l'impression d'avoir abordé sur un rivage oriental. Les oliviers rabougris aux branches tournantes hérissent leurs troncs biscornus. Les figuiers semblent stériles ; partout des touffes broussailleuses et piquantes : le désert de Judée[41].

De même, quittant Hamadan (Iran), avec le réflexe bien connu dans la littérature de voyage de ramener l'autre au même, tout en souhaitant l'écart le plus irréductible, le narrateur effectue, à propos des paysages offerts jusque là à son regard, un constat surprenant en soi et surtout en raison de nombreuses descriptions positivement modalisées qui ont précédé :

Le paysage n'a rien d'attrayant : grande plaine rocailleuse, bordée à l'horizon et de tous côtés, par les montagnes. [...] J'essaie de me remémorer les beautés de la nature qui m'ont vraiment émerveillé. À part le Liban ressemblant à ma Savoie natale à qui l'on aurait adjoint la mer, rien ne m'a étonné. Je retrouve tout ce que nous avons en France, mais, au moins, chez nous, nous groupons tout dans un cercle de kilomètres assez restreint. Du désert de la Crau aux palmiers de Nice, je peux fermer mon circuit par les Alpes et la Bourgogne. Je compte beaucoup sur les Indes mystérieuses et sur l'Indochine pour découvrir dans la nature des joies encore inconnues[42].

Cette déception révèle implicitement, outre la satisfaction chauvine, les attentes du cyclotouriste, fort avide de dépaysement et de pittoresque, et désireux de retrouver, dans les pays les plus lointains, les images qu'il s'en est forgées à distance[43].

Pourtant, le narrateur n'a, jusque là, pas ménagé son admiration, usant et abusant des adjectifs « merveilleux » ou « féerique », plus rarement de « splendide », lors de variations ultérieures sur un paysage alpin traversé lors de la descente du col de Tende, donc au tout début du voyage :

La route est bonne, le soleil me fait fête. La neige est tombée sur les sommets, il était temps de traverser les Alpes. Le torrent gronde sur le côté de la route, les eaux bouillonnent, jaillissent de pierre en pierre, jetant l'écume que le soleil argente[44].

Ce paysage semble cristalliser toutes les composantes du locus amoenus, selon le narrateur : une position surplombante permettant une vue panoramique et de suivre le torrent qui bouillonne dans la montagne, sous un soleil éclatant, voire avec de la neige. Rétrospectivement, cette description initiale, neutre, prend une valeur d'annonce, car elle est suivie de maintes autres qui peignent, de façon toujours positive, les mêmes caractéristiques. Ainsi, la montée d'un col en Iran donne lieu à cette représentation :

De la corniche où je suis, je découvre un panorama merveilleux. L'abrupt du dessous mène ma vue à l'encaissement d'une vallée où un torrent cascadant de roche en roche mire son écume argentée au soleil et trace dans la neige une courbe harmonieuse. Le vent qui doit souffler dans l'azur chasse avec rapidité les derniers cirrus partant par bandes sous d'autres cieux[45].

L'arrivée à Tripoli module avec une légère variante, le torrent cédant la place à la mer, pour un effet encore plus grandiose :

La chaîne montagneuse de l'anti-Liban se dresse majestueuse. Et d'un seul coup, j'arrive dans le fond d'un golfe, au pied de la mer ; le soleil étincelle, parant les vagues d'une chevelure dorée.

La route joue avec la voie ferrée, la traversant sans apparence de passage à niveau, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche. J'arrive ainsi à Tripoli. Une bonne descente : je navigue entre la montagne et la mer. C'est une véritable féerie, l'air marin me grise ; les montées n'existent pas, je les gravis sans y penser. 

[...] Je roule joyeux entre la montagne, plus haute maintenant, dont les sommets sont d'une blancheur neigeuse, et la mer, extrêmement bleue, où voguent les esquifs des pêcheurs matinaux. Les voiles gonflées sous la brise inclinent suivant le vent les frêles embarcations[46].

Le narrateur ne s'attache pas seulement à peindre des paysages, avec une grande continuité dans ses préférences. Il s'intéresse également aux activités des hommes et des animaux, dont l'évocation donne lieu à des scènes de genre qui font preuve d'une indéniable sensibilité artistique. Un départ nocturne en Afghanistan fournit l'occasion de cette représentation en clair-obscur :

La lune éclaire en contre-jour le désert, face à moi. La silhouette d'un homme attachant un cheval à un pieu se détache. L'animal hennit de plaisir en voyant un peu d'herbe fraîche vers laquelle son encolure se tend. Ce tableau mériterait d'être fixé par les mains expertes d'un artiste. Il restera longtemps dans ma mémoire[47].

Au Pakistan, c'est un tout autre spectacle qu'offre, au petit matin, la traversée d'un fleuve

sur un très long pont étroit à sens unique. De nombreux dromadaires attachés les uns aux autres sont engagés sur la passerelle. Le mâle, chef de file, est majestueux. À son cou une clochette tinte rythmée par son déhanchement ; des femelles suivent en queue de caravane, avec leurs enfants (sic). [...] Quelques femmes nomades portent sur leurs têtes des vases de terre cuites : un plus petit en équilibre au-dessus d'un plus grand. Ce qui ne les empêche pas d'allaiter leur bébé tout en marchant. Elles portent toutes de grandes nattes dans le dos et une pierre incrustée dans une narine, quelques fois (sic) une petite boule d'or. Les bracelets sont nombreux, le plus souvent en argent[48].

