À L’ABORDAGE !

Astrolabe N° 30
CRLV – Université Paris-Sorbonne
À l'abordage !
Vie quotidienne (ou presque) de pirates, flibustiers, boucaniers et Cie

À L'ABORDAGE !
Vie quotidienne (ou presque) de pirates, flibustiers, boucaniers et Cie

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À quoi pense-t-on quand on prononce le mot « pirate » ? Au trésor caché de Stevenson ? À la brutalité de Barbe-Noire ? Ou à la séduction d'Errol Flynn et de Johnny Depp ? « Le trésor est l'attribut obligé du pirate. Lequel est rusé, plutôt patibulaire, porte une jambe de bois, un crochet en guise de main ou à défaut un bandeau sur l'œil et un perroquet sur l'épaule » (p. 37). Que des stéréotypes ! Pour faire un peu de clarté dans cet univers de fantaisie, la lecture du nouvel ouvrage de Jean-Pierre Moreau, Pirates au jour le jour, s'impose. Notamment car il détruit les certitudes provenant de nos lectures de jeunesse ! Rien d'extraordinaire dans la vie quotidienne des pirates : tout comme Moreau le soutient, « elle ne diverge pas de manière spectaculaire de la vie quotidienne des marins de l'époque » (p. 147).

Dans les années qui suivent le traité de Tordesillas (1494), à la France et à l'Angleterre il ne reste que l'alternative de la piraterie, face à un Nouveau Monde partagé entre Espagne et Portugal. La première vague de piraterie anglaise et française (1690-1709) touche l'océan Indien et la mer Rouge : les proies sont les navires indiens et arabes et ceux qui transportent les pèlerins musulmans vers La Mecque ; la deuxième vague (1697-1701) est presque totalement française et se développe aux Antilles. Enfin, la troisième vague est celle qui correspond à l'âge d'or de la piraterie, entre 1715 et 1726 : les deux centres d'action sont, d'un côté les Bahamas, de l'autre Madagascar. Il faut remarquer que pendant cette période, le monde maritime subit une forte crise de l'emploi : à cause de la fin de la guerre de Succession d'Espagne, plusieurs équipages sont désarmés et les hommes sont soit absorbés dans la marine marchande (avec des salaires très faibles) soit laissés à terre. La tentation du drapeau noir à la tête de mort devient forte.

Grâce à une écriture passionnante, Jean-Pierre Moreau fait voyager le lecteur à bord d'un navire pirate : de la composition des équipages (généralement des Anglais, Écossais, Français, mais aussi des noirs antillais ou malgaches), à la présence de femmes pirates. En ce qui concerne l'aspect physique et le costume, Moreau nous démolit d'autres légendes : les pirates ne sont pas tatoués, ils portent rarement des boucles d'oreilles, ils aiment les vêtements colorés et bizarres, mais seulement à titre de dérision envers cette société qui les a mis au ban et, en tous cas, ils ne portent jamais ce genre de costume pendant les batailles, où ils préfèrent garder une tenue plus pratique. En revanche, les jambes de bois et les crochets sont très répandus : après les assauts, il est fréquent de voir des opérations plutôt sommaires, pour couper des jambes ou des mains qui risquent la gangrène, avec des scies incandescentes et des gorgés de rhum pour le malade et pour le « docteur ».

Les navires pirates sont toujours dotés d'armes en quantité et la vie à bord ne diffère pas spécialement de celle des marins de guerre de l'époque. Souvent, ces derniers sont attirés par la piraterie pour les conditions de vie, car un équipage très nombreux permet de diviser encore plus les taches maritimes, qui ne sont pas aussi lourdes que sur un bateau marchand. Également, les marins sont souvent obligés de se nourrir de vivres pourris et en basse quantité, alors que sur les navires pirates, après les pillages, ils disposent de nourriture et d'alcool en abondance. En revanche, quand ils se trouvent en état de besoin et se rapprochent de la côte (par exemple pour chercher de l'eau), ils doivent faire très attention, car dans les ports un navire qui se fait passer pour marchand, avec un équipage nombreux, paraît toujours suspect.

