REVENIR, SE SOUVENIR, ÉCRIRE : LE RÉCIT DE VOYAGE BEAUVOIRIEN

Astrolabe N° 45
Université Denis Diderot-Paris 7
Revenir, se souvenir, écrire : Le récit de voyage Beauvoirien

REVENIR, SE SOUVENIR, ÉCRIRE :
LE RÉCIT DE VOYAGE BEAUVOIRIEN

 

Simone de Beauvoir, écrivaine engagée, philosophe, romancière, est aussi une voyageuse infatigable. Elle a parcouru des kilomètres de routes, escaladé bien des monts, a osé se glisser dans quelques eaux. Pourtant, elle est toujours revenue à Paris. Pourquoi ? Nous aimerions nous interroger sur les raisons qui la poussent à regagner la capitale, ainsi que sur la manière dont elle transmet ses souvenirs de voyage dans ses mémoires.

L'odyssée peut parfois se transformer en exil définitif, comme pour Arthur Rimbaud ou Aurélie Tidjani, mais elle peut aussi être simple aller-retour entre deux points, pause dans le quotidien, sans incidences sur l'existence. Pour Simone de Beauvoir, le périple ne s'arrête pas au retour. Les sensations corporelles et mentales sont transformées en souvenirs écrits. Voyager n'est pas uniquement partir de Paris puis y revenir, c'est faire un trajet intérieur qui peut conduire à transcrire ses expériences, à continuer à garder un lien avec l'ailleurs et les personnes rencontrées. Lors de cette transcription, Simone de Beauvoir inscrit son corps dans le monde. Son corps n'est pas qu'un simple mécanisme qui lui permet de se mouvoir, la mémorialiste le place au centre de son rapport au monde.

Tout d'abord, nous nous pencherons sur les modalités du voyage, sur les raisons qui poussent Simone de Beauvoir à quitter Paris, puis à y revenir. Ensuite, nous retracerons les étapes du souvenir qui aboutissent à l'écriture de la chronique viatique, où le corps joue un rôle, depuis les achats (de vêtements, de souvenirs) pendant ses pérégrinations, jusqu'à la narration des séjours insérée dans l'autobiographie, sans oublier les rencontres que Beauvoir fait pendant ses expéditions. Puis, nous nous interrogerons sur les choix narratifs beauvoiriens, sur les raisons qui poussent l'écrivaine à s'attarder et à revenir sur certains lieux dans ses souvenirs, alors qu'elle ne fait qu'en mentionner d'autres.

Modalités du voyage 

Tout d'abord, ce sont ses parents qui transportent Simone de Beauvoir hors de Paris, alors qu'elle n'est âgée que de quelques mois. Selon une tradition familiale bien établie et qui perdure jusqu'à sa majorité, les Beauvoir se rendent chaque été dans les propriétés familiales de La Grillère et de Meyrignac, dans le Limousin. L'enfant découvre la nature, domestiquée dans le parc de Meyrignac et sauvage autour de La Grillère (Beauvoir 1999a : 35) :

Barrée de cascades artificielles, fleurie de nénuphars, la "rivière anglaise", où nageaient des poissons rouges, enserrait dans ses eaux une île minuscule que deux ponts de rondins reliaient à la terre. [...] le parc, entouré de barrières blanches, n'était pas grand, mais si divers que je n'avais jamais fini de l'explorer. [...] Le parc, plus vaste et plus sauvage que celui de Meyrignac, mais plus monotone, entourait un vilain château [...].

Puis, ce sont essentiellement ses lectures qui la feront voyager : atlas, mais aussi fictions. Comme le déclare le philosophe Michel Onfray dans sa Théorie du voyage (Onfray 2007 : 23) :

[...] le désir de voyage se nourrit mieux de fantasmes littéraires ou poétiques que de propositions indigentes par trop de semblances avec une réalité sommaire. [...] Entre le monde et soi, on intercalera prioritairement les mots.

Pour la petite fille, les murs de l'appartement du boulevard Raspail disparaissent, le monde entier surgit d'entre les pages ouvertes (Beauvoir 1999a : 33, 70-71) :

Je m'enchantais aussi des planches de mon atlas. Je m'émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu'îles au continent [...] À plat ventre sur la moquette rouge, je lisais Mme de Ségur, Zénaïde Fleuriot, les contes de Perrault, de Grimm, de Mme d'Aulnoy, du chanoine Schmidt, les albums de Töpffer, Bécassine, les aventures de la famille Fenouillard, celles du Sapeur Camenber, Sans Famille, Jules Verne, Paul d'Ivoi, André Laurie, et la série des " Livres roses ", édités par Larousse, qui racontaient les légendes de tous les pays du monde et pendant la guerre des histoires héroïques.