Enfin, le passage suivant fait entendre d'une façon orchestrale la plénitude des manifestations de la vie dans un village iranien :

Très tôt l'éveil du bourg est monté crescendo. Un âne entravé braille dans l'attente de la réponse d'un de ses congénères. La voix gutturale de son conducteur a interpellé le voisin encore couché sur la bordure de la route et enroulé dans son burnous. Peu à peu la rumeur a grandi. Les attelages qui montent de la ville se dirigent vers d'autres étapes. Des camions, mis en route, lancent bruyamment l'appel du modernisme dans une contrée imprégnée d'habitudes ancestrales. Des enfants délaissant les jupes maternelles s'amusent sans retenue. Un homme tapant sur la peau d'un tambourin a vociféré son appel puis repart dans un autre lieu emmenant la marmaille à ses trousses. Des porteurs passent à pas lents chargés de chatoyants tapis. Les ânes, aux bâts chargés, évoluent en tout sens.

Un cycliste juché sur sa haute machine anglaise essaie de se frayer un chemin à grands coups d'un bruyant avertisseur qui roule sur les rayons. Il en sera ainsi jusqu'à l'heure de la sieste pour reprendre moins âprement dès que les chauds et ardents rayons solaires auront jeté leurs feux[49].

Le narrateur est également habile à croquer un personnage, en l'occurrence, à l'entrée en Afghanistan, le chef de la police du désert,

monté sur un superbe cheval à la longue queue ; son aspect n'est guère engageant malgré la beauté et la finesse du pur-sang. Il est vêtu d'un burnous dont les pans sont remontés de chaque côté de ses jambes[,] formant culotte ; sa poitrine est barrée d'un large baudrier couvert de cartouches. Son fusil resté en bandoulière me rassure sur ses intentions, mais deux sabres recourbés auraient vite fait de sortir du fourreau ; en plus, une dague passée à la ceinture renforce cet armement impressionnant. Il a la peau bronzée, les traits durs et sa carrure à elle seule est capable d'en imposer. Il est suivi d'un chien lévrier qui gambade dans les pattes de sa monture[50].

Si ce farouche guerrier retient son attention, à l'opposé, il se montre non moins sensible aux manifestations de la féminité, qu'il évoque les Vénitiennes fortunées emmitouflées dans de superbes manteaux de fourrure, « l'élégance toute parisienne » de la jeune femme iranienne au bouquet de fleurs, ou le raffinement d'une hôtesse hindoue qui symbolise pour lui « toute l'élégance de ce pays », vêtue qu'elle est d'un sari des plis duquel il se plait à rendre le mouvement ondulant et les couleurs délicates et harmonieuses, ainsi que la coiffure et le salut.

La sensibilité manifeste de Brans pour toute manifestation de vie se retrouve dans son intérêt pour les métiers artisanaux. Il ne manque pas de rendre compte de ses visites à des ateliers de poterie, de tissage de tapis, de polissage de turquoises, son sens pratique lui faisant porter la plus grande attention aux mécaniques qui actionnent le matériel. Ailleurs, c'est le système de contrepoids d'un puits ou les vélos-taxis d'Amritsar, différents de ceux de Lahore, qui sont minutieusement décrits. Les conditions de travail des ouvriers ne lui sont pas non plus indifférentes ; à propos de celles infligées aux tout jeunes Iraniens de la fabrique de tapis visitée, accroupis avec les jambes recroquevillées, le narrateur écrit : « Je quitte ce sanctuaire, infernal pour de si jeunes ouvriers vivant dans la demi obscurité et la poussière malsaine »[51].

Les monuments, témoignages du passé, fût-il le plus lointain, ne sont pas non plus négligés, ni les sites historiques, tels celui sur la route qui mène à Bistum (Iran). Le narrateur écrit en effet :

les vestiges laissés par Darius Ier gravent les faits principaux de son règne, de 521 à 485 avant Jésus-Christ. Les sources jaillissent au bas d'une haute falaise abrupte ; l'endroit est rêvé pour le repos. De tous temps la halte à cet endroit a été obligatoire : Alexandre le Grand y a stationné dans sa marche sur Hamadam. La reine Sémiramis venant de Babylone y planta un jardin[52],

opérant, à la manière de Chateaubriand, et à son insu, sans aucun doute, la relation étant totalement dépourvue d'allusions littéraires, un rapprochement de personnages de l'Antiquité.

Chaque fois que son emploi du temps et les conditions matérielles le lui ont permis, le cycliste a consacré du temps à la visite approfondie des villes-étapes : outre Milan et Venise déjà mentionnées, il fréquente notamment les musées de Belgrade, se rend aux Lieux Saints à Jérusalem, détaille avec intérêt la citadelle d'Alep et ses souks, après s'être montré intéressé par ceux de Damas. Il ne manque ni la Pagode d'argent ni la Salle du Trône de Phnom Penh, et profite de l'occasion qui lui est offerte de se rendre à Angkor.

Les divers renseignements, historiques, architecturaux, techniques, que fournit le texte semblent avoir été obtenus sur place, lors du voyage. Le narrateur s'évite toujours les descriptions théoriques. Ainsi, à propos du système des castes en Inde, se borne-t-il à indiquer que suffisamment de livres en rendent compte pour qu'il se dispense de donner des indications à ce sujet.

