VOYAGES D’ÂMES : DU GARABONCIÁS AU TROUBADOUR

Astrolabe N° 18
CRLV – Université Paris-Sorbonne
Voyages d'âmes : Du garaboncias au troubadour
Carla Corradi Musi (éd.), Simboli e miti della tradizione sciamanica, Bologna, Carattere, 2007

VOYAGES D'ÂMES : DU GARABONCIÁS AU TROUBADOUR
Carla Corradi Musi (éd.), Simboli e miti della tradizione sciamanica, Bologna, Carattere, 2007

 

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Ceux qui ont de la familiarité avec la littérature et la culture hongroise connaissent sans aucun doute le garabonciás. Le garabonciás est un étudiant, généralement de l'est de l'Europe, qui, après treize ans d'études dans une école où le diable enseigne, entreprend une sorte de vagabondage, d'un pays à l'autre, en voyageant à pied, habillé de chiffons, en demandant du pain et du lait de village en village et en lançant des malédictions à ceux qui lui refusent de la nourriture ; cet étudiant a une figure équivalente en Croatie, dans le grabancijaš. Il est intéressant de voir le sujet de la nécromancie lié d'une manière si profonde à la thématique du voyage. Mais le thème magique ressort non seulement dans les régions plus à l'est de l'Europe, mais aussi dans la France très connue du XIVe siècle : si on pense aux troubadours, on peut voir dans ces poètes les héritiers des anciens bardes et druides, qui conservaient la culture et la mémoire historique des tribus et qui parcouraient les villages à pieds en racontant les anciennes histoires mythiques, tous entourés d'une aura magique.

On peut retrouver ces sujets, entre autres, dans le volume que l'Université de Bologne présente, contenant les actes du colloque international « Simboli e miti della tradizione sciamanica » (Symboles et mythes de la tradition chamanique), organisé par la section de Philologie finno-ougrienne et le département de Langues et Littératures Étrangères Modernes le 4 et le 5 mai 2006 ; le colloque a été organisé par la prof. Carla Corradi Musi, en l'honneur de Amedeo Di Francesco, professeur de Langue et Littérature hongroise à l'Université de Naples « L'Orientale ».

Le volume des actes, ainsi que le colloque, est partagé en trois grandes parties : une série d'analyses des symboles chamaniques que l'on retrouve dans la mythologie et dans la littérature nordique et hongroise (ancienne et contemporaine), les rapports entre chamanisme finno-ougrien, croyances indo-européennes, mythes celtiques et les traditions populaires des Amérindiens du nord et, enfin, un portrait du chaman comme « homme de médecine » à l'intérieur de la société tribale.

La première partie de l'ouvrage est celle qui se relie plus proprement au domaine finno-ougrien : Carla Corradi Musi en analyse les symboles et les mythes (comme le dit le titre), en nous amenant dans un voyage parmi le totémisme finno-ougrien et sibérien, qui touche la cosmologie, la faune et la flore sacrées et les costumes rituelles des chamans ; Mihály Hoppál parcourt le procédé de la fabrication d'un tambour chamanique et explique le symbole de ses dessins et le choix de ses matériels ; ensuite, trois communications touchent trois entités fondamentales de la mythologie finno-ougrienne : l'ours, dont Juha Pentikäinen décrit les légendes cosmogoniques et les traditions de chasse chez les Lapons et les Finnois, qui le considèrent comme leur ancêtre, la Déesse Mère, dont l'image mythologique est reconstruite par Pavel F. Limerov, et le phénix, dans son rapport avec le chaman, étudié par Alessandro Grossato. Enfin, à la communication de Mihály Hoppál se relie celle de Romano Mastromattei, qui pose son attention sur la musique et les sons dans les séances chamaniques, en reprenant le travail, fondamental sur ce sujet, de Gilbert Rouget, La Musique et la transe (1980). Jusqu'ici, les auteurs ont analysé les symboles dans la mythologie, mais dans les articles suivants on peut lire que l'on retrouve ces mêmes symboles chamaniques dans la littérature finlandaise et hongroise contemporaine. En particulier, pour la Finlande, Pertti Lepistö propose une recherche des éléments kalévaléens dans la musique et dans certains ouvrages littéraires contemporains, comme par exemple les romans de Arto Paasilinna (un des romanciers finlandais les plus importants) ; pour la Hongrie, Amedeo Di Francesco analyse un poème de Jenő Dsida, qui traite d'un garabonciás. Arianna Quarantotto analyse son équivalent croate, le grabancijaš, en nous présentant le voyage d'un jeune nécromancien à Zagreb. Enfin, on revient en Hongrie, avec Zsuzsanna Rozsnyói, qui relate le mythe de la métamorphose du cerf, dans la littérature hongroise contemporaine.

La deuxième partie est plutôt de caractère comparatiste, car on y trouve des communications qui mettent en relation le chamanisme finno-ougrien avec la mythologie du monde grec ancien (Gabriele Costa), qui reconstruisent l'identité du troubadour, en suivant le procédé de transformation chaman → poète → barde → druide → troubadour, pour identifier ce dernier comme « celui qui trouve (en cherchant ou en ayant cherché) » (Francesco Benozzo), qui cherchent les aspects chamaniques dans les romans courtois de Chrétien de Troyes et de la « matière bretonne » (Sonia Maura Barillari) et, enfin, qui mettent en évidence l'importance de certains éléments chamaniques dans la culture des Amérindiens du nord, d'un côté par rapport à la danse du soleil (Enrico Colomba) et de l'autre au sujet du symbolisme de la pipe (Rita Barchetti).

Enfin, la dernière partie présente deux articles d'un groupe de spécialistes de toxicologie, qui ont examiné le chaman comme « homme de médecine », en en traçant un portrait scientifique (Giovanni Pierini, Tiziana Balbi, Luca Cimino) et en faisant un véritable voyage parmi la mythologie de cet « opérateur de la santé mentale » (Alfredo Ancora). La collaboration avec les chercheurs du domaine médical avait déjà commencé à l'occasion du colloque organisé, toujours par la section de Philologie finno-ougrienne, à Bologne au département de Biologie Évolutionnaire Expérimentale en 2003, en permettant d'ouvrir un scénario comparé extrêmement passionnant et vaste.

Le volume des actes se conclut avec un long appendice dédié aux travaux de recherche du prof. Di Francesco, avec sa bibliographie complète (mise au jour en 2006) et avec un beau cahier photographique en couleur, qui sert de complément à plusieurs articles, contenant des gravures et des images de tambours, de plaques métalliques en forme d'animaux et de costumes rituelles.

 

Alessandra Grillo

Référence bibliographique:

Carla Corradi Musi (éd.), Simboli e miti della tradizione sciamanica. Atti del Convegno Internazionale (Bologna, 4-5 maggio 2006) in onore di Amedeo Di Francesco, Bologna, Carattere, 2007, 192 p. (informations pour l'achat : http://xoomer.alice.it/sciamanesimolaboratoriolingue/Home.html)

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « VOYAGES D’ÂMES : DU GARABONCIÁS AU TROUBADOUR », Astrolabe [En ligne], Mars / Avril 2008, mis en ligne le 30/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mars-avril-2008/dossier/voyages-d-ames-du-garaboncias-au-troubadour