ÉCRIRE DES RÉCITS DE VOYAGE

Astrolabe N° 24
CRLV – Université Paris-Sorbonne
Écrire des récits de voyage
« Esquisse d’une poétique en gestation »

ÉCRIRE DES RÉCITS DE VOYAGE
« Esquisse d'une poétique en gestation »

 

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Les Presses de l'Université Laval publient, sous la direction de Marie-Christine Pioffet, les actes d'un colloque tenu à Toronto en mai 2006. Le titre, Écrire des récits de voyage, rend la problématique, suivie tout au long du volume, du récit de voyage comme genre en constante évolution et de l'étude d'une « poétique en gestation », comme le sous-titre l'indique.

D'abord, Marie-Christine Pioffet et Réal Ouellet proposent deux textes introductifs, qui clarifient les problèmes du genre viatique, dominé par un « caractère hybride de sa composition formée de récits de pèlerinage, de relations de découverte et de séjour, de journaux de bords, d'inventaires ethnographiques ou de bestiaires, de traités de botanique, de comptes rendus de missions ou encore de rapports d'expédition scientifique. Cette diversité discursive se traduit par un flottement terminologique, si bien que le genre viatique peut porter le titre de voyage, de description, d'histoire, de mémoires, de journal ou de découverte » (p. 1-2). Marie-Christine Pioffet insiste sur le caractère d'utile dulci des récits, qui décrivent des aspects et des lieux inconnus des lecteurs et qui utilisent souvent la « rhétorique de la singularité », selon la définition de Sophie Linon Chipon. Réal Ouellet propose une magistrale réflexion sur la composition et les caractères du récit de voyage : d'abord, ce type de texte emprunte plusieurs formes aux genres classiques de l'Antiquité, tels que l'épopée, le roman, l'histoire, le traité de géographie, l'encyclopédie. Ensuite, l'auteur analyse le récit de voyage dans ses trois grands caractéristiques : le récit (qui met en action le voyageur, souvent en le héroïsant à travers la relation des difficultés rencontrées), la description (à la fois insérée de manière chronologique dans la suite du récit ou comme digression didactique, dans un bloc compacte, au centre de l'œuvre) et le commentaire (la réaction du voyageur face à une réalité étrangère, à expliquer aux lecteurs).

Les contributions sont ensuite partagées entre cinq parties.

Dans la première, on étudie le passage de la phase du voyage à celle de l'écriture du récit. Anne-Sophie Germain-De Franceschi relate sur les récits de pèlerins en Terre Sainte, textes précieux et comme guides pour les futurs pèlerins et comme livres de méditation pour ceux qui ne peuvent pas se rendre dans les Lieux saints. Mariette Cuénin-Lieber trace le portrait du voyageur-modèle, en suivant les Soirées helvétiennes, alsaciennes et franc-comtoises, qui doit être instruit et sensible, philosophe et, finalement, un « homme qui médite & qui pense », un « voyageur pensant ». Trois voyageurs italiens, Luigi Castiglioni, Filippo Mazzei et Paolo Andreani, visitent les États-Unis à l'époque des Lumières et leurs récits sont analysés par Bruno et Diana Donderi. Enfin, deux communications étudient des récits remaniés, où les voix des voyageurs sont retouchées : dans le cas de Laudonnière ce fut Martin Basanier qui travailla sur son voyage en Floride (Isabelle Lachance), alors que pour le chevalier d'Arvieux, son récit passa à travers les mains de ceux qui devaient rassembler et corriger ses manuscrits (Francis Assaf).

La deuxième partie est dédiée aux modèles et aux tâtonnements du voyageur. Élodie Burle reprend le discours sur le pèlerinage, avec les Errances de Frère Félix Fabri en Terre Sainte et en Égypte : « Errances insiste sur un apparent désordre, une progression aléatoire dans les deux périples de pèlerinage que Frère Félix Fabri a vécus » (p. 112). Sophie Tonolo présente le Voyage en Languedoc de Chapelle et Bachaumont et la Relation d'un voyage en Limousin de La Fontaine comme modèles de littérature viatique : ces trois poètes (appartenant à « la deuxième génération de lettrés qui irradient les salons d'un certains esprit français », p. 123) contribuent à transformer leurs ouvrages de simples descriptions de voyage en œuvres littéraires, grâce à trois caractéristiques fondamentales de leurs textes : d'abord le choix de la forme épistolaire, qui crée un échange entre écrivain et lecteur, ensuite « une écriture discontinue, une allure libre qui affichent leur dédain de l'exhaustivité et dégagent le récit de toute soumission au réel » (p. 124), enfin l'adoption de l'alternance entre prose et vers. Alia Baccar montre l'influence de l'œuvre de Jean-Léon l'Africain sur d'autres voyageurs en Afrique et, en particulier, sur Thevet, La Popelinière, Villamont et, plus tard, sur Corneille (dans Le Cid) et sur la romancière Mlle de Scudéry. La dernière communication, par Gábor Gelléri, porte sur un échec, l'œuvre de Claude Le Beau fortement critiquée par ses contemporains, surtout pour avoir présenté « en tant qu'élément vu des choses qui n'ont été que lues, sans préciser ses sources » (p. 152).

La troisième partie est dédiée à trois communications concernant les comptes rendus de missions : au Japon, avec Geoffroy Atkinson et ses Lettres du Japon, un véritable succès littéraire grâce à leur richesse et leur hybridité (Guy Poirier), en Nouvelle-France, avec Paul Lejeune et les Relations des Jésuites (Yvon Le Bras), et en Louisiane, avec Louis Hennepin et sa réflexion sur Dieu, sa description et sa fonction, dans le Nouveau Voyage (Mylène Tremblay).