Il est intéressant de noter que si la mémorialiste ne relie pas explicitement ses lectures à son goût pour l'ailleurs, il nous est possible de le faire. Cette liste fait appel aux connaissances implicites du lecteur, puisque l'écrivaine cite ses lectures de manière multiple (noms d'auteurs, titre du roman, contenu du livre, genre littéraire). Tous les auteurs et les ouvrages cités ont un rapport proche avec le voyage. Simone de Beauvoir cite le général Dourakine (dont l'histoire se déroule en Russie dans le roman éponyme) parmi les personnages qui ont marqué son imaginaire, tout comme M. Cryptogame du dessinateur Töpffer (Beauvoir 1999a : 71), qui se rend à Nantes, Avignon, Arles, Marseille, au Nouveau Monde, au Pôle Nord, en Algérie, et à Grasse, poursuivant les papillons et poursuivi par sa maîtresse Éloïse (Töpffer 1861 : 8, 9, 14, 21, 29, 42, 19, 41). La bretonne Zénaïde Fleuriot fait voyager ses héros, soumis aux aléas de l'existence, tout comme la bonne Bécassine, autre Bretonne qui se retrouve, ahurie, à San Francisco. Les contes de Perrault, de Grimm et de Mme d'Aulnoy, quant à eux, fourmillent de pérégrinations, puisqu'il s'agit d'un genre où les personnages font l'apprentissage de la vie en étant contraints de partir de chez eux. C'est également ce qui arrive à Rémi, le héros de Sans Famille d'Hector Malot. L'autobiographe ne nomme ici aucun roman de Jules Verne en particulier, mais peu de pages après cette énumération, elle mentionne avoir vu l'adaptation théâtrale du Tour du monde en quatre-vingts jours au Châtelet (Beauvoir 1999a : 74). Dans La Force de l'âge, Beauvoir cite également un autre ouvrage de Verne, publié en 1880, La Maison à vapeur (Beauvoir 1999b : 227) comme lecture enfantine. Paul d'Ivoi était l'auteur des Cinq sous de Lavarède[1] à mettre en parallèle avec Le Tour du monde en quatre-vingts jours. L'unique narration d'André Laurie (pseudonyme de Paschal Grousset) que l'écrivaine évoque est L'Écolier d'Athènes (Beauvoir 1999a : 158, 300), qui fait partie de l'ensemble « La Vie de collège dans tous les pays ». Le sapeur Camenber et la famille Fenouillard vivent de nombreuses aventures par terre et par mer. Ces héros provoquent l'envie de partir, comme en témoigne Jean Cocteau dans son Tour du monde en 80 jours (Cocteau 2009 : 19) :

Dès le départ, nous devions prendre le rythme des familles Perrichon et Fenouillard, de MM. Vieuxbois et Cryptogame. Ces personnages de Töpffer et de Christophe, plus encore que ceux de Verne, furent à l'origine de cette poésie aventureuse qui nous habite depuis l'enfance et nous met le diable au corps.

Nous retrouvons ces deux façons d'aborder le périple tout au long de l'existence de Beauvoir. L'auteure n'est pas une voyageuse en chambre ni même une voyageuse uniquement concentrée sur le passé. Outre les séjours estivaux dans sa famille, Beauvoir se rend chez des relations de ses parents pendant la première guerre mondiale, puis chez des amies pendant son adolescence. Après sa majorité, elle excursionne principalement avec des ami-e-s et ses amant-e-s, et parfois avec sa sœur cadette Henriette de Beauvoir, tout autour du monde : à l'exception de l'Australie, l'exploratrice de la modernité s'est rendue sur tous les continents.

La politisation progressive de Simone de Beauvoir lui a également ouvert bien des chemins. Surtout après la seconde guerre mondiale, elle ne part plus uniquement afin de suivre son bon plaisir. Elle est invitée au Brésil, en URSS, en Chine, à Cuba, en Israël et en Égypte, mais plutôt en tant que « Madame Sartre » que comme une écrivaine et femme engagée à part entière. Les seuls voyages politiques où elle a un véritable statut individuel sont ceux qu'elle effectue en Espagne et au Portugal à la fin de l'hiver - début du printemps 1945. En effet, elle rend compte de ses séjours en terre franquiste et salazariste dans des articles, ce qui lui vaudra des attaques ad feminam (Beauvoir 1998a: 48) :

Je rédigeai mes reportages ; celui que je fis sur Madrid parut dans Combat-Magazine, sous mon nom ; la radio espagnole m'accusa d'avoir forgé de toutes pièces des calomnies, pour de l'argent et sans quitter Paris. Combat commença d'imprimer une série d'articles sur le Portugal que je signai d'un pseudonyme pour ne pas compromettre mon beau-frère [ambassadeur].

Mais, généralement, le plaisir de voyager et de découvrir de nouveaux lieux domine, plaisir d'autant plus fort que la situation politique française est difficile à supporter. Lorsqu'elle se rend à Cuba en 1960 avec Sartre, elle se laisse aller à la joie de vivre, après la chape de plomb qui règne à Paris, en raison de la guerre d'Algérie, et à Madrid, écrasée sous le franquisme (Beauvoir 1999c : 282, 284) :

Après Madrid, après Paris, la gaieté éclatait comme un miracle sous le ciel bleu, dans la douceur sombre de la nuit. [...] C'était le Carnaval. [...] Jusqu'à l'aube, avec une bande d'amis, nous nous sommes mêlés au joyeux délire d'une foule encore ivre de sa victoire.