Si le pittoresque de la vie quotidienne, l'histoire, les techniques, retiennent l'intérêt du narrateur, ce dernier se montre cependant prompt à se détacher du réel pour accéder au pays des merveilles.

Le pouvoir de l'imaginaire

Le regard du narrateur a en effet la faculté de transformer spontanément ce qu'il voit en élément fantastique, son vocabulaire en témoigne. Son arrivée nocturne à Venise donne lieu à une métamorphose de cette sorte :

La nuit est claire, il fait froid. [...] Un petit jardin, un canal, un pont en dos d'âne, et je fais connaissance avec la première gondole qui se détache à contre-jour de l'eau lumineuse que la lune argente. Le pieu d'attache semble fantastique sous l'éclairage d'un fanal qui, posé sur l'esquif, se balance doucement, propageant une ombre démesurée. Le froid m'oblige à ne pas m'attarder en ce lieu féerique[53].

La féerie va même parfois jusqu'au conte de fée, comme le formule explicitement la phrase conclusive de la relation de la visite du tombeau d'Omar Khayyam (Iran), situé

dans un véritable parc rempli de massifs de pensées et de grands arbres, où les oiseaux multicolores jacassent en voltigeant de branche en branche. C'est une véritable féerie. Le mausolée grandiose mire au soleil les émaux écarlates de ses faïences. Une courte ascension nous mène sur le toit d'où je découvre les cimes avoisinantes et cette position aérienne me fait entourer de milliers d'oiseaux aux couleurs chatoyantes

C'est un véritable conte de fée et je pouvais me supposer couché sur un tapis volant[54].

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Mausolée de Omar Khayyam à Nichapur (Iran)

Ailleurs, c'est le spectacle de la campagne vue d'une chambre d'hôtel qui devient décor de conte oriental, avec les passants assimilés à des figurants.

De même que le narrateur n'apprécie un paysage naturel que si ce dernier réunit les caractéristiques bien précises que nous avons repérées précédemment, de même toute scène calme en clair-obscur, surtout si, de plus, le temps semble provisoirement suspendu, devient pour lui fantastique. La magie de l'instant est rendue par des notations non seulement visuelles, mais encore olfactives ou auditives. Ainsi, en Iran, conduit, au coucher du soleil, dans un domaine éloigné de la ville, ceint d'» une muraille terre rendue plus fantastique encore par les dernières lueurs du jour », et présenté comme « un véritable Eden », il attribue aux phares de la jeep qui les y mène, lui et ses hôtes, le pouvoir de donner vie aux arbres et ajoute, après avoir évoqué le silence serein et les allées embaumées d'un parterre de roses multicolores :

Nous avons pris place maintenant sous la pergola, assis sur les tapis persans. Une lampe antique éclaire le visage de mes amis. Leurs traits accentués par l'ombre se creusent davantage. Un esprit romanesque peut y retrouver le souvenir des vieilles gravures de nos contes. [...] Je suis dans l'extase : le paradis terrestre est devant moi. [...] La lune apparaît à travers le feuillage qu'elle fait miroiter. Des myriades d'étoiles semblent le cadeau du Créateur, parant de diamants étincelants cette nuit si sereine. Je voudrais suspendre ma vie pour en jouir éternellement[55].

Ce n'est pas indûment que l'on peut voir la personne du narrateur en cet « esprit romanesque ». Volontiers, il se projette hors de la réalité. Sa description de la descente de la Khaïber Pass le confirme :

La descente est merveilleuse. [...] Je passe un petit hameau pour suivre un torrent qui, dans le fond de la gorge, gronde sur d'innombrables rochers. Le défilé passe entre deux montagnes dont les faîtes se rejoignent presque, puis s'élargissent soudain. Je remonte une pente qui me découvre un panorama sur le versant est. Il me semble dominer un chaos dantesque. À la suite d'une érosion gigantesque les monts se hérissent sous moi à l'infini. Dans le théâtre de mon champ visuel, j'ai l'impression d'être un géant qui, d'un pas assuré, de monts en monts, franchirait avec rapidité les distances[56].

Le narrateur crée même un univers parallèle dans lequel l'«étroite communion » qui le lie à la nature englobe jusqu'aux astres, véritablement en symbiose avec ses propres actions. Le soleil, notamment, semble avoir partie liée avec les déplacements de Brans et, dès le début, la narration instaure cette connivence. Ayant roulé toute la première nuit du départ, le narrateur écrit :

Le jour se lève, les formes deviennent grises, puis peu à peu, chassant la pénombre, le soleil fait son apparition. Celui-ci a le malin plaisir de se lever juste dans le centre de la route, face à moi. Il est gros, bien rouge, et a l'air de me dire : « Salut ! j'arrive de là où tu vas te rendre ; je me lève pour la première fois sur ta route du raid pour te dire : Marche toujours vers l'est »[57].

Et selon une pratique déjà constatée, afin d'assurer la cohérence de la narration, cet épisode est relayé par deux autres évocations ultérieures, que le cycliste revienne de Jérusalem ou qu'il effectue, comme ici, la montée de la Khaïber-Pass (Pakistan) :

N'alertant personne, silencieusement, je continue mon ascension avec tout de même une légère angoisse [celle d'être arrêté par des brigands qui infestent cette route]. J'ai pris une cadence qui élève mes 60 kilos de matériel allègrement. Je chantonne lèvres closes. Une cascade laisse tomber une eau bien claire et fraîche dont, après m'être abreuvé, j'ai rempli mes récipients. La vue est grandiose. J'ai rattrapé le soleil dans sa course. Il a toujours l'air de vouloir disparaître derrière les montagnes de l'horizon. M'élevant rapidement j'en retarde la disparition ; mais le bas du col est déjà enveloppé dans l'ombre.

