"JE VOUS ÉCRIS DE L'OCÉAN"

Astrolabe N° 26
Master de Journalisme du CELSA Université de Paris-Sorbonne
"Je vous écris de l'océan"
Suivre les courses au large grâce aux marins chroniqueurs

« JE VOUS ÉCRIS DE L'OCÉAN », L'EXPÉRIENCE DE LIBÉRATION
Suivre les courses au large grâce aux marins chroniqueurs,

 

En 2004-2005, 12 566 coupures de presse évoquaient le Vendée Globe, la course mythique autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. Parmi elles, des petits ovnis, à la croisée du reportage et du récit de voyage, les carnets de bord écrits par les navigateurs et envoyés depuis le bord. Ces feuilletons, publiés chaque semaine, permettent de suivre les marins pendant des courses de plusieurs mois. Ces « thermomètres des états d'âmes des marins », d'après l'expression d'un ancien de Libération, sont de formidables témoignages sur la vie en mer, en solitaire ou en équipage, loin du monde des « terriens ».

Nous avons choisi d'étudier les carnets publiés dans le quotidien Libération. Plusieurs raisons expliquent ce choix. Quotidien de référence sur la voile, Libération a donné un nouvel élan au journalisme sportif dans les années 1980. Il porte un nouveau regard sur les sportifs. Les « télex océan » s'inscrivent dans une perspective plus globale sur le traitement du sport qui nous paraît particulièrement intéressante. Deuxième élément, Libération fut l'un des premiers journaux à commander des carnets aux marins. C'est Titouan Lamazou qui signe le premier, en 1986, à l'occasion d'une course autour du monde, le BOC Challenge. Après lui, une vingtaine de marins, dont Isabelle Autissier, Olivier de Kersauson, Alain Gautier, Benoît Parnaudeau ont pris la plume. Enfin, les évolutions de l'univers de la course au large ont poussé Libération à publier de moins en moins de carnets ces dernières années. De nouvelles expériences ont été mises en place sur le site du journal. Ce changement est emblématique des nouveautés dans la médiatisation de la voile : quelle place pour l'écriture à une époque où les skippers peuvent envoyer des vidéos, des sons et répondre en direct à des interviews ?

Les carnets de bord permettent de diversifier le traitement des courses au large et proposent une alternative au commentaire sportif. L'enjeu est de prouver qu'en laissant leur plume aux skippers, les journalistes permettent aux lecteurs d'avoir accès à un monde inconnu, fascinant et mythifié, la vie en mer.

Le commentaire sportif n'aborde qu'une partie de la course, la météo, les stratégies des coureurs, le parcours. Le vécu des coureurs se résume aux extraits des vacations[1] Comment intéresser les lecteurs sur de longues durées avec ce contenu ? Comment associer ces courses à l'aventure, à l'exploit, à l'évasion, par du commentaire ? Car c'est l'aventure en solitaire qui fascine le grand public français, qui voue un véritable culte à ces intrépides des océans.

Autre interrogation : quelle est la place du marin chroniqueur dans le journal ? Les papiers qu'ils envoient sont à la croisée de plusieurs genres : les navigateurs se retrouvent à la fois correspondants des mers, écrivains voyageurs ou même conteurs. Cette résurgence des romans-feuilletons pourrait être considérée comme une tentative pour recréer du lien avec le lecteur.

Nous avons choisi d'étudier de près les textes en eux-mêmes : comment sont-ils écrits ? A quel imaginaire font-ils appel ? Dans quel genre les classer ? Les carnets sont la première source de ce travail. Pour éclairer notre analyse, nous avons choisi de rencontrer des journalistes de Libération spécialistes de la voile. Pourquoi avoir choisi de publier des carnets ? Quelle relation entretiennent-ils avec les marins ? Enfin, il était nécessaire de rencontrer les marins eux-mêmes, pour connaître leurs motivations et leur rapport à l'écriture.

Nous nous pencherons sur l'origine des carnets de bord dans Libération. Comment sont-ils apparus dans le quotidien et en quoi correspondent-ils à la volonté de la rédaction de publier des reportages pour traiter l'actualité sportive.

Le carnet de bord, un moyen d'enrichir le traitement de la course au large par des reportages

Comment couvrir des courses qui durent souvent longtemps en proposant une gamme d'articles variée ? Comment traiter les courses sous un angle autre que sportif ? Les journalistes de Libération veulent porter un nouveau regard sur le sport : les carnets de bord vont leur permettre d'enrichir leur traitement de la course au large par des reportages, une démarche dont l'origine remonte à la création du service des Sports de Libération.