Parfois aussi, elle est agacée du « politiquement correct » de certaines situations lorsqu'elle se trouve à l'étranger. Elle note la manière dont les dirigeants égyptiens la font applaudir, ainsi que Sartre (Beauvoir 1998b : 514-515. Cf. aussi Beauvoir 1998b : 513-514) :

Une foule immense s'est portée à notre rencontre. Elle [...] clamait à pleins poumons : "Vive Sartre ! Vive Simon [sic]" Une institutrice hystérique faisait crier à un groupe placide de paysannes en noir : "Vive Simone ! Vive Simone !"

Notons le contraste à visée humoristique entre la solitude excitée de l'institutrice, qui, tel un chef d'orchestre, dirige le chœur des paysannes, et la masse de ces dernières, qui scande calmement le nom de l'écrivaine. Sauf pour les séjours en Espagne et au Portugal, partir de France est un véritable soulagement dans le cas des tournées politiques, car ces déplacements ont lieu en grande partie pendant les guerres de décolonisation. Simone de Beauvoir s'y est beaucoup impliquée, au point de susciter la haine d'une partie de ses compatriotes, qui soit ne voulaient pas de l'indépendance du Maghreb, soit refusaient de s'attarder sur les tortures commises en leur nom.

Chaque expédition est suggérée et préparée par une envie, un désir, qui vient très souvent de l'écrit. Dans son ouvrage sur le voyage déjà cité, Michel Onfray note (Onfray 2007 : 26) :

La richesse d'un voyage nécessite, en amont, la densité d'une préparation - comme on se dispose à des expériences spirituelles en invitant son âme à l'ouverture, à l'accueil d'une vérité à même d'infuser.

Simone de Beauvoir dévore guides touristiques, romans, traités d'économie,  essais et (auto)biographies qui lui découvrent un lieu et une époque. Un autre déclencheur de l'envie de partir, écrit ou oral, est le récit que ses amis et amant-e-s lui font de leurs séjours ici ou là. Sa meilleure amie d'enfance Zaza lui raconte ses périples en Italie et en Allemagne (Beauvoir 1999a : 155, 425), Paul Nizan évoque avec flamme la nouvelle URSS et la Turquie (Beauvoir 1999b : 236-237 ; Beauvoir 1998b : 406), Jean-Paul Sartre décrit avec force détails les États-Unis (Beauvoir 1998a : 53-55, 123), tout comme Jacques-Laurent Bost (un de ses amants des années trente) (Beauvoir 1998a : 123). Jean Pouillon, ami proche et collaborateur des Temps Modernes, parle du Tchad à son retour (Beauvoir 1999c : 249-250), et Olga Kosakieviz, une de ses amantes, ressuscite la Grèce de son enfance (Beauvoir 1999b : 279). Évoquer La Fée des grèves de Paul Féval à l'occasion de son premier séjour en Bretagne (Beauvoir 1999b : 127) permet à Beauvoir d'appréhender sa prochaine destination. Elle s'imprègne du cinéma et de la musique, tout particulièrement lorsqu'il s'agit des États-Unis, dont la domination culturelle de masse s'accroît après la première guerre mondiale. L'exemple le plus développé par l'écrivaine est celui du blues et du jazz, musiques à la mode à cette époque (Beauvoir 1999a : 469. Cf. aussi Beauvoir 1999b : 161, 343 ; Beauvoir 1998a : 32, 89-90, 218, 247, 290, 322). La musique participe à la construction du fabuleux nord-américain, au même titre que le cinéma (Beauvoir 1998a : 32) :

Ça signifiait tant de choses, l'Amérique ! Et d'abord, l'inaccessible ; jazz, cinéma, littérature, elle avait nourri notre jeunesse mais aussi elle avait été un grand mythe : un mythe ne se laisse pas toucher.

Les notes et les images construisent un imaginaire dans lequel il semble difficile de se trouver véritablement plongé. Boissons et nourritures « locales » qu'elle peut goûter dans des bars et des restaurants « typiques » enclenchent aussi l'imaginaire. Ce sont autant de noms de bars à faire « craquer entre [s]es dents » (Beauvoir 1999a :12) : la jeune femme se rend au Falstaff, au College Inn, aux Vikings, à L'Océanic, au Hoggar (Beauvoir 1999b : 24, 234, 321-322)... Ces noms sont des sirènes (de bateaux autant que de l'imagination) qui appellent au départ. Cependant, désir et amour du voyage ne signifient pas envie de s'installer dans un pays. Beauvoir se sent Française et encore plus, Parisienne, c'est-à-dire, habitante du centre du monde civilisé. De manière moins caricaturale, elle revendique ses « racines » (Beauvoir 1998b : 309). Le terme « racines » nous rappelle un autre terme appartenant lui aussi au champ lexical du végétal : les « branches » auxquelles Simone de Beauvoir se raccroche à la fin de son adolescence, en référence à Mauriac et à son roman Le Mystère Frontenac, alors qu'elle est en conflit avec ses parents (Beauvoir 1999a : 319). C'est également une référence implicite à Barrès et à ses Déracinés qui, pour avoir quitté le sol natal, se perdent dans l'espace parisien (Barrès 1993 : 122, 481 ; Beauvoir 1999b : 473). Beauvoir rattache la notion de « racines » à un pays, non à l'opposition Paris/province. Une autre piste de lecture se situe dans une référence aux personnages de D. H. Lawrence (Beauvoir 1999b : 362). La mémorialiste a déjà utilisé ce vocabulaire à propos de son amant Nelson Algren, « (...) enraciné dans son pays, dans sa ville, dans le milieu qu'il s'était créé (...)» (Beauvoir 1998a : 224). Ce terme, généralement associé à un nationalisme exacerbé, connote simplement ici un fort sentiment d'appartenance à son pays, ce qui ne l'empêche pas d'être tournée vers l'extérieur. Si nous continuons de filer la métaphore, nous dirons que l'arbre Beauvoir a des racines solidement implantées dans la terre de France, mais que ses branches sont tournées vers les étoiles et les planètes que sont les autres pays.

