L’AFRIQUE NOIRE À L’ÉPOQUE DU COLONIALISME FRANÇAIS

Astrolabe N° 30
CRLV – Université Paris-Sorbonne
L'Afrique noire à l'époque du colonialisme Français
Théorie d’une mise en scène

L'AFRIQUE NOIRE À L'ÉPOQUE DU COLONIALISME FRANÇAIS
Théorie d'une mise en scène

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Le terme d'Afrique noire était plutôt utilisé tout au long du XIXe siècle, dans le contexte colonial, pour désigner la région occidentale et centrale au sud du désert saharien. En refusant l'emploi d'une terminologie plus « politiquement correcte », comme par exemple Afrique sub-saharienne, Alex Demeulenaere, professeur de linguistique et littérature française à l'Université de Trèves, propose, dans cet essai très détaillé, un parcours africain à travers plusieurs récits de voyageurs français pré- et coloniaux en l'espace d'un siècle, entre 1830 et 1931.

Après une introduction qui fait un peu le point sur les « postcolonian studies », l'ouvrage est partagé en trois parties temporelles, correspondantes à trois moments de la découverte et de la perception de l'Afrique : d'abord, Demeulenaere étudie la période précoloniale, caractérisée par la découverte et la première exploration de l'Afrique noire (1830-1871), ensuite le début du colonialisme jusqu'en 1900 et, enfin, l'arrivée de voyageurs qui construisent une image plus esthétique de l'Afrique, notamment avec une réflexion sur le primitivisme et sur le concept de l'Autre. Demeulenaere soutient la thèse que tout cela construit une mise en scène de l'Afrique et du voyage en ce continent.

Les trois premiers voyageurs étudiés sont René Caillié, Jean-Baptiste Douville et Paul Du Chaillu. Entre hommes de science et aventuriers, ces trois savants voyagent en solitaire, avec un but d'exploration, mais sans faire part d'une commission scientifique et sans intention de réaliser une étude spécifique de l'Africain. L'Afrique du Nord est déjà très bien connue du public européen, alors que le Sud reste encore un territoire où hic sunt leones. Il faudra attendre l'esprit des Lumières pour voir les premiers explorateurs arriver en Afrique non pour coloniser, mais pour « remplir le blanc des cartes » et, en particulier avec François Le Vaillant, on commence à lire les premières réflexions ethnographiques sur les peuples africains et sur le rapport avec l'Autre. Grâce aux ouvrages d'Hérodote et Pline, l'image qu'on avait de cette terra incognita était de la monstruosité et de la bestialité de son peuple ; lentement, entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, les voyageurs commencent à s'interroger sur la véridicité de certaines affirmations de la tradition classique (comme par exemple sur l'existence des hommes à queue) et à construire un débat sur le « noir » (comme couleur de la peau) et sur le concept de « sauvage/primitif ».

