LE DEUXIÈME VOYAGE DE FRANCIS TALLENTS

Astrolabe N° 45
Doctorant au CELLF à Paris-Sorbonne
Le deuxième voyage de Françis Tallents en France et en Suisse (1671-1673)

Une contribution à la connaissance des « Grands Tours » du XVIIe siècle

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Est-il vraiment nécessaire de rappeler, après plusieurs chercheurs du CLRV[1] qui s'y sont intéressés, que le Grand Tour, voyage d'étude et d'agrément à travers l'Europe, connut son apogée aux XVIIe et XVIIIe siècles et fut surtout le fait des jeunes élites anglaises. Celles-ci y bénéficiaient, comme dans le cas qui nous intéresse ici, de la présence d'un tuteur érudit très souvent huguenot et avec qui elles communiquaient surtout en français, parfois en latin. L'influence de l'enseignement de tels maîtres et des rencontres occasionnées par le Grand Tour sur le terreau favorable que constituait l'intelligence précoce de leurs jeunes élèves aura été déterminante dans la consolidation de la République des Lettres ainsi que dans l'émergence d'une philosophie originale qui permit une évolution, sans heurts majeurs, des Lumières anglaises.

La relation de Tallents souffre de la comparaison avec celle du Grand Tour effectué entre 1639-1644 par Robert Boyle (1627-1691) avec son tuteur Isaac Marcombes (1608-1665), relation intitulée An account of Philaretus during his Minority. Si le récit de Francis Tallents n'a pas la même portée, il n'en offre pas moins une perspective intéressante et variée sur la France de cette époque. Il est particulièrement insistant sur les pratiques des églises catholiques et réformées et dresse surtout un état très complet de la situation des communautés huguenotes. Janice V. Cox écrit à son propos :

Il est à ranger dans les journaux de voyages de la fin du XVIIe siècle qui nous sont parvenus et dont certains ont été imprimés. Aucun autre ne concerne le début des années 1670, ni ne traite les sujets de religion avec autant de détails. Parmi ceux qui ne sont pas trop éloignés ni dans le temps ni en ce qui concerne l'itinéraire de celui de Tallents[2] [...], [ils sont le fait de voyageurs dont les] séjours furent écourtés, Louis XIV ayant décidé, au moment de déclarer la guerre à l'Angleterre, d'expulser tous ses ressortissants. Néanmoins, leurs écrits décrivent utilement les lieux qu'ils ont visités et permettent de connaître les noms des citoyens anglais, français et suisses qu'ils ont rencontrés, certains d'entre figurant aussi dans le journal de Tallents[3].

Francis Tallents (1619-1708)

Il naquit en novembre 1619 à Pilsley, dans la paroisse de North Wingfield, Derbyshire, l'aîné d'une famille d'origine française. Orphelin de père dès 14 ans, il fut confié à la garde d'un oncle qui l'envoya à l'école où il montra des dispositions exceptionnelles. Tallents alla à Cambridge où il étudia au Magdalene College avant de devenir le sous-tuteur des fils de Théophilus, comte de Suffolk. En 1642, il partit avec eux en voyage et résida un temps à Saumur. À son retour, il fut nommé tuteur ainsi que fellow[4] de son collège. Il fut consacré pasteur presbytérien à St. Mary's Woolnoth, à Londres, avec la faculté de prêcher sans autorisation épiscopale.