Elle est profondément attachée à son pays, attachement qui lui fait repousser l'exil, même dans les périodes les plus troublées. Elle préfère rester sur place et s'engager dans la vie politique et sociale pour faire changer les choses plutôt que de fuir, ou du moins de rester à l'écart des changements et des bouleversements qui agitent sa contrée. Nous pouvons envisager Beauvoir (et Sartre) comme une ambassadrice de la France intellectuelle, qui fait entendre une autre voix que celle de la politique officielle (c'est-à-dire de Malraux). La double voix du couple a un impact plus fort que s'il se trouvait en exil, donc totalement coupé de son pays.

Le voyage permet à Beauvoir la prise de distance avec son pays, d'aller voir ailleurs comment vivent et pensent les gens hors du cercle germanopratin, avant le retour à Paris afin d'écrire son œuvre, nourrie de tout ce qu'elle a vu. Nous ne songeons pas uniquement aux nourritures spirituelles, c'est-à-dire aux longues conversations avec les intellectuels de tous les pays, avec les chefs d'État et avec les amis, les guides, les chauffeurs de taxi, les hôteliers, et toutes les autres catégories de personnes croisées, mais également aux nourritures terrestres. Un rapide parallèle s'impose entre les voyages en Italie de Montaigne et ceux de Beauvoir, ce qui fait apparaître l'intensité corporelle de notre globe-trotter du vingtième siècle. Selon la critique Chantal Liaroutzos, saveur linguistique et saveur gastronomique se mélangent agréablement pour l'auteur bordelais (Liaroutzos 1995 : 35, 37, 42, 43, 44-45) :

Ce que l'œil ne voit pas [...] le sens du goût peut le percevoir. [...] Les mentions gastronomiques, restituant la couleur et la saveur du voyage, peuvent bien être un moyen d'en reconstituer la diégèse, et de représenter en même temps tel ou tel moment dans sa fraîcheur et son unicité. [...] Chercher la spécificité des nourritures italiennes suppose ainsi d'abord une expérience corporelle, l'épreuve sur soi-même, physiquement, des effets de cet étrangement qui est l'objet de la quête [...]. [...] c'est le corps lui-même, creuset des perceptions et des sensations, qui apparaît comme le lieu d'investigation privilégié parce que son langage est le plus immédiat. Nourri de la langue italienne comme il s'est nourri des produits de la terre italienne, de son air, et en définitive de ses eaux, il est devenu lui-même territoire, document et monument à la fois.

Ce n'est pas uniquement le cerveau - de Montaigne puis de Beauvoir - qui fonctionne, tout le corps participe à l'enchantement du voyage, ainsi qu'à la mémorisation du lieu visité. Les aliments ingérés ne servent pas uniquement à la subsistance quotidienne, ils font partie de l'endroit au même titre que les monuments. Parler et manger à l'étranger participent d'un langage identique, celui du corps qui va s'exprimer ensuite sous une forme écrite. Cependant, il s'agit d'une écriture vivante, sensuelle, non encore couchée sur le papier. Écrire le voyage est utile à la diffusion de ce que Beauvoir a vu et lu, et le périple donne de l'énergie pour l'engagement dans son propre pays, et ailleurs.

Les étapes du souvenir

En voyage comme avant son départ, Simone de Beauvoir goûte à tout. Elle emmagasine un grand nombre de sensations et d'impressions qu'elle va transcrire dans un certain nombre d'écrits. Selon le journaliste Marin de Viry (Viry 2010 : 77) : « Un voyage réussi voit revenir à la maison un homme qui est comme un vaisseau chargé de choses passionnantes et lointaines [...] ».

Tout d'abord, ses carnets, qui l'aident ensuite dans l'écriture mémorielle. Puis, ses correspondances. Pendant ses déplacements, elle écrit à ses amants (certaines correspondances sont publiées) et à ses ami-e-s (correspondances non publiées). Il s'agit d'une première écriture des récits de voyage. Si ces écrits intimes permettent de situer plus précisément des événements évoqués dans les mémoires, ils en donnent également un éclairage différent, complétant les écrits autobiographiques de manière transparente pour le lectorat qui y a désormais accès. Il y a également une diffraction des récits de voyages dans les fictions. Ainsi, dans Les Mandarins, le journaliste Henri Perron se rend au Portugal, comme sa créatrice. Lui aussi est frappé par le violent contraste entre la misère du peuple et l'arrogance de la riche bourgeoisie. Comme Beauvoir, Perron voudrait profiter totalement du soleil, de la mer et de la chaleur, de la nourriture et de ses vêtements neufs, après quatre années passées sous la botte allemande, enfermé entre les frontières françaises, mais cela lui est impossible en raison de la misère qu'il côtoie.