La quatrième partie porte sur quelques exemples de récits qui s'entrecroisent avec d'autres genres littéraires. Myriam Marrache-Gouraud étudie la présence et les descriptions de la botanique dans certains récits du XVIe et du XVIIe siècle : en effet, l'auteur remarque que, trop souvent, dans la cartographie de l'époque, on trouve des représentations d'animaux fabuleux ou d'hommes monstrueux, mais très rarement de plantes ; l'auteur présente, ensuite, l'exemple de la représentation de la banane et de l'ananas. Sylvie Requemora-Gros analyse certains topoi de l'écriture du récit de voyage, tels que la captatio benevolentiæ, pour intéresser le lecteur, l'insertion d'anecdotes tragiques, comiques, picaresques ou galantes, ou encore les digressions. On peut ensuite voir la présence d'éléments romanesques dans deux récits de voyage aux Indes orientales, d'abord par Isabelle Morlin, dans l'analyse du Voyage des Indes orientales de l'abbé Carré, et par François Moureau, qui montre, au contraire, comment l'anecdote devient une parabole dans le Journal d'un voyage fait aux Indes orientales de Robert Challe.

La quatrième partie illustre et analyse la présence iconographique dans les récits de voyage. Patricia Gravatt présente les gravures, caractérisées par un fort réalisme, dans la relation du voyage au Nouveau Monde de Hans Staden ; Catherine Broué reprend la relation de Louis Hennepin, qui accompagna le chevalier de La Salle dans ses explorations du Mississipi, pour en étudier l'iconographie ; enfin, Frank Lestringant montre trois cas d'influence de la cartographie sur le récit, à travers la « carte in absentia [...], absente matériellement du livre » de Jean de Léry relatant son voyage au Brésil, la coexistence entre carte et texte dans les Grands Voyages de Théodore de Bry et les cartes d'îles dans les Cosmographies et Insulaires de la Renaissance.

Les trois contributions qui constituent la cinquième et dernière partie, présentent trois ouvrages en marges du discours sur le récit de voyage : Normand Doiron présente une étude sur le langage de l'Odyssée, œuvre fondamentale dans le panorama viatique, Florence Clerc explore une « énigme littéraire », l'anonyme Viaje de Turquía qui s'inscrit aux limites de l'utopie viatique, et, enfin, Pierre Berthiaume illustre la figure du Philosophe Sauvage et le topos de la critique de la société française du XVIIIe siècle, à travers le regard littéraire des sauvages du Nouveau Monde.

Écrire des récits de voyage n'est pas un simple ouvrage qui réunit des actes de colloque, mais propose un regard comparé et très bien structuré sur plusieurs aspects de l'écriture du récit de voyage, avec ses caractères topiques, ses difficultés de construction et ses problématiques encore ouvertes, tout en présentant un langage clair et passionnant. La bibliographie à la fin de chaque contribution donne, enfin, une pléiade des meilleures études viatiques, en mêlant les textes généraux classiques avec les œuvres plus spécifiques sur chaque sujet.

Alessandra Grillo

Quatrième de couverture

Le récit de voyage passe pour un genre indéfinissable, oscillant ­entre le compte rendu d'une aventure, l'inventaire des particularités locales et le commentaire qui médiatise ou interprète la diversité. La narration d'un séjour en pays étranger se ramifie à vrai dire en plusieurs sous-genres qu'il est difficile de regrouper, si ce n'est par des traits liés à son contenu, au déplacement dans l'espace et à l'engagement plus ou moins marqué du sujet qui rapporte les événements. Sur le plan discursif, l'alternance fréquente entre le déroulement chronologique et le découpage thématique témoigne de flottements génériques. Malgré les hésitations formelles quant au canevas à adopter, les relateurs semblent disposer d'un protocole implicite d'écriture, ce que suggèrent le paratexte liminaire et les réflexions métadiscursives disséminées au fil des relations, journaux de bord, mémoires, histoires et descriptions, quel que soit l'intitulé qu'ils donnent à leurs écrits. Ce sont précisément ces règles sous-jacentes, mais aussi les constances de ce genre « nomade » ou hybride que tentent de mettre au jour ces enquêtes multiples. Il s'agit de voir comment le relateur cherche à ordonner et à investir, d'une finalité autre que temporelle ou spatiale, une trame diégétique entrecoupée, à donner sens et cohésion à des observations brutes ou recueillies au hasard des rencontres. À travers le récit de voyage se déploient entre les lignes des normes ou des habitudes scripturales (exigence de la nouveauté, affirmation de véracité, quête de la singularité ou de l'anecdote divertissante, multiplication des références savantes ou des réminiscences livresques, traces de réécriture ou poétisation de la réalité, transposition théâtrale ou romanesque de certains épisodes), bref, autant d'indices qui témoignent d'une tradition littéraire propre au discours viatique, mais aussi d'une volonté de faire œuvre.

Référence bibliographique:

Marie-Christine Pioffet (dir.), Écrire des récits de voyage. (XVe - XVIIIe siècles) Esquisse d'une poétique en gestation, avec la collaboration d'Andreas Motsch, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 358 p., 39,95 $, ISBN 978-2-7637-8616-2

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « ÉCRIRE DES RÉCITS DE VOYAGE », Astrolabe [En ligne], Mars / Avril 2009, mis en ligne le 06/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mars-avril-2009/dossier/ecrire-des-recits-de-voyage