En 1652, on demande à Tallents de prendre en charge la paroisse de St. Mary's, Shrewsbury. Confirmé dans son poste à la Restauration[5], il connaît néanmoins la prison quelque temps et se fait révoquer en septembre 1662, du fait de son refus de se conformer aux nouvelles règles imposées au clergé. Suit pour lui une période de quasi-clandestinité ecclésiale et, en février 1671, il entreprend un second Grand Tour en Europe en qualité de tuteur des fils de deux membres éminents du Parlement, Hugh Boscawen et Richard Hampden. Pendant deux ans et demi, les trois voyageurs vont chevaucher à travers la France et la Suisse, en s'arrêtant longuement dans grand nombre de villes et en faisant même une brève incursion en Italie du Nord. Revenu en Angleterre, Tallents continue à accumuler les ennuis dans sa vie académique et religieuse en marge des canons officiels ; il est même soupçonné d'avoir participé à la rébellion du duc de Monmouth[6] et est incarcéré au château de Chester. Innocenté et en partie revenu en grâce, il termine son existence à Shrewsbury où il décède à l'âge de 81 ans. Tallents, marié quatre fois et veuf à trois reprises, n'eut qu'un fils. On lui connaît plusieurs écrits ; outre plusieurs sermons, il composa notamment une Histoire universelle publiée en 1685 et une Brève Histoire du schisme, datée de 1705.

Le voyage de Francis Tallents

«Had he put his last hand to this journal and publish'd it, then I doubt not but it would have been both an acceptable entertainment to the world and a considerable reputation to him. But his great modesty conceal'd it not only from the world but from his intimate friends»[7].

Janice V. Cox poursuit ainsi :

C'est en ces mots que Matthew Henry évoque en 1709, dans l'oraison funèbre qu'il a écrite pour son ami, l'ouvrage dont le manuscrit original figure dans le dépôt de la paroisse de Ste Marie de Shrewsbury, aux archives du comté de Shropshire[8]. Il comporte des parties écrites en français, en latin et en anglais et apparaît à l'évidence comme constitué principalement de lettres envoyées en Angleterre pendant [le] voyage [de Tallents] et ce, à une fréquence variable. Il se présente comme un ensemble de feuilles de papier assemblées pour faire des pages au nombre de 148 (mais avec une numérotation quelque peu incohérente) et mesurant environ 23 sur 16,5 centimètres. Il fut relié en un volume avec, à chaque extrémité, une page de garde et ce, sans doute du vivant de l'auteur. Il comporte malheureusement quelques altérations (tâches d'encre, mots illisibles ou tronqués par la reliure...) ce qui, parfois, a compliqué sa transcription.

Il n'est pas inutile de souligner combien ce récit est un témoignage vivant... alors même qu'il relate le décès à Strasbourg d'un des deux jeunes voyageurs. Au cours de leur trajet en France et en Suisse, tuteur et élèves voyagèrent souvent avec d'autres groupes, composés généralement de compatriotes mais aussi parfois de gens du cru rencontrés çà et là, et ce, aussi bien pour des raisons de sociabilité que de sécurité, Tallents remarquant cependant que les routes étaient devenues plus sûres sous le règne de Louis XIV. Les voyageurs circulaient le plus souvent à cheval, parcourant environ 30 miles par jour et utilisant parfois les services d'un guide. Tallents mentionne le fait qu'ils étaient assez souvent logés chez des protestants, sans que l'on sache clairement si cela était le fait d'un choix délibéré. Il est explicitement indiqué dans certains cas, implicitement dans d'autres que, lorsque le groupe restait un bon moment dans un endroit et qu'il y faisait la connaissance de protestants, il repartait avec des lettres de recommandation pour ses étapes suivantes, si bien qu'on pourrait presque dire que les voyageurs passaient d'un protestant à l'autre. Toutefois, ils s'efforçaient de fréquenter également de bonnes auberges (Tallents notant souvent la dépense), mais ce n'était pas toujours possible. Le journal fait aussi état de lieux inconfortables.

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Le mercredi 22 février 1671, Tallents, Boscawen et Hampden ainsi que leur domesticité quittent Londres. Pendant les 30 mois suivants, ils vont parcourir les chemins habituels empruntés par les voyageurs anglais. Ils embarquent à Rye et arrivent à Dieppe d'où ils se dirigent vers Caen, ville où ils sont accueillis avec « force tambours, trompettes et violons ». C'est là que Boscawen et Hampden se forment à la danse, à l'escrime ainsi qu'à l'équitation pour devenir de parfaits gentlemen et ils étudient le français, grâce à quoi ils profitent pleinement de leur périple. Quittant Caen, ils piquent au sud pour Angers où ils résident quelques mois au cours desquels ils vont à Nantes et reviennent par bateau sur la Loire. Les voilà ensuite à Tours où ils passent la plus grande partie de l'hiver 1671-72. Ils s'y séparent, Boscawen et Hampden voyageant jusqu'à Saint-Sébastien en Espagne, puis traversant le sud de la France via Marseille et Toulon, enfin remontant la vallée du Rhône jusqu'à Lyon où ils retrouvent Tallents en avril 1672.[9]