Quand un voyage est fini, il existe encore mille raisons de partir : découvrir de nouvelles contrées, mais aussi redécouvrir un endroit déjà visité, approfondir d'anciennes découvertes, cristalliser un désir premier. Il ne suffit généralement pas à Simone de Beauvoir d'arpenter un lieu en tout sens, d'en découvrir les mille facettes, il lui faut également se l'approprier.

La mémoire viatique s'établit plus par le biais d'objets et de vêtements que par le corps lui-même. Ainsi des objets, achetés sur place, ou donnés par des chefs d'État, des amis (Beauvoir 1998a : 321) :

Ma chambre était décorée d'objets sans valeur mais pour moi précieux : des œufs d'autruche sahariens, des tam-tams en plomb, des tambours que Sartre m'avait rapportés de Haïti, des épées en verre et des miroirs vénitiens qu'il m'avait achetés rue Bonaparte [...] les lampadaires de Giacometti.

Son appartement devient le musée vivant de ses expéditions. Beauvoir n'est pas la première à décorer ainsi son appartement. Elle signale dans les Mémoires d'une jeune fille rangée son admiration de jeune fille devant l'appartement « discrètement exotique » de son amie Suzanne Boigue (Beauvoir 1999a : 428). Cet extrait souligne la création d'un espace personnel où les périples ont leur place. Les voyages envahissent le lieu du quotidien. Ils sont une première trace matérielle de ce qui n'est plus qu'un souvenir, avant l'inscription du déplacement dans l'écriture autobiographique. Il arrive parfois à Beauvoir de se faire voler ces objets, ou de se les faire confisquer par un douanier tatillon (Beauvoir 1999b : 54). Les vêtements achetés avant et pendant le voyage participent de la même logique viatique (Beauvoir 1999c : 321) :

Pour ma tournée en Amérique il me fallait une robe ; dans une petite maison, j'en achetai une, en tricot, que je trouvais ravissante, mais chère : 25000 francs. "C'est ma première concession", dis-je à Sartre, et je fondis en larmes.

Cet épisode est rapporté par Beauvoir afin de montrer son changement de statut par rapport à son confortable anonymat d'avant-guerre. En achetant une robe onéreuse, elle s'identifie aux bourgeoises qu'elle déteste, et pour lesquelles le souci de la toilette est primordial. Elle s'achète également des vêtements lors de ses déplacements, notamment après la seconde guerre mondiale (Beauvoir 1998a : 44 (Portugal, 1945), 127 (Suisse, 1946), 221 (Mexique, 1948)). Voyager, c'est aussi renouveler sa garde-robe. Parler des « vestes et des jupes guatémaltèques, des blouses mexicaines, [du] tailleur et des manteaux américains » (Beauvoir 1998a : 321), c'est évoquer le pays visité, sa culture, mais également son amour pour Algren. Comme le remarque l'écrivain Henri Calet dans L'Italie à la paresseuse (Calet 2009 : 144) :

Chacun a ses marottes ; j'ai celle d'aimer à porter sur moi des vêtements de toute provenance ; je suis partisan d'un certain cosmopolitisme de l'habillement. Cela me rappelle discrètement des voyages, des aventures, des villes et des pays lointains, des amis...

Le vêtement signifie ici ouverture d'esprit. Il évoque un lieu, mais aussi, dans le cas de Beauvoir, une autre chair, celle de son compagnon, « Crocodile » Nelson Algren. En couvrant son corps d'habits étrangers, elle retrouve, d'une certaine façon, la couleur des jours vécus, le tissu de chaque instant. Lorsque Simone de Beauvoir se trouve au Portugal en 1945 et en Suisse en 1946, ses achats de vêtements ont une signification politique. Le corps, négligé sous l'Occupation (faute de tissus de qualité et en quantité), regagne une élégance perdue. Quand l'écrivaine se montre achetant des vêtements, ce n'est pas tant la manifestation d'une féminité consommatrice, selon les clichés attribués aux femmes occidentales au moins depuis le Moyen Âge (Casagrande 2002 : 128-129), que le signe de la différence entre deux pays, dont l'un vient de subir une guerre terrible. Beauvoir prend soin de préciser que ce qu'elle s'offre n'est pas accessible à tous les habitants du pays visité (Beauvoir 1999c : 42). Il en va autrement pour ses blouses sud-américaines : ce qui lui a semblé joli dans un pays, et qui pourra intriguer et être considéré comme un vêtement élégant dans le milieu où la mémorialiste évolue, est porté par des paysannes pauvres, comme elle le souligne (Beauvoir 1999c : 45, 46). Le phénomène d'exotisme lointain est à l'œuvre, tandis que le lecteur assiste à un simple phénomène d'avant-garde, lorsque l'écrivaine se souvient de ses achats saint-tropéziens (Beauvoir 1999c : 214, 326). L'autobiographe s'amuse à pointer son goût personnel pour ce qui est devenu la mode du milieu du cinéma et d'une certaine classe sociale, avide d'imiter les idoles d'un jour. Grâce aux objets et aux vêtements, elle se projette dans le passé.