Au XVIIIe siècle, les récits de voyage sont normalement partagés en deux grandes parties : une première avec le journal du voyage et une deuxième avec un répertoire des connaissances acquises pendant le voyage. Avec René Caillié nous nous trouvons face à une relation qui se détache de ce modèle : le Voyage à Tombouctou est plutôt hybride, avec les descriptions qui se mélangent aux péripéties du voyageur, qui raconte ses difficultés et ses maladies. Pour rejoindre la mythique ville africaine, Caillié voyage seul, déguisé en Arabe, en se faisant passer pour un ancien esclave des occidentaux. Le topos du « voyageur déguisé » permet d'unifier, dans le même texte, l'image d'un écrivain savant avec une héroïsation du voyageur, typique de toute la littérature de voyage. Caillié garde un langage scientifique dans la description des peuples africains, de leurs mœurs et de la botanique (emploi d'une terminologie latine pour les plantes) et, en même temps, il propose un esprit préromantique dans le récit des aventures et des dangers (par exemple, la crainte d'être découvert comme faux musulman). Jean-Baptiste Douville exalte ce schéma binaire du récit à des limites extrêmes, d'un côté en faisant suivre Voyage au Congo par deux annexes scientifiques avec les résultats de ses recherches ethnographiques, de l'autre côté en présentant un véritable héros à la place du voyageur, accompagné par une liste (toujours en annexe) des difficultés rencontrées tout au long du voyage, qui doit servir aux futurs voyageurs pour les mettre en garde des dangers. D'ailleurs, les descriptions de l'Autre africain, riches de bestialité et de sauvagerie (il parle longuement des anthropophages) servent à Douville pour souligner souvent ses actes d'héroïsme. Les deux voyages de Paul Du Chaillu ont sans aucun doute un fort caractère scientifique, notamment pour les nouvelles informations que ce voyageur révèle à la suite de ses explorations : l'étude sur la tribu cannibale des Fans, la première représentation du gorille et, surtout, la découverte des Pygmées, peuplade réputée mythique jusqu'à ce moment là. Mais à côté du voyageur savant et aventurier, Du Chaillu propose une nouvelle figure, celle du touriste : en effet, dans plusieurs passages de son Voyages et aventures dans l'Afrique équatoriale, il insiste sur le « plaisir » pour les parties de chasse, d'ailleurs une des raisons de son premier voyage (la chasse au gorille est aussi nommée dans le titre du récit).

Pour le moment, on a parlé de voyageurs qui ont visité l'Afrique en solitaire, mais à partir de 1871, une nouvelle vague d'explorations s'affirme dans le contexte français, cette fois dominée par des expéditions. Ce sont les années de naissance des premières sociétés de géographie ou d'anthropologie et de la réflexion sur l'évolutionnisme, à la suite de la publication de L'Origine des espèces par Darwin en 1859. Le journalisme devient de plus en plus important dans le contexte viatique, avec certaines revues (comme Le Tour du Monde ou la Revue des Deux Mondes) qui ont un rôle décisif pour la diffusion des textes de voyage et de leur savoir d'exploration. C'est précisément dans Le Tour du Monde que Pierre Savorgnan da Brazza publie ses Voyages dans l'Ouest africain, dans lesquels il se propose comme un nouvel explorateur moderne qui incarne « une modernité nationale et colonisatrice en pleine expansion ». La colonisation comme libération trouve en Brazza un porte-parole, qui fait passer au deuxième plan les résultats scientifiques de l'exploration, pour exalter le nationalisme, symbolisé par l'omniprésent drapeau français. À côté de cette « idéologie antiesclavagiste humanitariste », Lyon voit la création de « L'œuvre pour la propagation de la foi » qui fait de la ville un des centres les plus importants du point de vue missionnaire. Comme exemple de récit de voyage missionnaire, Demeulenaere étudie Joachim Buléon dont Sous le ciel d'Afrique affirme la primauté de la mission sur la colonisation, tout en utilisant le racisme comme exorde pour une « correction » catholique, qui s'oppose à l'idéologie protestante. Buléon présente le départ du missionnaire comme une façon de quitter le monde moderne, marqué par la dissolution, pour un voyage vers l'Éden terrestre, peuplé par d'innocents Africains qui correspondent très bien à un idéal catholique de « bon sauvage ». L'appel de l'Afrique n'a rien d'héroïque ni de spirituel dans le cas du tourisme, qui naît à la fin du XIXe siècle. Bien au contraire, Edmond de Mandat Grancey met en scène une parodie des récits d'exploration, caractérisée par un humour (souvent macabre, comme dans le cas de la description du cannibalisme) qui doit captiver un lecteur non spécialiste et qui doit associer une description des lieux visités avec plusieurs anecdotes, sources de divertissement. Demeulenaere présente, enfin, un très intéressant excursus parmi trois ouvrages de fiction, qui appartiennent à la « littérature d'aventure », qui doit beaucoup aux récits des explorateurs et des missionnaires, mais aussi aux reportages journalistiques, comme ceux de Stanley :

Trois auteurs se distinguent à cet égard : Pierre Loti, qui emploie l'Afrique non pas comme théâtre d'aventures mais comme scène d'un discours exotique ; Louis Noir, qui relaye dans ses romans d'aventures les stéréotypes racistes et nationalistes et finalement Jules Verne, dont l'œuvre en première instance destinée à la jeunesse se fera un écho puissant des découvertes géographiques (p. 182).