Une autre caractéristique du navire pirate est le drapeau, qui peut être rouge ou noir : le rouge vient des flibustiers (les corsaires qui ont reçu une commission et qui limitent leurs pillages à l'Amérique ibérique) et signifie « pas de quartier » ; le noir est la couleur la plus répandue et signifie très simplement la mort. L'ajout de la tête de mort avec les os croisés vient, probablement, du fait que sur les journaux de bord c'était le signe qui était marqué à côté du nom des marins morts. Mais selon les navires, le drapeau peut montrer d'autres images, comme des squelettes, des représentations de la Mort avec la faux, des gouttes de sang ou des larmes.

Un pirate n'est pas un pirate s'il n'a pas un trésor caché quelque part. Mais, autre certitude d'enfance qui se brise, rarement ce trésor est enterré sur une île lointaine des mers du Sud. En outre, il est fort improbable qu'un pirate dessine une carte du trésor : la plupart de ces hommes est analphabète ou sait à peine lire et écrire. Par contre, certains pirates enterrent leur trésor dans un lieu bien connu (souvent sur les îles où ils ont l'habitude de trouver refuge), généralement en cas d'arrestation, pour échapper à l'accusation de piraterie et avec l'intention d'aller le récupérer dans un deuxième moment. Il y a bien sûr des cas d'enterrements de trésors célèbres, comme ceux de Barbe-Noire, de William Kidd ou de La Buse, et plusieurs parties de trésors pirates ont été retrouvées sur les îles autour de La Réunion, car tout simplement, à l'époque, sur l'île Bourbon il n'existait pas de banque avec location de coffre-fort.

La lecture de Pirates au jour le jour est extrêmement agréable : avec un langage frais et pétillant, Jean-Pierre Moreau restitue une fresque de la vie pirate, fruit de longues et importantes recherches d'archives (il reproduit, par exemple, le seul texte connu d'un contrat liant des pirates français), mais avec un style qui se rapproche du roman d'aventure : justement un roman de pirates !

Alessandra Grillo

Quatrième de couverture

Entourés dès l'enfance avec ces canailles de fiction que sont les capitaines Crochet, Flint, Rackham le Rouge ou Jack Sparrow, avons-nous encore quelque chose à apprendre sur les pirates, ceux de l'âge d'or, les capitaines Kidd, Barbe-Noire ou La Buse ?

Certes oui, car si l'on tente de dépasser la vision romantique et romancée héritée des écrivains et des cinéastes, la vie quotidienne des pirates reste floue. Que s'est-il donc vraiment passé à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle sur les routes maritimes du globe, des Antilles à Terre-Neuve, de l'océan Indien aux côtes du Pacifique ? Pourquoi et comment quelques milliers de marins se révoltent-ils et mettent-ils en péril le commerce maritime ? Forment-ils une communauté autonome, avec ses codes, ses coutumes et ses idéaux ? Comment partagent-ils leur butin, avant de le cacher (évidemment) sur une île déserte ?

Après un bref résumé historique, Jean-Pierre Moreau démêle le vrai du faux et restitue la vie, au jour le jour, des pirates. Abordant tant le rôle du capitaine, les escales, les combats, les tortures que leurs tatouages, leurs drapeaux, leurs habitudes alimentaires, leur religion et leur vie sexuelle, l'auteur exhume de vieux grimoires le quotidien de ces forbans et livre le manuel du parfait pirate.

Référence bibliographique:

Jean-Pierre Moreau, Pirates au jour le jour, Paris, Tallandier, 2009, 14 x 21 cm., 182 p., ISBN 978-2-84734-503-2, 18 €

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « À L'ABORDAGE ! », Astrolabe [En ligne], Mars / Avril 2010, mis en ligne le 08/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mars-avril-2010/dossier/l-abordage