Ce premier niveau de souvenir va en générer un second : les narrations viatiques. Écrire un récit de voyage revient à fixer le périple vécu, à le transformer en un autre objet. Ce second objet est différent du premier, puisqu'il est destiné à un grand nombre de personnes inconnues. Au contraire, les objets rapportés sont offerts à une seule personne, connue de celui qui offre le cadeau. Lorsque Simone de Beauvoir prolonge l'expédition par l'écriture du voyage, elle imprime la trace de son corps dans le monde par l'écrit, elle fige donc son corps à tel et tel endroit précis du monde. Dans le même temps, elle donne du mouvement à l'œuvre mémorielle par des narrations incessantes de circuits décrits par le biais du corps. Elle note dans La Force de l'âge que lors de ses randonnées marseillaises, elle se « promettai[t] d'en garder, à jamais, un glorieux souvenir [...] » (Beauvoir 1999b : 109). Si certains déplacements ont été figés dans des objets et des vêtements, les narrations viatiques tentent de conserver le mouvement du vécu. Le choix de Beauvoir de filtrer la majorité de ses expériences en les faisant passer par le biais de son corps récuse les craintes qu'elle exprime dans La Force des choses, sur l'impossibilité et l'intérêt de se raconter en voyage (Beauvoir 1998a : 286-287 ; Beauvoir 1999c : 507-508) :

[...] la terre s'était changée en lune[2]. "Incroyable !" disions-nous ; pourtant une peinture ou même une photographie de ce paysage nous aurait davantage étonnés ; nous étions dedans, donc il devenait naturel ; il n'y a de fantastique qu'en image : en s'incarnant, il se détruit. C'est pourquoi il est difficile de raconter un voyage : on transporte le lecteur ou trop loin, ou trop près. [...] tant de lieux : soudain plus rien. Ce n'est pas un miel, personne ne s'en nourrira. Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ordre unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards [...], toutes ces choses dont j'ai parlé, d'autres dont je n'ai rien dit - nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait engendré... quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n'aura eu lieu.

L'autobiographe interroge l'utilité de son projet autobiographique de se faire connaître et de faire connaître le monde à son lecteur. Elle signale la difficulté à reproduire le vécu, particulièrement les déplacements loin du quotidien. Les mots lui semblent inaptes à transcrire la réalité, car ils détruisent le vécu en le cernant. Les mots figent le réel en lui donnant une logique qu'il ne possède pas nécessairement. Il semble que le fait d'écrire sa propre existence viatique n'ait aucune utilité pratique. La narration n'engendre pas de « fusée » pour aller sur cette « lune » saharienne. Non seulement l'expérience vécue ne servira à rien ni à personne, mais elle ne sera jamais revécue par quiconque, Beauvoir la première. Le sentiment de sa condition mortelle s'exprime ici fortement. Simone ragecontre la finitude de l'existence et contre le vieillissement inéluctable qui limitent ses désirs toujours aussi forts. Il ne lui reste donc que les mots, et parfois le cinéma (Beauvoir 1998b : 244-245, 262), pour retrouver, de manière partielle et imparfaite, ce qu'elle a vécu.

Choix narratifs beauvoiriens 

Simone de Beauvoir ne traite pas de la même manière tous les lieux où elle s'est trouvée (Beauvoir 1999b : 416) :

Les voyages, les paysages qui ont tant compté pour moi, c'est à peine si j'en ai parlé, parce que je faisais corps avec eux. Au Portugal, je me suis interrogée sur les plaisirs et sur la honte du tourisme, j'en ai percé à jour les mystifications : j'ai eu envie de m'en expliquer. Il y avait une énorme différence entre l'idée que je me faisais de l'Amérique et sa vérité : ce décalage m'a incitée à raconter mes découvertes. La Chine enfin m'a posé une quantité de problèmes et m'a donné, d'une certaine façon, mauvaise conscience : j'ai réagi en essayant d'en rendre compte. Mais l'Italie, l'Espagne, la Grèce, le Maroc, et tant d'autres pays où je me suis plongée sans arrière-pensée, je n'avais en les quittant aucune raison d'en rien dire, je n'avais rien à en dire et je n'en parlai pas.

L'écrivaine justifie de cette manière le choix de rédiger des essais de voyage ainsi que certains articles de journaux. Cependant, lorsqu'elle devient mémorialiste, elle prend le temps de narrer ses séjours en Italie, en Espagne, en Grèce et au Maroc. Une des raisons de décrire encore et encore un lieu provient, tout d'abord, de la fréquence des séjours qu'elle y effectue, c'est-à-dire de l'amour qu'elle lui porte. Les récits de ses voyages, en France, aux États-Unis et en Italie occupent une place importante dans ses mémoires. Elle a sillonné son propre pays en tous sens, s'attardant sur ses années de professorat à Marseille puis à Rouen (entre 1931 et 1936), ou sur ses périples dans la province française dans les années soixante. Les haltes au Sud et à l'Ouest sont importantes car remplies d'expériences en tout genre : randonnées solitaires dans les calanques marseillaises et diverses tentatives de viol, expérience quotidienne de la solitude après presque deux ans passés auprès de Sartre ; expérience rouennaise du trio (Sartre, son élève et amie Olga, et elle-même), existence morose et monotone loin de Paris. C'est la fin, tant attendue mais non fêtée tant le dégoût de ses concitoyens est forte, de la « pacification » en Algérie qui déclenche l'envie de repartir sur les routes françaises (Beauvoir 1999c : 152 ; Beauvoir 1998b : 290) :