Pendant ce temps-là, Tallents se rend de Tours à Lyon, d'abord en remontant la Loire puis en se dirigeant vers le sud-est. Voici les quelques lignes qu'il écrit au sujet de la fin de son périple solitaire (qu'il a fait à cheval) vers Lyon :

6 [avril 1672]. Je descendis la longue pente de Tarare, que le Roi est en train d'aménager pour qu'elle soit carrossable et m'arrêtai dans cette bourgade pour y prendre quelque nourriture. Je parcourus 3 lieues puis encore 3 lieues pour atteindre l'Arbresle où je dînai. Encore 3 lieues et j'arrivai à Lyon (où je dus payer pour passer un pont de bois sur la Saône) et descendis à l'Écu de France qui accueille de nombreux étrangers. Rien de remarquable à signaler à propos de ces étapes sinon de hautes collines assez sauvages et plusieurs vignobles J'ai traversé le Bourbonnais, le Forez, le Beaujolais et le Lyonnais. Je citerai Urfé, non loin de Roanne, avec l'auteur du fameux roman L'Astrée ; Saint Symphorien autour duquel se trouve une grande partie des terres de Mademoiselle de Montpensier dans le Bourbonnais et enfin les Dombes. J'ai vu de nombreux enfants dans ces collines qui nous ont demandé la charité partout où nous sommes passés. Nous avons aussi dépassé beaucoup de groupes de ramoneurs, jeunes garçons et hommes mûrs qui, au début de l'hiver, la moisson finie, étaient montés à Paris depuis le Dauphiné et revenaient à présent avec ce que leur métier - non pas un négoce de vin ou de soie mais un travail sur les cheminées et dans la suie - leur avait rapporté[10].

Le groupe de voyageurs alors réuni reste sur place deux mois puis reprend la route pour Genève. Là, nouvelle séparation. Pendant que Tallents y reste l'été, Boscawen et Hampden suivent un groupe de voyageurs anglais afin de visiter rapidement le nord de l'Italie, avant derevenir en Suisse, à Bâle où ils rejoignent à nouveau Tallents venu de Genève. Ensemble, ils quittent Bâle le 3 novembre et descendent le Rhin jusqu'à Strasbourg. Après un court arrêt dans cette ville, ils se dirigent vers Paris, mais c'est au cours de leur première étape à Saverne que Boscawen tombe malade de la variole. Tallents ne regarde pas à la dépense et fait appel aux meilleurs médecins pour soigner Boscawen ; en vain, le jeune homme décède le 13 novembre et est enterré à Strasbourg. Le périple reprend en passant dans diverses villes pour arriver à Paris le 1er décembre 1672. Il s'y trouve tant de choses à voir que Tallents et Hampden y restent sept mois et ne le quittent que le 14 juillet 1673 pour Calais qu'ils atteignent le 20 du mois. Ils sont de retour à Londres cinq jours après.