[...] J'arrive en haut en même temps que le soleil qui, tout rouge, ne glisse plus qu'un œil pour me voir vaincre la « Pass » réputée[58].

Cette interaction de la nature et de Brans conduit ce dernier à éprouver de vives émotions, lorsqu'il traverse tout décor naturel « grandiose » : dans un endroit sauvage, la rivière Kaboul grossie par la fonte des neiges fait entendre un grondement qui « se répercute dans les gorges comme un tonnerre, sans discontinuer. La grandeur de cette manifestation m'enivre »[59], note-t-il. La nature peut lui devenir aussi source de réconfort à un moment critique. Égaré la nuit dans le désert afghan, le narrateur, qui se présente comme exténué, écrit : « La nuit est limpide, les étoiles sont innombrables. Mon esprit se calme dans la contemplation des beautés célestes. [...] L'insouciance me gagne »[60].

Ainsi, la relation sans cesse oscille entre le rendu précis de lieux et de sites, de personnages, de scènes quotidiennes vivantes, et l'échappée dans l'imaginaire et le merveilleux. Cette tension entre deux tendances opposées ne nuit cependant pas à la cohésion de l'ensemble et a le mérite d'éviter toute monotonie. Elle est indirectement révélatrice de la personnalité du narrateur, prompt à transformer par le rêve un réel auquel il sait par ailleurs se confronter de face, et sur lequel il prétend agir selon ses compétences, à l'occasion.

Quelques perspectives finales

Le fait que Lionel Brans n'ait été qu'un rédacteur occasionnel laisse entendre que ce qui l'intéresse visiblement au premier chef, c'est le profit personnel qu'il a tiré de cette exceptionnelle expérience, et qui pourrait servir à d'autres. Il conclut ainsi son récit, sobrement : « Je [ne] rentre ni plus riche, ni plus pauvre : j'ai simplement acquis une grande expérience de la vie. Je voudrais voir mon voyage servir d'exemple. » La première leçon implicite de l'expérience est la conscience des bienfaits du cyclisme, que Brans présente comme le sport le plus noble,

car il n'a pas besoin de compétition pour s'épanouir : il suffit d'aimer la nature et de la comprendre pour arriver le soir à l'étape, heureux d'avoir vaincu les difficultés naturelles, seules adversaires. C'est également une école où l'on puise l'énergie de se vaincre soi-même. Courage et ténacité ne sont nulle part mieux enseignées que sur la route[61].

L'écriture rétrospective occulte les divers moments de découragement et les tentations d'abandon, bien justifiés, qui n'enlèvent toutefois rien au courage réel manifesté sur une très longue durée. Nous avons vu que les secours de l'amitié ont été une aide précieuse, tout comme l'idéal patriotique qui n'a cessé d'animer Brans. Dès lors, agit sur lui comme un de bain de jouvence le fait de se trouver en terre française, dans les ambassades ou dans les consulats, ou d'être reçu chez des Français, car « c'est un peu le territoire de notre France, qui manque tant lorsque l'on en est éloigné !... »[62] Sensible à la victoire d'amour-propre que son exploit suscite chez ses compatriotes vivant aux postes-frontière entre la Jordanie et l'Irak, il note en effet : « Une petite guerre de prestige gronde entre les Anglais et les Français de chaque poste. C'est donc une joie pour mes amis de marquer un point par mon passage sportif »[63].

De plus, Brans apprécie visiblement que, quel que soit le pays traversé, il se soit trouvé le plus souvent en relation avec des personnes parlant le français, et le meilleur, ce qui lui permet de louer le rôle positif de la France à l'étranger, dans le domaine de l'éducation en particulier. C'est à l'instruction qui s'est fort développée en Iran qu'il attribue le dynamisme nouveau de la jeunesse iranienne :

L'érudition des classes supérieures n'est plus un privilège de la fortune, en partie grâce à la France qui, par ses Institutions, ses Lycées, ses Missions, se charge de faire rayonner nos services culturels. Pour cela, l'Iranien aime notre pays comme une seconde patrie[64].

Mais surtout, l' » expérience de la vie » acquise durant cette entreprise a fait mesurer à Brans le poids des préjugés et la méconnaissance, de la part des habitants d'un pays, de leurs voisins immédiats toujours présentés sous un jour très négatif, et toujours indûment, au regard des faits. C'est pourquoi, au début du raid, ce n'est pas sans appréhension qu'il se présente à chaque nouvelle frontière, au vu de ces mises en garde réitérées contre le pays qu'il va traverser ensuite. Mais la relation se fait fidèlement l'écho du double constat d'une critique infondée et de l'hospitalité spontanée et désintéressée qui a été la règle, d'un pays à l'autre. Par une bise glaciale qui souffle en Yougoslavie, au moment du déjeuner, le cycliste frappe à la porte d'une maisonnette isolée où il trouve le réconfort espéré, selon les moyens de bord ; il se remet en route, et s'apercevant alors que lui a été donnée une grosse part de gâteau, il ajoute : « J'occupe mon esprit en pensant à l'hospitalité spontanée qui règne dans ce pays. Mon papier de recommandation [qui n'était là d'aucun usage] pouvait me laisser supposer qu'elle était commandée ; il n'en est rien »[65].

