DES QUESTIONS D’HYGIÈNE

Astrolabe N° 32
CRLV – Université Paris IV Sorbonne
Des questions d'hygiène
François Le Vaillant et les Hottentots à la loupe du XVIIIe siècle

François Le Vaillant (17 -1830) accomplit un voyage de plusieurs années au Cap à la fin du XVIIIe siècle

DES QUESTIONS D'HYGIÈNE
François Le Vaillant et les Hottentots à la loupe du XVIIIe siècle

 

François Le Vaillant (1753-1824), né à Paramaribo de parents français, accomplit un voyage de plusieurs années au Cap à la fin du XVIIIe siècle. Ses conceptions et son relativisme concernant les comparaisons qu'il fait entre Européens et Hottentots sont saisissantes et témoignent d'une certaine originalité pour son époque. Il observe attentivement les mœurs de cette population de l'Afrique du sud qu'il côtoya pendant plusieurs mois. Son regard curieux et attentif s'arrête, entre autre sur tout ce qui concerne l'hygiène en touchant l'alimentation, l'entretien des maisons et du linge, la toilette personnelle, etc. À travers ses mots ses lecteurs d'autrefois comme le lecteur d'aujourd'hui découvrent une réalité for intéressante :

On représente les Hottentots comme une nation misérable et pauvre, superstitieuse et féroce, indolente et mal-propre [sic] à l'excès ; enfin on la ravale de toutes les manières. [...] Je rends hommage à la vérité, quand je la trouve chez le docteur Sparmann, et rejette sur son observateur les mensonges qui me révoltent. « Mais, quand l'un ou l'autre m'assure qu'il n'a jamais vu les sauvages s'essuyer, nettoyer leur peau ; que, pour se détacher les mains, ils les frottent avec de la bouze [sic] de vache ; qu'ils s'en frottent aussi les bras jusqu'aux épaules ; que cette onction, qui n'est pas nécessaire, est de pur ornement ; qu'ainsi la poussière et les ordures, se mêlant à leur onguent de suie et à la sueur de leur corps, s'attachent à leur peau, la corrodent continuellement, etc. » et que M. Sparmann vient ensuite confesser qu'il n'a jamais vu ces sauvages s'essuyer, nettoyer leur peau, je trouve cette façon de raisonner fort légère, et cette logique, très-inexacte [sic] ; car, si j'attestois à mon tour que je n'ai jamais remarqué que la bouze de vache fût un pur ornement pour le Hottentot, que je n'ai point vu leur peau se corroder par la sueur, les onguens et les ordures, cette assertion négative ne persuaderoit personne, et n'éclairciroit pas la question.

Ce point de vue tout à fait nouveau par rapport à celui de ses devanciers, aussi dans les modalités discursives choisies s'étend aussi aux habitudes alimentaires des Hottentots :

[L]a preuve la plus frappante que nulle idée chimérique les prive de cette ressource [le lièvre et le duykers], c'est qu'au besoin et dans les momens de disette, je les ai vus se tenir heureux d'y pouvoir recourir. De ce qu'un Hollandais se révolteroit à la vue du plat de limaçons de vignes ou de grenouilles, le mieux apprêté, tandis que le Français s'accommode de ce mets peux délicat, s'ensuit-il que le dégoût du Batave doive être regardé comme une abstinence religieuse ordonnée par le consistoire ?

Il transpose ses observations (cette réalité) dans une écriture rythmée, humoristique et intelligente. Il n'est jamais irrespectueux ou dégouté par les mœurs autrui et se sert de l'élément de la comparaison pour donner plus d'intérêt, de sens et d'efficacité à sa narration. Par ses descriptions de l'hygiène par ailleurs, en passant par la comparaison, le voyageur se propose de mieux présenter aux lecteurs une clé efficace pour la lecture de la réalité décrite. Il atteint son objectif par l'artifice rhétorique du relativisme, en comparant les mœurs des Hottentots à celles des Européens.