Si avant la Grande Guerre le colonialisme français se proposait comme une « mission civilisatrice », actualisée à l'aide d'une destruction progressive des coutumes et de la culture africaine, après 1914 l'idéologie se redimensionne radicalement et, en particulier, la littérature (avec le surréalisme) et l'art subissent une fascination par la culture « noire » (d'ailleurs, la transformation du Musée du Trocadéro en Musée de l'Homme témoigne d'une certaine prise de conscience). Demeulenaere propose, donc, dans cette dernière partie de son étude, trois écrivains-voyageurs : Paul Morand, Albert Londres et Michel Leiris. Dans Paris-Tombouctou, Morand est le touriste moderne par excellence, pour lequel le « plaisir » est la véritable raison du déplacement. Son texte contient des conseils pratiques de voyage, mélangés avec humour et avec une tension souvent dramatique, pour attirer l'attention des lecteurs-touristes, grâce à un style qui rappelle celui des romans d'aventure. L'Afrique - et surtout le corps de l'Africain - est esthétisée, comme dans un musée d'art primitif créé pour préserver cette « beauté raciale intacte ». Terre d'ébène d'Albert Londres met en scène, au contraire, une Afrique blessée par la colonisation sauvage : Londres est le journaliste critique qui dénonce l'entreprise coloniale qui s'est appropriée des récits de voyageurs (ou bien qui les a utilisés et exploités) pour légitimer l'intervention en terre africaine. Il est intéressant de noter qu'il nomme ces voyageurs des « missionnaires », tout en créant un résumé du parcours qu'on vient de suivre dans les chapitres précédents de l'ouvrage de Demeulenaere (en particulier dans le deuxième). Enfin, Michel Leiris conclut l'étude sur une image totalement spectrale de l'Afrique. Si les œuvres de Morand et de Londres avait voulu représenter une critique, respectivement du tourisme et du colonialisme, L'Afrique fantôme de Leiris se présente à première vue comme un travail scientifique sur les peuplades rencontrées, mais devient, au fur et à mesure que le voyageur pénètre dans le continent, la source d'une forte désillusion, face à un territoire qui n'a rien de pittoresque, mais qui est devenu « un fantôme, une caverne ossuaire, une cité pourrissante ».

Une étude très intéressante et bien structurée. Le style clair et passionné d'Alex Demeulenaere permet une lecture très agréable, pour un public de non spécialistes, et étudie la littérature de voyage en Afrique, dans la période la plus proche de nous, sous un point de vue peu commun, c'est-à-dire la scénographie des voyages et de la façon de les raconter.

Alessandra Grillo

Quatrième de couverture

Le voyage en Afrique noire a toujours fasciné les écrivains français, particulièrement au cours de la période (pré)coloniale. Cette étude analyse la scénographie d'un ensemble de récits qui couvrent le siècle entre 1830 et 1931. Les lectures de Caillié, de Verne, de Morand, de Leiris et d'autres permettent de retracer l'évolution des identités du voyageur et l'influence de celle-ci sur le regard porté sur l'Africain et l'Afrique. Elles offrent ainsi des éléments de réponse aux questions postcoloniales d'aujourd'hui.

Référence bibliographique:

Alex Demeulenaere, Le récit de voyage français en Afrique noire (1830 - 1931). Essai de scénographie, Berlin, LIT Verlag, coll. « Littératures et cultures francophones hors d'Europe », n° 3, 2009, 14 x 21 cm., 306 p., ISBN 978-3-643-10101-3, 39.90 €

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « L'AFRIQUE NOIRE À L'ÉPOQUE DU COLONIALISME FRANÇAIS », Astrolabe [En ligne], Mars / Avril 2010, mis en ligne le 08/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mars-avril-2010/dossier/l-afrique-noire-l-epoque-du-colonialisme-francais