Plus tard, pénétrant avec inquiétude sur le territoire afghan par le poste de douane d'Islam Kalet, où personne ne parle français, le narrateur est vite soulagé, car le coup de téléphone d'un douanier lui permet d'entrer en relation avec « un officiel d'Hérat » qui lui souhaite la bienvenue « en très bon français », et ajoute qu'il est « l'hôte du pays qui se sent très honoré de cette visite ». Ces égards entraînent le commentaire suivant :

Encore une fois je pouvais constater que chaque pays connaît bien mal son voisin et qu'en réalité l'hospitalité règne partout. Chacun a sa façon de vivre et ses habitudes auxquelles un étranger doit se plier, mais en vérité chaque nation est riche d'hommes de cœur[66].

Le seul moyen de ne pas accorder de crédit à ces préventions est de voir par soi-même, sur place. Finalement, c'est une vision optimiste de l'humanité que Brans a pu se forger tout au long de son long trajet, dans la mesure où lui-même s'est montré toujours disponible, sans a priori ni préjugés, et où il a fait l'effort de s'adapter aux mœurs locales, goûtant à tous les mets et boissons nouveaux pour lui. Ses tentatives d'abord fort malhabiles pour absorber les boulettes de riz à la mode afghane lui valent la sympathie de routiers dont les mines l'avaient tout d'abord incité à la plus grande circonspection. Toujours, que ce soit en Turquie, en Afghanistan, en Inde, il a fait l'effort d'apprendre quelques mots de la langue du pays traversé, recourant aux gestes, une fois ses ressources linguistiques épuisées, et instaurant par là une chaleureuse complicité avec ses interlocuteurs. Et toujours, il s'en est trouvé récompensé par la bienveillance de ses compagnons éphémères qui, aux postes-frontière comme en cours de route, se sont efforcés de le mettre en relation avec quelqu'un parlant français ou qui l'ont conduit là où il voulait se rendre, ou enfin qui l'ont invité à partager leur repas. Cet optimisme n'a toutefois rien de naïf : dans une compagnie où il ne se sent pas en sécurité, Brans se tient systématiquement sur ses gardes, un poignard à portée de main, et prêt à en faire usage, si nécessaire. Mais, justement, cette nécessité lui a été épargnée.

S'il déplore sans ménagements la saleté à Bagdad, en Inde, une seule fois, le narrateur porte un jugement négatif sur les êtres. À Neychabour (Iran), sa présence motive une réception au consulat d'Afghanistan. Les hommes présents ont l'air très farouches, abondamment armés qu'ils sont de couteaux, revolvers, cartouches, et le narrateur continue : « Je commence à croire toutes les histoires que l'on m'a racontées sur ce peuple, pillard et barbare, paraît-il. Enfin, puisque c'est ma route, j'irai les voir»[67].

En dépit de cette restriction, adaptabilité et tolérance semblent donc caractériser la démarche de Brans, notamment la tolérance religieuse. Catholique, il observe avec respect et admiration les pratiques religieuses autres. Un chamelier iranien faisant sa prière du soir, accroupi en direction de La Mecque, lui inspire cette réflexion : « J'admire sa grande foi [...] Seul ainsi dans l'immensité, comme sa prière doit être sincère ! »[68]. Une autre fois, logé, aux environs d'Agra, chez un Hollandais présentant la particularité d'être moine « rhada soami », il assiste aux dévotions de son hôte qui entre en extase, ce qui donne lieu à cette remarque : « J'en suis très impressionné. Je pense que toutes les formes de religion sont bonnes, pourvu qu'elles soient pratiquées avec cœur et qu'elles élèvent l'homme vers le bien »[69]. L'acceptation aisée par Brans de manifestations mystiques spectaculaires est peut-être due au fait que lui-même se montre réceptif aux phénomènes apparemment inexplicables, en l'occurrence au pouvoir tacitement attribué à une médaille de saint Christophe. Il raconte en effet qu'au départ de Bagdad :

Les premiers coups de pédale sont vite stoppés ! Ma roue libre, sûrement trop graissée, me joue un tour, étant libre... dans les deux sens... Ayant perdu inconsciemment (=par mégarde ?) la médaille de St Christophe, offerte à Paris, et me trouvant à proximité du pensionnat, je décide d'avoir recours une dernière fois à l'obligeance de la Mère Supérieure pour l'obtention d'une médaille similaire. Une belle plaque faite pour une automobile est bientôt cousue sur le dessus de mon sac de guidon. À ma grande stupéfaction et à ma grande surprise, la roue libre accroche à nouveau sans aucun secours mécanique ![70]

La tolérance ne l'empêche pas de déplorer le fanatisme religieux et le port du « chadri », qualifié de linceul, dont l'imposition aux femmes relève, écrit-il, d'une mauvaise interprétation du Coran et se maintient dans « les pays arriérés où règne un farouche fanatisme entretenu par les grands chefs religieux qui ne désirent pas voir s'envoler leur antique autorité sur le peuple »[71]. Et bien entendu, l'attrait de l'interdit étant irrésistible, Brans avoue s'être efforcé de savoir ce que couvraient ces voiles, maintes fois et à ses risques et périls. Il se montre toutefois bien optimiste lorsque, au vu des pays où les femmes s'en sont libérées, il annonce la disparition prochaine de la burqua, ajoutant qu'elle sera réservée aux déguisements pour les fêtes !