En parlant des couvertures utilisées par les Hottentots, Le Vaillant explique comment, par beau temps, ces peaux sont exposées à l'air et au soleil, puis battues, « pour en faire tomber, non pas les punaises comme en Europe, mais les insectes et une autre vermine non moins incommode [...]. Lorsqu'ils n'ont point, pour l'instant, d'occupation plus pressée, ils font une recherche plus exacte et plus scrupuleuse de cette vermine ; un coup de dent les délivre l'un après l'autre de ces petits animaux malfaisans : cette méthode est plus facile et plus prompte ». Après avoir exposé sa vérité, Le Vaillant compare, comme d'habitude, ses propres déductions à celles d'autres voyageurs qui l'ont précédé :

Je ne sais quel auteur s'est avisé de croire que cet usage étoit pour eux une ressource, une partie de leur nourriture, peut-être même une délicatesse. Rien n'est plus faux que cette ridicule assertion ; je peux certifier au contraire, qu'ils s'acquittent de cette manière d'une cérémonie pareille avec autant de dégoût que nos femmes ou nos servantes la remplissent d'une autre façon à l'égard de nos enfans.

Ce qui parait bien plus bizarre ce sont les habitudes alimentaires de certains pays d'Europe aussi difficiles à comprendre pour d'autres européens qui ne les partagent pas que les recettes des Hottentots, voir plus dégoutantes.

Par ailleurs le thème de l'hygiène s'étend aussi à sa propre personne, aux pratiques de l'entretien de sa personne pendant le voyage. Ce sujet à premier abord trivial prend une ampleur et de proportions inattendues :

La barbe

Ce n'étoit ni par fantaisie ni par un goût bizarre que je l'avois laissé croître pendant un an, comme on l'a ridiculement débité par le monde ; ce n'étoit pas non plus, comme ces voyageurs herboristes passionnés pour la follicule et le séné [...] ; ma politique m'en avoit fait la première loi : la longueur de ma barbe n'étoit point abandon, négligence de moi-même, la propreté hollandaise la plus scrupuleuse fait mes délices ; ce n'est pas pour un créole d'Amérique un simple besoin d'habitude, c'est une volupté ; dans mes courses je changeois de linge et de vêtemens jusqu'à trois fois par jour ; mais le projet de laisser croître ma barbe avoit été médité long-temps avant de partir du Cap.

Son hygiène personnelle a des raisons stratégiques et on pourrait dire politiques qui, en s'appuyant sur l'apparence vont au-delà des apparences. Son stratagème de la barbe d'après sont témoignage se révèle par ailleurs de la plus grande efficacité lors du voyage.

Pour leur maquillage, les femmes Hottentotes utilisent deux couleurs, le noir et un sorte de rouge brique :

[c]es deux couleurs chéries des Hottentotes sont toujours parfumées avec de la poudre de boughou. L'odorat d'un Européen n'en est pas agréablement frappé ; peut-être que celui  d'un Hottentot ne trouveroit pas moins insupportables nos odeurs, nos essences, et tous nos sachets ; mais du moins le boughou a sur notre rouge et nos pâtes l'avantage de n'être point pernicieux pour la peau ; il n'attaque ni ne délabre les poitrines ; et la Hottentote qui ne connoît ni l'ambre, ni le musc, ni le benjoin, ne connoît pas nonplus les vapeurs, les spasmes et la migraine.

François Le Vaillant présente les mœurs des Hottentots comme des faits tout à fait normaux et naturels, relevant presque de la mode en vigueur chez un peuple. Le 'côté bio' du maquillage des Hottentotes est par ailleurs bien moins nuisible que le caractère surfait du maquillage du XVIIIe siècle. Le soin tout naturel de la peau des Hottentots est nettement plus efficace et surtout bien faisant par rapport à celui des Européens.

La description de l'hygiène des hottentots, celle de leur toilette, comme celle de la toilette de Le Vaillant même relèvent de l'anthropologie comparée. Un sujet apparemment triviale prend ainsi toute son importance non seulement pour son caractère de témoignage d'une réalité inconnue ou mal connue, mais aussi par la modalité discursive du relativisme choisi par le voyageur pour le présenter à son lecteur. L'efficacité obtenue par cette stratégie narrative est soutend, entre autre le succès que le récit de Le Vaillant obtint auprès de ses contemporains et tout le long du XIX siècle avec les nombreuses rééditions qui connut son ouvrage.

Tania Manca

Article publié grâce aux subventions pour la recherche Master & Back

Pour citer cet article:

Référence électronique
Tania MANCA, « DES QUESTIONS D'HYGIÈNE », Astrolabe [En ligne], Juillet / Août 2010, mis en ligne le 08/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/juillet-aout-2010/dossier/des-questions-d-hygiene

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