LA TOUR GARISENDA DE BOLOGNE

Astrolabe N° 13
CRLV – Université Paris-Sorbonne
La tour garisenda de Bologne
Une gravure du récit de voyage de Maximilien Misson (1743)

LA TOUR GARISENDA DE BOLOGNE
Une gravure du récit de voyage de Maximilien Misson (1743)

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Auprès de la grande tour (a) Asinelli, il y en a une autre qui panche comme la tour de Pise, & qu'on appelle la Garisenda. Ces deux tours sont de brique. L'opinion générale est aussi, qu'elle a été bâtie de cette manière avec dessin. On admire le grand ingegno dell'Architetto ; & on se moque de certains Moines, qui vouloient abandonner leur Couvent, à cause que ce Couvent se rencontroit sous le penchant de la Tour.

Il y a de la simplicité à croire que cette tour ait été ainsi faite exprès : C'est une tour de brique, quarrée, & toute unie, comme ces tours de Sienne & de Viterbe, dont je vous ai parlé. Cela n'a point été bâtie pour raison d'ornement, & il n'étoit pas question de faire le bel esprit, quand on l'éleva : il étoit plus à propos de songer à lui donner de la solidité que des airs panchés qui ne signifient rien. D'ailleurs, ce n'est point une chose qui soit difficile, de bâtir une tour qui soit un peu penchante : vous en sçavez les raisons aussi-bien que moi, & vous en pourrez faire l'experience quand il vous plaira, en mettant en pile les Dames de vôtre Trictrat. Il ne faut point là de grand'ingegno. Cette tour me fait souvenir de ce qu'a écrit Childrei, l'un de vos Naturalistes Anglois, & qu'il y a un clocher à Bristol, qui va & vient selon le mouvement des cloches.

(a) Cette Tour fut faite par Gerard Asinelli, l'an 1109. Elle haute de trois cens soixante-seize pieds : la Garisenda qui fut bâtie par Othon, & Philip. Garisendi, l'an 1110, a cent trente pieds de haut, & panche de neuf, Gal, Guald.

(Maximilien Misson, Voyage d'Italie, A Amsterdam et se vend A Paris, chez Clousier, David, l'aîné, Durand, rue Saint Jacques, Damonneville, Quay des Augustins, 1743, t. III, p. 111-112)

 

Maximilien Misson est un protestant français, parti vers l'Angleterre après la révocation de l'édit de Nantes ; il entreprend un voyage en Italie en 1687 et son récit de voyage est considéré par ses contemporains un des guides de voyage classiques par excellence, conseillé même par Stendhal. Il paraît en 1691 et connaît plusieurs nouvelles éditions, toujours sorties en Hollande (ou contrefaites en France, avec l'indication « Amsterdam » comme lieu d'édition). Parmi les rééditions, celle de 1743 contient plusieurs gravures, dont la représentation de la tour Garisenda de Bologne.

Dans sa description, Misson affirme que l'opinion commune est que la tour a été bâtie penchante avec dessin : cela n'est pas vrai, car elle avait été construite dans les mêmes années que la tour des Asinelli (1109 - 1119), mais au cours des travaux un affaissement du terrain la fit plier et sa construction avait été arrêtée. En 1360, pour éviter de nouveaux écroulements, la Garisenda fut tronquée de 13 m. et elle mesure actuellement 48 m., contre les 97.20 de l'Asinelli. L'image montre la pente grâce à un fil à plomb, qui accentue l'écart (qui actuellement est de 3 m.). Misson explique que les deux tours sont en brique et la gravure le montre très bien, ainsi que le caractère carré, massif de la tour : le voyageur souligne que la Garisenda, au contraire de la tour de Pise, citée à titre de comparaison au début de la description, représente la solidité, non un ornement de la ville, et avec ce but elle aurait été bâtie penchante. En réalité, au Moyen Âge les tours étaient des constructions de défense, mais souvent devenaient une façon pour se distinguer : la famille des Garisendi essaya de l'emporter sur les Asinelli, qui étaient en train de bâtir juste à côté la tour la plus haute de Bologne, mais, comme on l'a vu, le terrain céda.

L'anecdote sur les moins sur qui auraient décidé de déménager pour ne rester pas à côté de la tour penchante est amusante ; il est vrai que la gravure ne montre pas d'autres bâtiments construits près de la Garisenda, même pas la tour Asinelli qui est juste à droite : il semble que l'auteur n'ait voulu montrer que la tour, comme « hors contexte », en concédant comme seuls ornements le pavage de cailloux et les nuages autour du sommet de la Garisenda.

En conclusion, on signale l'œuvre italienne la plus célèbre, qui cite la tour Garisenda et dont les vers sont gravés sur une plaque contre la tour elle-même : la Divine Comédie de Dante, qui dans l'Enfer se rappelle de la tour penchante de Bologne, la ville où il a fait ses études de loi et de théologie à l'université :

 

Qual pare a riguardar la Garisenda

sotto 'l chinato, quando un nuvol vada

sovr'essa sì, che ella incontro penda;

 

tal parve Anteo a me che stava a bada

di vederlo chinare, e fu tal ora

ch'io avrei voluto ir per altra strada.

 

Telle que la Garisenda à qui le regarde de dessous le côté où elle incline, paraît, quand un nouage passe sur elle, pencher en sens contraire, tel me parut Antée. J'attendais de le voir incliner, et il y eut un tel moment où j'aurais voulu aller par un autre chemin[1].

Alessandra Grillo


  1. ^ Enfer, XXXI, 136-141 (voir : Dante Alighieri, La Divine Comédie, Paris, Flammarion, 1993, 3 vol.)

Référence bibliographique:

Alighieri Dante, La Divine Comédie, Paris, Flammarion, 1993, 3 vol.

Misson Maximilien, Voyage d'Italie, A Amsterdam et se vend A Paris, chez Clousier, David, l'aîné, Durand, rue Saint Jacques, Damonneville, Quay des Augustins, 1743, 4 tomes

Le récit de voyage de Misson est numérisé dans Gallica :

lien à l'image : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1061954/f116.table

lien aux p. 111-112 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1061954/f117.table et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1061954/f118.table

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « LA TOUR GARISENDA DE BOLOGNE », Astrolabe [En ligne], Mai / Juin 2007, mis en ligne le 27/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/mai-juin-2007/dossier/la-tour-garisenda-de-bologne