Pour Brans, revenu chez lui « plein d'usage et raison », le gain de son aventure a donc été essentiellement moral. Chaque lecteur peut, selon ses propres valeurs, méditer sur l'expérience du cycliste pour qui le sport permet de « mieux connaître les peuples. Les rencontres sportives multipliées dans tous les sports contribueraient à une entente plus étroite »[72]. Mais pour nous, lecteurs du XXIe siècle, l'intérêt de la relation de Brans est avant tout d'ordre historique. En effet, elle offre un intéressant témoignage direct sur les conditions de vie dans les divers pays traversés, européens ou non, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, l'émerveillement du cycliste sur les magasins du centre de Milan, « remplis d'objets et de marchandises » de belle qualité et « flattant l'œil », puis sur ceux de Venise où « la grande ruelle du commerce de luxe est remplie de magasins, où la marchandise abonde»[73] en dit long sur la pénurie qui sévit alors en France où les tickets de rationnement sont encore en vigueur.

La relation permet également de mesurer les éventuelles évolutions - ou la stagnation, voire l'aggravation - des niveaux de vie et des mentalités des peuples : on a vu, dans certains pays, l'importance du fanatisme religieux pour le maintien du pouvoir de quelques-uns, les cruelles conditions du travail des enfants, la tutelle sous laquelle sont mises les femmes, toutes conditions que le temps n'a pas effacées. Loin de s'être généralisée, la liberté relative dont on jouissait dans certains pays s'est réduite, de même que la diffusion de l'instruction, entraînant un sort toujours aussi misérable pour la majorité de la population. Bien souvent, la guerre tient désormais lieu de sport.

La relation permet enfin de comparer les rapports de force internationaux de 1950 avec ce qu'ils sont actuellement. Si la chute du Rideau de fer en Yougoslavie a pu rendre plus facile la vie des populations concernées, la dernière décennie du XXe siècle nous a montré que cela n'a pas été sans troubles ni horreurs. Les liens privilégiés entre un pays comme l'Iran et la France relèvent du passé le plus révolu. Le texte rend de plus patente la détérioration de la place de la France, et de la langue française, Brans nous ayant montré que cette place était non négligeable dans un contexte qui ignorait encore tout de la mondialisation. Enfin, il nous rappelle le temps d'après-guerre, où le sentiment de l'identité nationale ne posait nullement problème, et où aurait semblé infondée la question de l'opportunité d'un débat à ce sujet.