[...] visage qu'avait pris peu à peu la France : dépolitisée, inerte, prête à s'abandonner aux hommes qui voulaient poursuivre à outrance la guerre. [...] Autant qu'autrefois, j'aime voyager. J'en avais perdu le goût en 1962, mais il m'est revenu. J'ai vu et revu beaucoup d'endroits pendant ces dix dernières années.

L'Italie est un pays cher au cœur de Beauvoir, car la promeneuse s'y sent bien, non seulement par amour du classique, mais également par affection pour les Italiens de son époque et pour la politique de la gauche italienne, moins sectaire que la gauche française, notamment le parti communiste. Son attachement aux États-Unis, soigneusement préparé par tant de films vus et par tant de morceaux de jazz entendus, prend forme humaine grâce à la rencontre avec l'écrivain de Chicago Nelson Algren. Elle retourne en Amérique du Nord de nombreuses fois, pour des séjours privés et politiques qu'elle décrit avec beaucoup de détails dans ses mémoires, mais aussi dans Les Mandarins et dans L'Amérique au jour le jour, alors qu'elle ne décrit pas à nouveau la Chine qu'elle a longuement visitée puis décrite dans La Longue Marche.

La politique est placée au premier rang des préoccupations beauvoiriennes lorsque l'écrivaine justifie la narration exhaustive de son séjour en Finlande en juin 1955, avant son départ pour la Chine (Beauvoir 1999c : 68) :

[...] je fis un voyage plus modeste mais qui compta pour moi ; le congrès du Mouvement de la Paix se tint à Helsinki ; mon évolution politique m'avait amenée à désirer y prendre part.

Beauvoir retrace en quelques pages l'atmosphère et les débats qui ont lieu, les rencontres qu'elle fait, ses promenades au bord de mer, les nuits blanches passées à discuter avec les uns et les autres. Une autre raison de s'attarder longuement sur un pays en est la méconnaissance par le grand public. Ainsi du Brésil où elle se rend à l'été 1960 (Beauvoir 1999c : 310-311) :

Ce voyage n'a duré que deux mois [...]. Mais le Brésil est un pays si attachant et si mal connu en France[3] que je regretterais de ne pas faire partager intégralement à mes lecteurs l'expérience que j'en ai eue : ceux que ce reportage ennuiera pourront toujours le sauter.

L'écrivaine se justifie de sa relation, en utilisant le terme « reportage ». Ce mot renvoie ordinairement à un ouvrage où l'aspect personnel et singulier est gommé, alors même que Simone de Beauvoir parle d'« expérience » personnelle, et qu'elle l'insère dans son œuvre autobiographique. Manque d'espace pour le publier ailleurs ou opportunité ? Rappelons que La Force des choses paraît en octobre 1963, trois ans après l'expédition brésilienne. Comme toujours, le statut du récit de voyage est ambigu chez Beauvoir, car elle ne cesse de légitimer ses préférences scripturales, tout en faisant l'inverse de ce qu'elle déclare, comme si ses expéditions étaient une partie trop importante de son existence pour qu'elle puisse éviter d'y revenir encore et encore.

Une autre manière de faire ressurgir ses voyages est... d'en dire uniquement quelques mots. Ainsi de ses séjours en Belgique et en Hollande, qui prennent à eux deux moins de dix pages dans l'ensemble des quatre volumes mémoriels. Seuls sont notés les musées visités, une ou deux observations architecturales, des considérations sur la politique (ce qui l'intéresse le plus), et un aperçu des conversations qu'elle a avec Sartre. Le lecteur qui désire connaître la Belgique et la Hollande devra donc soit se renseigner ailleurs, soit aller sur place. L'auteure a voulu éviter d'écrire un guide touristique, mais aussi de fournir à son lecteur des renseignements peut-être inutiles au vu de la proximité entre la France, la Belgique et la Hollande. Le public auquel s'adresse Simone de Beauvoir est en premier lieu français. Peut-être n'a-t-elle rien à dire de plus sur ces pays que ce qu'en disent les guides, ou ces lieux ne l'ont pas suffisamment passionnée pour qu'elle en tire un long récit de voyage.

Sa boulimie viatique peine, finalement, à s'exprimer, elle déborde le cadre des mémoires, mais aussi du reste de son œuvre. L'écrivaine ne cesse de parler de ses déplacements hors de la capitale dans ses fictions, dans ses essais philosophiques et, bien sûr, dans ses deux essais de voyage, aux États-Unis (L'Amérique au jour le jour) et en Chine (La Longue Marche), à tel point qu'elle renvoie son lecteur à un certain nombre de passages de ses écrits non autobiographiques. Ceci afin de combler les trous du tissu mémoriel. Il est également possible pour un public d'aujourd'hui d'avoir un éclairage différent sur les récits de voyage autobiographiques grâce aux correspondances et journaux intimes qui ont été publiés depuis le décès de Beauvoir.