Notre auteur consacre un chapitre entier à son séjour dans la capitale, chapitre qui ne compte pas moins de 25 pages dans la recension de Janice V. Cox. Il y décrit le Louvre, le Palais Royal, la bibliothèque Mazarine, l'Observatoire, les Gobelins, différents collèges, hôpitaux et lieux de culte... sans parler des environs avec Vincennes, Saint-Cloud, Saint-Germain-en-Laye, Versailles... Tallents ne se lasse pas de décrire la beauté des monuments et la richesse de la cour de Louis XIV. Il est donc juste d'affirmer que ces pages constituent une source intéressante pour le chercheur qui s'intéresse à la vie politique, religieuse et intellectuelle du Paris des années 1670. Dans un passage relatif à la Sorbonne, Tallents se montre néanmoins quelque peu critique :

L'université de Paris est ancienne et renommée. Elle se compose de 57 collèges qui ne ressemblent en rien aux nôtres en ce qui concerne les bâtiments, les revenus, les études et le mode de vie. Dans la plupart, on n'y enseigne que le latin et le grec ainsi que l'art oratoire, tout au plus la philosophie. Pas de «fellows», pas ou presque pas de revenus, des bâtiments en très mauvais état, personne ou presque n'y résidant. Bref, à un niveau très en dessous d'Oxford ! La Sorbonne, le plus ancien et le plus gradé de ces collèges, a été reconstruite de manière imposante par le cardinal de Richelieu qui lui a légué sa très grande et belle bibliothèque. Il s'y trouve 80 docteurs à qui on fournit le pain et le vin et qui prient ensemble. Elle comporte deux écoles théologiques, l'une où ont lieu de célèbres controverses, l'autre où sont données des conférences. Avant d'y accéder, le candidat doit avoir étudié pendant 2 ans le latin, le grec et la philosophie dans un autre collège à l'exception d'un établissement jésuite; il a alors environ 16 ans. Ensuite, il doit assister à des conférences théologiques pendant 3 années, les rédiger quand elles sont dictées, parfois même les discuter, et ce pour accéder au grade de bachelier en théologie. Après 2 ou 3 nouvelles années d'études pendant lesquelles il est astreint régulièrement à la controverse scolaire et publique, il obtient sa licence. Deux ans supplémentaires de tels exercices, c'est à dire à la fin d'un cursus de 7 à 8 ans, il peut être nommé docteur.

Les sujets qui intéressent le plus Tallents concernent le religieux, l'enseignement et la culture. Voici pourquoi son Journal est plus versé sur les sujets huguenots que tous les autres. Mais, s'il est très intéressé par tout ce qui concerne le protestantisme sur le continent, Tallents est également curieux au sujet des dogmes et de la liturgie de l'Église catholique romaine. Il visite de nombreux sanctuaires : églises, cathédrales, abbayes et monastères et s'arrange pour rencontrer des religieuses, des moines et des prêtres... À en croire son biographe Matthew Henry, cette application à observer leurs cérémonies était justifiée par la préparation d'un traité donnant une description particulière de la religion catholique romaine, en comparant les livres qu'il avait lus avec attention et les pratiques qu'il avait observées. Aussi, il ne pouvait être question de passer sous silence ces témoignages. En voici deux, l'un, très bref, sur un prêche au temple de Charenton :

Nous étions à Charenton pour la fête de Noël qui tombait un dimanche. Le pasteur, après avoir lu la liturgie du jour, improvisa une exhortation. Les hommes et les femmes à l'exception d'une seule restèrent une bonne heure et demie à échanger, une habitude étrange mais habituelle ici car il s'y trouve beaucoup d'étrangers ce qui occasionne un étonnant encombrement de carrosses. Tout fut terminé à environ deux heures de l'après-midi.

L'autre, très détaillé, à propos d'une fête liturgique catholique romaine de Pentecôte à l'ouest de Paris (sans doute à Suresnes) et à laquelle l'auteur ajoute un commentaire de son cru, dans la grande tradition huguenote de l'époque :

[...] le curé remit sa chape et comme précédemment retourna à l'autel. Seul, le grand cierge blanc qui avait été trempé dans l'eau [bénite] était enveloppé d'un tissu de lin fin richement décoré. Le vicaire, qui se tenait derrière, plaça sur le bénitier un couvercle en bois qu'il ferma à clé. Puis, les dames patronnesses entourèrent le bénitier et l'embrassèrent ; après quoi ayant rempli les pots et les flacons qu'elles avaient apportés de l'eau bénite contenue dans une cuvette de cuivre, elles les ramenèrent chez elles pour alimenter les petits bénitiers personnels qui sont placés à la tête de leur lit et dont elles se servent matin et soir. Quand ces derniers sont à sec, elles retournent chercher de l'eau à l'église où on en bénit à qui mieux mieux.