Geneviève Le Motheux


  1. ^ Paris, Amiot-Dumont, 1950, 339 pages, soixante-treize photographies de l'auteur, épuisé.
  2. ^ La Seconde Guerre mondiale l'a en effet contraint de différer jusque là l'exécution de son projet.
  3. ^ Comme à l'ordinaire, la moyenne obtenue de 130 kilomètres par jour de trajet n'est pas significative, car elle masque des disparités fortes : Brans a pu effectuer jusqu'à 180 kilomètres en une seule fois (soit dix-neuf heures d'affilée de bicyclette !), et dans les pires conditions, ou au contraire « seulement » 100 kilomètres. Par ailleurs, l'honnêteté sportive d'antan n'a fait comptabiliser que les distances effectuées à bicyclette, les autres modes de locomotion occasionnels étant toujours signalés et les trajets correspondants exclus du kilométrage global.
  4. ^ De plus, on prévient le cycliste que la tribu des coupeurs de têtes occupe la ville d'Imphal, dans la chaîne birmane, que des tigres mangeurs d'hommes affamés se trouvent au bord de la route, et enfin que la mousson, dans l'Assam, transforme les routes en rivières. Malgré ces inquiétantes perspectives, que Brans déclare n'avoir écoutées que d'une oreille distraite, il est prêt à passer outre, habitué qu'il a eu le temps d'être aux propos alarmistes que l'expérience montre avoir été infondés ; s'il avait accordé foi à de telles mises en garde, jamais il ne serait parvenu aussi loin. Il a dû être bien difficile de lui faire entendre raison, car le Consul de France note sur le livre de bord du Français que « M. Lionel Brans a reçu le conseil formel de ne pas essayer de joindre Rangoon par voie de terre », p. 327. On peut apprécier au passage la litote toute diplomatique du nom « conseil ».
  5. ^ Nous négligeons les perspectives, secondaires, de coopération technique, notamment en Inde, où Brans se détourne de son itinéraire pour rencontrer le responsable d'une usine de cycles, visite qui n'a pas de suites.
  6. ^ P. 101. L'arrangement dont il est question est le changement d'une roue voilée lors d'un trajet par chemin de fer, imposé pour l'accès à Istanbul.
  7. ^ Partout semble n'exister alors que le vélo de course, ou la bicyclette anglaise. La machine de Brans attire le mépris des adultes et les quolibets des enfants. Elle pèse environ 19 kilos, et les cinq sacoches contenant le matériel indispensable pour une telle aventure, environ 41 kilos. À diverses reprises, notamment dans les montées en montagne, Brans fait allusion aux 60 kilos qu'il lui faut élever.
  8. ^ La même scène se reproduira avec un Pakistanais.
  9. ^ À Venise, où les journalistes italiens rédigent des articles particulièrement sceptiques et dépréciatifs quant à la personne de Brans, celui-ci se fait dire: « Je ne comprends pas que vous fassiez Paris-Saïgon à bicyclette quand les avions mettent quarante-huit heures », p. 39.
  10. ^ P. 153.
  11. ^ P. 154.
  12. ^ P.154.
  13. ^ P.221.
  14. ^ P.234.
  15. ^ P.270.
  16. ^ P.77.
  17. ^ P. 123.
  18. ^ À une quarantaine de kilomètres de Téhéran, un cycliste, puis un deuxième, puis un troisième viennent successivement à la rencontre de Brans, et font route avec lui avant de retrouver un peloton d'une quarantaine de cyclistes du même club. C'est ensuite une voiture officielle qui s'arrête : « Il en descend une jeune femme d'une élégance très parisienne et plusieurs officiers en grande tenue. Dans un français très pur, la jeune femme, me tendant une gerbe de fleurs, me souhaite la bienvenue. [...] Le tact avec lequel on m'a offert ces fleurs (bien que ce ne soit pas la coutume dans le pays) me cause une grande joie. » La jeune femme a tenu à faire « comme en France », en raison de l'attachement des Iraniens pour notre pays, p. 180. Une photo, où sont immortalisés la jeune femme au bouquet de fleurs, le héros du jour et quelques cyclistes, témoigne de la réalité de cette petite cérémonie d'accueil sur la route. De plus, les ordres du Shah, diffusés tout au long du trajet de Brans, assurent partout à ce dernier l'accueil le plus prévenant, d'autant plus qu'ils sont complétés par une de ses photos que le ministre des sports a eu  la précaution de joindre à la recommandation impériale. Les comités d'accueil de cyclistes au nombre croissant aux abords de leur ville ont été une constante, lors du raid de Brans, la première de ces manifestations s'étant déroulée dès la Yougoslavie. 
  19. ^ Avant son départ, Brans a en effet reçu le conseil d'adhérer au cercle des espérantistes qui forment une grande famille. Malgré le secours d'une grammaire et d'un dictionnaire, il aura peu recours à ce réseau, n'ayant pas eu le temps d'en apprendre la langue.
  20. ^ P. 22. Il s'expose en effet à affronter le froid, parfois très rigoureux, et la neige en Europe, en Asie, des températures insoutenables dans la traversée des déserts, et au Pakistan et en Inde, la mousson.
  21. ^ P. 234-235. Plus loin, il décrit ainsi son état : « Mes jambes ne veulent plus tourner, mon gosier est sec, mes membres trop lourds, mon cou et mes omoplates [torticolis] ne me permettent plus aucun mouvement sans une grande souffrance. Je n'ai même plus le courage de m'arrêter pour me mettre à l'ombre du mausolée, j'ai trop peur d'ailleurs de ne plus pouvoir repartir », p. 240.
  22. ^ P. 265.
  23. ^ À un moment de grand abattement, alors qu'il est assailli par la fièvre et des frissons qui lui font craindre d'avoir contracté la malaria, le narrateur indique l'effet salutaire qu'a exercé sur lui le souvenir des encouragements de la lettre d'un ami : « En avant, Brans, toujours de l'avant, je ne dis pas bon courage, je sais que vous en avez, j'ai confiance en vous ». Il écrit : « Je ne vois plus ce qui m'entoure et me concentre uniquement sur ces commandements dictés par un lointain message, oui « toujours de l'avant ! » Inconsciemment j'ai repris mon engin, la jambe droite qui martèle la pédale me dit : toujours..., la jambe gauche répond dans sa course : de l'avant. D'abord avec difficulté, puis normalement, la cadence a repris sans que je m'en rende bien compte. Les frissons ont disparu », p. 282.
  24. ^ En effet, ne seront accessibles aux compatriotes de Brans ni les reportages ni les photos des journaux locaux, ni les interventions radiodiffusées ou télévisées.
  25. ^ Nous excluons le fait qu'il ne soit pas l'auteur de la relation, aucun indice ne permettant de penser que le « je » qui s'exprime ne soit pas celui de Lionel Brans. Il n'y a visiblement eu aucune relecture d'un tiers qualifié.