Ainsi, Simone de Beauvoir part en ayant toujours en tête la date de son retour à Paris. Son enfance et son adolescence sont jalonnées de séjours dans les mêmes lieux à dates fixes, ce qui a influencé la construction ultérieure de son existence viatique. L'enfance est aussi le creuset d'où va sortir son goût pour l'ailleurs. Les livres lui permettent de s'évader de son milieu familial et lui donnent l'envie de partir dans la réalité, tandis que le contact de la nature lui fait découvrir une manière sensuelle de vivre. L'exemple de son amie Zaza, qui voyage à l'étranger, lui montre comment il est possible de réaliser ce désir, tout comme la fréquentation d'autres Français, les amis de Sartre, et d'étrangers qui ont quitté leur pays, parfois à jamais. Beauvoir, comme Sartre et ses amis, n'envisage jamais de partir définitivement, car les racines parisiennes sont trop profondément plantées dans le terreau du sixième et du quatorzième arrondissements. Les circonstances tragiques de l'Occupation la font se renfermer sur elle-même et sur son groupe d'amis, mais ne la poussent pas à partir à Londres ou en Suisse, par exemple. Quant à sa rencontre avec l'Américain Nelson Algren, elle intervient à une époque où sa vie est déjà construite auprès de Sartre et du clocher de Saint-Germain-des-Prés. L'écrivaine préfère vivre pleinement dans son corps l'ailleurs pendant un laps de temps limité, puis revenir et exsuder ce qu'elle vient de vivre sous forme écrite, en ayant sur et dans sa peau et sous ses yeux des souvenirs précis de ses voyages. Le choix qu'elle fait de raconter ou non certains de ses déplacements est subjectif, quoiqu'elle justifie de temps à autre tel ou tel exposé viatique. Elle se raconte par les périples, qui tiennent une place prépondérante dans l'espace autobiographique. Son existence, commencée par l'écrit, finit par l'écrit : des livres lui ont offert d'autres lieux que ceux qu'elle connaissait, elle offre à son public d'autres livres afin qu'il parte à son tour sur les routes, en ayant sous les yeux « l'éclat doré des découvertes » (Beauvoir 1998b : 294).


  1. ^ Paru en 1894. Un film en a été tiré en 1939, réalisé par Maurice Cammage, avec Fernandel et Josette Day.
  2. ^ Sartre et elle se trouvent dans le Sahara, en 1950.
  3. ^ Un guide touristique de 1976 proclame : « Si vous désirez, rassembler [sic] une documentation pour votre voyage au Brésil, il n'existe pas actuellement d'ouvrages en français dans le domaine « guide de voyage », en dehors de ce livre. Cependant, vous trouverez sur place dans tous les kiosques le « Quatro Rodas », sorte de guide Michelin ancien modèle (en Anglais et Portugais) qui vous donnera toutes sortes d'informations auxquelles nous nous sommes d'ailleurs référées durant l'élaboration de notre travail. » « Avertissement », in Dominique Camus, Chantal Manoncourt, et Élizabeth Clanet, Brésil, Paris, Édition Centre Delta, 1976, s. p.

Référence bibliographique:

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Beauvoir, Simone de, La Force de l'âge, Paris, Gallimard, 1999b.

―--, La Force des choses 1, Paris, Gallimard, 1998a.

―--, La Force des choses 2 , Paris, Gallimard, 1999c.

―--, Lettres à Nelson Algren : un amour transatlantique, 1947-1964, Paris, Gallimard, 1999d.

―--, Mémoires d'une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1999a.

―--, Tout compte fait, Paris, Gallimard, 1998b.

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Camus, Dominique, Manoncourt Chantal, et Clanet Élizabeth, Brésil, Paris, Édition Centre Delta, 1976.

Liaroutzos, Chantal, « Manières de table : preuve, épreuve, essai. Le Journal de voyage de Montaigne », in Zoé Samaras (dir.), Montaigne, espace, voyage, écriture, Paris, Champion, 1995, p. 33-46.

Onfray, Michel, Théorie du voyage : poétique de la géographie, Paris, Librairie générale française, 2007.

Poirot-Delpech, Bertrand, Bonjour Sagan, Paris, Herscher, 1985.

Tognolli, Éric, Les Années mythiques : les créateurs, Saint-Tropez, Presstrop, 2005.

Töpffer, Rodolphe, Histoire de M. Cryptogame, par l'auteur de M. Vieux-Bois, de M. Jabot, de M. Crépin, du docteur Festus, etc... Paris, impr. de C. Blot, 1861.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Tiphaine MARTIN, « REVENIR, SE SOUVENIR, ÉCRIRE : LE RÉCIT DE VOYAGE BEAUVOIRIEN », Astrolabe [En ligne], Mai / Juin 2014, mis en ligne le 13/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mai-juin-2014/dossier/revenir-se-souvenir-ecrire-le-recit-de-voyage-beauvoirien