Certaines, prétendant qu'elles conservent l'eau de Pentecôte jusqu'à la Pâques suivante et qu'elle ne se corrompt pas, crient à un miracle prouvant la véracité de leur religion contre la nôtre ce qui en fait rire bien d'aucuns. Le vicaire apporta alors un linge propre en lin et en recouvrit le bénitier en y plaçant un joli coussin blanc joliment brodé qui, dit-on, sert à déposer les bébés que l'on va baptiser.

J'aurais pu facilement sourire à d'aussi jolies pratiques s'il n'y avait pas lieu plutôt d'en pleurer car elles concernent au premier chef notre sainte religion. Jusqu'à quand, Seigneur, toléreras-tu que tes enfants soient ainsi trompés en pensant t'honorer avec de telles simagrées qui sont aussi éloignées que possible de ce que tes apôtres et disciples ont pratiqué dans le temps et de ce qui est écrit dans la Sainte Écriture, qui est la seule règle pour notre foi, notre vie et notre dévotion ?

Francis Tallents peut être considéré comme un observateur avisé, consciencieux et objectif de la France. Il est intéressé non seulement par la religion mais aussi par l'histoire, l'architecture, les livres et les idées nouvelles. N'oublions pas qu'il a été un membre associé de l'Invisible College (l'ancêtre de la Royal Society) et qu'il connaissait bien l'Institution astronomica de Gassendi, les ouvrages de Kepler sur l'astronomie et l'Arithmetik de Jonas Moore. Sa maîtrise de la langue française, son état de gentleman et son éducation lui permettaient de nouer facilement des contacts avec les personnes qu'il rencontrait, toutes choses au demeurant rares chez les voyageurs anglais de l'époque. Il cite nommément dans le Journal de nombreuses élites, parmi lesquelles Conrard, Voellius, Ménage, Justel..., dont on peut supposer qu'il en a rencontré quelques-unes, notamment celles de confession protestante.

Sa relation constitue ainsi un précieux témoignage personnel sur la France du début des années 1670, au moment où Louis XIV était au faîte de sa puissance et de son prestige ; c'est donc un document d'une importance considérable. Les descriptions qu'il contient sont souvent agréables à lire ; nous pensons par exemple à la scène où l'on voit de pauvres gens pêchant des anguilles dans une rivière à Caen ou la baignade de dames à Lyon dans la Saône par un torride après-midi d'été. À l'évidence, Tallents adore bavarder et se délecte en écrivant ses « morceaux choisis », récits relatifs à des événements comiques, voire bizarres.

En plus des édifices religieux qu'il visita et décrivit, Tallents vit de nombreux châteaux, des jardins avec des jeux d'eau, des parcs, des avenues boisées et de vieux monuments. Il visita des bibliothèques et des collections privées qui étaient en plus grand nombre sur le continent qu'en Angleterre. Il fut impressionné de voir tant d'anciennes monnaies, d'antiquités, d'objets d'art et autres raretés.

Cependant, tout ce que Tallents décrit dans son Journal n'est pas aussi merveilleux. Ainsi, quand il est à Strasbourg en novembre 1672, il constate les effets désastreux de la guerre franco-hollandaise qui avait éclaté en mai de la même année. Il faut aussi dire que Tallents ne parle pas de tout ce qui intéresserait un lecteur d'aujourd'hui. Il ne commente pas l'opinion des Français sur leur roi et leur gouvernement. Les sujets agricoles et commerciaux sont rarement abordés dans son Journal et, quand ils le sont, ce n'est que très superficiellement et quasiment rien n'est dit sur le paysage ni sur le climat ! Tallents ne nous précise pas non plus s'il est allé au théâtre ou à l'opéra quand il était à Paris... bien qu'il évoque le Tartuffe de Molière !