  26. ^ En effet, ces indications font immédiatement suite à la dernière inscription, effectuée par le ministre des sports vietnamien sur le livre de bord de Brans, à Saïgon, la veille de son  retour en France.
  27. ^ P. 234.
  28. ^ Respectivement p. 30, 219 et 225. C'est nous qui soulignons, comme dans toutes les citations ultérieures, pour lesquelles ce soulignement ne sera plus précisé.
  29. ^ Respectivement  p. 31,137 et 143.
  30. ^ P. 202.
  31. ^ Le chapitre traitant de la traversée de l'Italie couvrant dix-huit pages, on peut mesurer l'importance consacrée à l'obtention de ce fameux visa.
  32. ^ P. 296.
  33. ^ P. 336.
  34. ^ P. 61. On aura pu constater, dans la seconde partie du texte, la nette insuffisance de la ponctuation, au regard des normes en usage.
  35. ^ P. 68.
  36. ^ P. 297.
  37. ^ P. 220.
  38. ^ On pourrait encore citer, entre plusieurs autres exemples possibles, l'écart entre l'apparent « luxe imposant » des hôtels du gouvernement afghans : « de riches tapis, des tables de marbre, des peintures, des sculptures partout ; les chambres sont spacieuses, le plafond très haut en raison de la chaleur. Eau courante, salle de bains et toutes les commodités, comme en France », et, l'extrême inconfort, au moins pour un Européen, du premier où a été conduit Brans : moustiques à profusion, et pas de moustiquaire (comme partout ailleurs), pas traînant de la sentinelle qui réveille à chaque passage, et « l'eau qui coule dans la baignoire est jaune terreuse, presque noire ; je préfère m'abstenir d'un bain qui aurait été réparateur. » Bref, ce fut le lieu d'une des pires nuits du cycliste, qui y fut affligé en outre d'un torticolis douloureux, tenace et handicapant, p. 228.
  39. ^ P. 329.
  40. ^ Au point que le cycliste prend, dès après la traversée risquée du premier village, la décision de contourner systématiquement tous les autres. Toutefois, auparavant, au passage d'une frontière, des enfants agressifs lui ont jeté des pierres ; de même les nomades, quelquefois, n'ont-ils pas paru animés des meilleures intentions à son égard.
  41. ^ P. 139.
  42. ^ P. 176. De même, à propos de la descente de l'Elbrouz (5670 m.) en Iran, on peut lire : « Je descends une route alpestre ; l'asphalte, bien entretenue, permet de me croire en Savoie. Je m'enfonce dans des gorges merveilleuses. » Un peu plus loin, le cycliste passe « sous une arche creusée dans la montagne. Pour la première fois, depuis Paris, cela me rappelle les grands goulets (sic) du Dauphiné », p. 192-193.
  43. ^ Cela est particulièrement net quant à la représentation mentale que se fait Brans des Indes. Assez vite après son entrée sur le territoire indien, à la sortie d'Ambala, il note : « le jour se lève et je constate que le paysage a complètement changé. Je me trouve dans le site auquel je rêvais à chaque fois que je pensais à l'Inde. Des palmiers cocotiers à perte de vue », et la jungle, force singes et paons, oiseaux « au luxueux plumage » dont l'un se pavane, au bord de la route, devant  deux femelles hérons, p. 290-291.
  44. ^ P. 28.
  45. ^ P. 170. Précédemment, avait été mis en place un tableau similaire, la double modalisation (« splendide » et « féerique ») soulignant les goûts et l'adhésion du narrateur : « Le paysage est splendide, les arbres couverts de neige et le soleil étincellent sur cette blancheur toute (sic) hivernale. [...] Sur la gauche apparaît une source gelée ; l'eau qui suinte se gèle dès qu'elle est en contact avec l'air, formant des stalactites superbes. Vraiment le spectacle est féerique, mais quel froid pour geler cette eau vive », p. 68-69.
  46. ^ P. 125.
  47. ^ P. 249.
  48. ^ P. 279.
  49. ^ P. 162.
  50. ^ P. 223.
  51. ^ P. 176.
  52. ^ P. 166. Ce n'est qu'à propos de l'Afghanistan et du Pakistan, que le narrateur ne mentionne aucune visite à des lieux ou à des monuments historiques.
  53. ^ P. 37.
  54. ^ P. 205.
  55. ^ P. 206.
  56. ^ P. 271-272. De même, donne lieu à la recomposition du réel  la découverte du désert jordanien « non de sable comme je le pensais ; de grosses pierres volcaniques sont disposées côte à côte comme un travail préparé. Quelle belle matière première pour une construction de villes...Mon esprit s'évade pour mon plus grand bien, en raison de la monotonie du paysage... Je vois déjà l'irrigation rendant les plaines fertiles et toutes ces pierres assemblées pour édifier de beaux jardins, des usines décentralisant la surpopulation des pays qui n'ont que la guerre comme moyen d'acquérir l'espace vital.Pendant que vagabonde ma pensée vers les rêves modernes, les kilomètres défilent avec rapidité », p.143. 
  57. ^ P. 17.
  58. ^ P. 268-269. Plus tard, le narrateur feint de pouvoir accélérer le lever du jour : « Le jour pointe devant moi, je pédale à sa rencontre, comme pour en activer la parution », p. 297.
  59. ^ P. 261.
  60. ^ P. 226.
  61. ^ P. 123.
  62. ^ P. 147.
  63. ^ P. 147.
  64. ^ P. 182. D'un Iranien élevé à l'école chrétienne et parlant un français très pur, le narrateur écrit qu' « il est le meilleur témoignage d'une érudition parfaite », p. 164.
  65. ^ P. 59.
  66. ^ P. 224. L'évocation du passage de chaque frontière a donné lieu à un constat identique, dès l'arrivée en Yougoslavie.
  67. ^ P. 210. La traversée de l'Afghanistan s'étant finalement effectuée sans dommages pour le cycliste, qui y a reçu, comme ailleurs, aide et assistance, il est étonnant que la relation rétrospective rapporte ce préjugé, compte tenu des réserves formulées antérieurement contre de telles idées toutes faites. Il est vrai que c'est le seul pays où il se soit constamment trouvé sur le qui-vive.
  68. ^ P. 161.
  69. ^ P. 302. D'après le contexte, ce moine « rhada soami » appartient à une secte qui vénère un dieu vivant, vieillard octogénaire qui passe le plus clair de son temps à dormir.
  70. ^ P. 157.
  71. ^ P. 162.
  72. ^ P. 123. Brans vit en des temps lointains où corruption, dopage et manifestations nationalistes exacerbées et violemment exprimées sont encore ignorés.
  73. ^ P. 39.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « SEUL À BICYCLETTE DE PARIS À SAÏGON », Astrolabe [En ligne], Mars / Avril 2010, mis en ligne le 08/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mars-avril-2010/dossier/seul-bicyclette-de-paris-saigon