Libération veut « vivre le sport de l'intérieur »

Offrir une tribune à des sportifs sur plusieurs mois, l'idée peut surprendre. Il faut s'attarder sur l'histoire de la couverture du sport dans les pages de Libération pour comprendre comment ces carnets de bord sont nés, et le rôle qui leur était dévolu.

Le reportage pour renouveler le journalisme sportif

L'actualité sportive n'a pas toujours eu sa place dans Libération. Jusqu'en 1978, il n'y avait pas de service des Sports dans la rédaction. C'est l'arrivée d'un journaliste passionné de sport, Jean Hatzfeld, qui change la donne. Il entre au journal en 1977 avec la ferme intention d'y traiter son thème de prédilection. Mais comment ne pas copier ce que fait déjà très bien L'Equipe ? Comme l'explique Jean Guisnel, dans sa « biographie » de Libération, « Jean Hatzfeld trouve le coin qui fera sauter les verrous : ce sera le reportage. »[2] Un peu plus tard Jean-Pierre Delacroix, un ancien professeur d'EPS le rejoint. « Il a des projets plein la tête, sur la manière de raconter autrement les sportifs, sur celle qu'ont les gens de pratiquer leur sport favori, sur l'insertion de ce phénomène dans la vie quotidienne, sur le rapport à l'effort, à la souffrance, à la performance. (...) Sa grande idée, c'est de vivre le sport de l'intérieur. »[3]. A eux deux, Hatzfeld et Delacroix vont bouleverser le traitement du sport en France. Finis les simples commentaires, Delacroix se met dans la peau d'un sportif. Et il donne de sa personne ! Il traverse Paris à vélo, et raconte son expérience dans le journal. En 1980, il accompagne John Dowling dans sa marche de Strasbourg à Paris. Ses reportages se font remarquer dans le milieu. Le journaliste obtient même le prix Martini, la récompense suprême dans le domaine du journalisme sportif.

Cet héritage est toujours bien ancré dans la rédaction, en témoigne cette note d'un journaliste rédacteur d'un blog du journal Libération, le libéblog « 99% foot » :

« Oui, le sport véhicule des valeurs de compétition, d'argent, de "winner", de dépassement de soi versus les autres. Mais pas que ça. Au passage, un petit flashback : quand Libé s'est lancé, le sport n'existait pas dans nos colonnes, pour ces raisons, justement. Puis, grâce à de grands journalistes, des Jean-Pierre Delacroix, des Jean Hatzfeld, des Patrick Le Roux, des Laurent Rigoulet, des Michel Chemin, on a tenté de se risquer sur des chemins de traverses. Donner la parole à ceux qui le font, qui en vivent. »[4]

Les carnets de bord de Libération font bien sûr partie de ces « chemins de traverse » : ils s'inscrivent dans cette histoire.

Le quotidien de référence sur la voile

Progressivement, le sport occupe donc de plus en plus de pages dans le journal. Une discipline, la voile, fait la spécialité de Libération. Dans la rédaction, un noyau dur de journalistes se passionne pour ce milieu. Parmi eux Patrick Le Roux, Luc Le Vaillant, Rémy Fière et, un peu plus tard, Jean-Louis Le Touzet.

« Libération devient rapidement le quotidien de référence de la voile. Moins les compétitions de dériveurs que ces défis humains représentés par la course au large en solitaire, dont le traitement permet à Libération de se tailler une réputation flatteuse, en contribuant à donner à ce genre journalistique particulier ses lettres de noblesse. »[5]

Dans la course en solitaire, les journalistes retrouvent des valeurs que leur journal a toujours voulu mettre en avant, comme l'explique Jean-Louis le Touzet.

« La course au large, c'est l'appropriation d'un monde neuf. Ca correspond un peu à la culture "marabout-bout de ficelle", dans laquelle Libé se reconnaît. C'est un milieu où règne encore une grande liberté, notamment celle de se faire aider. »[6]

Un éditorial de Laurent Joffrin, publié lors du départ du Vendée Globe de 1997, illustre bien cet attachement de Libération à la course au large:

« Il y a une manière très terrienne de raconter le Vendée Globe- quelques aristocrates de la mer vont faire les marioles dans des endroits impossibles. (...) Tout ça n'est rien dira-t-on. A tort : dans cette époque résignée, l'esprit du grand large est sans prix. »[7]

Très vite Libération est connu et reconnu pour son traitement de la voile.