Plusieurs récits ont été publiés concernant des voyages effectués après celui de Tallents, comme celui de John Clenche en 1675. Mais c'est celui du philosophe John Locke qui est le plus intéressant. Celui-ci vécut en France entre 1675 et 1679 et ses descriptions constituent un témoignage capital. Les centres d'intérêt de Locke (le commerce, l'agriculture, les inventions mécaniques) sont quelque peu différents de ceux de Tallents ; c'est ainsi qu'on peut affirmer que les deux récits se complètent utilement. Après Locke, on peut citer John Northleigh dans les années 80 ainsi que Gilbert Burnet, un théologien écossais, qui devint plus tard évêque de Salisbury, avec le récit de son voyage (1685-1686) qui s'attarde sur certaines querelles religieuses et quelques responsables d'églises sur le continent. Tous ces écrits (à l'exception de celui de Locke) ont été publiés à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle et aucun (sauf, à nouveau, celui de Locke) n'a bénéficié d'une édition universitaire moderne. Le texte de Tallents, dûment annoté et accompagné d'un index de personnes et de lieux, est aujourd'hui publié pour la première fois en langue anglaise.

Il attend, bien évidemment, une traduction française intégrale.


  1. ^ « Voyager éduque la jeunesse et accroît l'expérience des adultes ».
  2. ^ Se reporter notamment au séminaire 2009 de François Moureau, disponible sur le site www.crlv.org.
  3. ^ Charles Bertie (1660-1662), Richard Lassels, prêtre catholique romain qui traversa la France et la Suisse pour se rendre en Italie vers 1663 et l'Écossais John Lauder qui raconta son voyage (1665-1666). Infiniment plus intéressants sont les récits détaillés de John Ray, de Philip Skippon et de Francis Willughby, qui voyagèrent en France à la même époque que Lauder.
  4. ^ Extrait de l'introduction du livre The Travels of Francis Tallents in France and Switzerland 1671-1673 édité en 2011 par Janice V. Cox et publié à Londres par la Huguenot Society. La traduction française de toutes les citations, qu'elle concerne le texte de l'éditeur ou celui de Francis Tallents, a été réalisée par l'auteur de cet article.
  5. ^ Ce terme indiquait un grade universitaire et l'appartenance à un groupe de chercheurs et d'enseignants
  6. ^ Celle de la monarchie Stuart en 1660, après la « république » de Cromwell.
  7. ^ En 1685, ce bâtard du roi Charles II défunt tenta sans succès de renverser Jacques II.
  8. ^ « S'il avait mis en forme définitivement ce journal et l'avait publié, je ne doute pas que celui-ci aurait à la fois contenté le plus grand nombre et lui aurait acquis une grande notoriété. Mais modeste, il dissimula cet ouvrage non seulement au monde mais aussi à ses amis les plus chers ».
  9. ^ Sous la référence P257/E/3/1.
  10. ^ il a été jugé utile d'illustrer cet article par quelques extraits du Journal de Francis Tallents, afin que le lecteur ait un contact plus direct avec l'écriture du voyageur. Ce faisant, il a fallu choisir - en très petite quantité, compte tenu de l'espace et du temps impartis - et donc éliminer beaucoup. Il a paru assez évident de privilégier les passages où Tallents décrit ce dont il a été lui-même témoin. En effet, il relate aussi souvent des événements qui lui ont été rapportés par des tiers ou même dont il a pu prendre connaissance dans des livres, tant et si bien que l'on peut considérer ses « voyages » à la fois comme un journal de bord et comme un « guide touristique ». À noter que Tallents consacre beaucoup plus de pages à ses séjours dans les villes qu'à ses étapes « campagnardes » entre celles-ci.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Jean TROUCHAUD, « LE DEUXIÈME VOYAGE DE FRANCIS TALLENTS », Astrolabe [En ligne], Mai / Juin 2014, mis en ligne le 13/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mai-juin-2014/dossier/le-deuxieme-voyage-de-francis-tallents