Donner la parole, un pari audacieux

Tout commence sur les routes du Tour de France...

Plus audacieux encore que les reportages façon « j'y étais », Jean-Pierre Delacroix a l'idée de donner la parole aux sportifs. Cela s'inscrit dans la continuité de sa vision du sport. Le journal préfère l'aventure humaine et la vie des sportifs à la compétition. L'expérience commence bien loin de la mer, sur les routes du Tour de France. En juillet 1985, les cyclistes sont sollicités pour écrire une chronque[8] « On leur demandait de nous dire pourquoi ils couraient. Ca commençait toujours comme ça : « Moi, X, dossard numéro Y... ». Ils nous écrivaient un feuillet sur leurs souffrances etc. Ca a donné des trucs fabuleux... A l'époque, ils nous rendaient les papiers écrits à la main sur une page, et on les publiait tels quels. »[9] Ces billets, intitulés « Moi je », sont publiés quotidiennement en juillet 1985. La chronique est présentée dans un langage où l'on reconnaît bien le « style Libé » : « Chaque jour dans Libération un coureur perd les pédales pour prendre le stylo afin de nous conter l'état des routes et des âmes. Nous ne changeons pas une virgule de son texte. »[10] Les billets livrés par les cyclistes sont plein d'humour et d'imagination : les coureurs racontent leur vécu de la course ou des histoires bien plus personnelles, sur leur histoire, leurs rêves. Voici quelques titres piochés au hasard :

« Moi Pierre Le Bigault, qui veut garder ses rêves dans sa caboche de Breton. »

« Moi Valéry Simonet, qui fait deux avec la montagne »

« Moi Philippe Chevallier, dont le moral remonte quand la route descend. »

Les sportifs sont les premiers surpris d'être invités à écrire pour un journal. « Pour eux, c'était assez incroyable qu'on leur demande d'écrire ! » raconte Patrick Le Roux. A l'époque, et c'est encore dans une large mesure le cas aujourd'hui, les sportifs ne sont pas tenus en haute considération...

« L'idée peut paraître saugrenue, s'agissant de compétiteurs dont personne ne semblait imaginer, à l'époque, qu'ils puissent avoir autre chose en tête que chercher la meilleure façon de gagner plus d'argent en courant, en pédalant plus vite ou en glissant davantage de ballons dans les buts. »[11]

En donnant une tribune à des sportifs, Libération propose de porter un regard différent sur eux, d'écouter ce qu'ils ont à partager.

Et se poursuit sur les océans avec les marins chroniqueurs

Un an plus tard, en 1986, c'est le départ du BOC Challenge[12] Patrick Le Roux, le journaliste qui avait démarché les cyclistes, est toujours au service des Sports. Il imagine de poursuivre l'expérience des carnets dans un autre domaine, la voile. « Au départ du BOC, j'ai rencontré Titouan Lamazou. Je me suis dit que ça pourrait être bien qu'il écrive pour le journal. D'autant qu'il dessine. Il était très partant dès le départ. Titouan était même demandeur de ce genre de trucs. Il était en avance sur le plan de la communication. Ce qui est marrant c'est qu'il a fait de l'écriture son activité principale maintenant, et ça a commencé avec nous. »[13]

Le journal laisse à Lamazou des pages entières pour raconter cette course mythique vue de l'intérieur. Le marin envoie également des dessins, notamment des portraits de ses concurrents. Il a une belle plume, et surtout il apporte des détails croustillants sur le BOC Challenge. En escale à Rio, il confie que les navigateurs n'ont pas grand-chose à faire, critique l'organisation déplorable de la course.

Ce ne sont pas les premiers carnets de bord de marins dans l'histoire du journalisme. Déjà en 1968, lorsque neuf navigateurs s'étaient lancés le défi de faire le tour du monde en solitaire et sans escale, à l'initiative de Sir Francis Chichester, la concurrence était rude entre les quotidiens anglais pour obtenir les récits. « A coups de livres sterling, les journaux de Londres achètent l'exclusivité des récits des futurs circumnavigateurs. »[14] En mars 1968, le Sunday Times décide d'organiser lui-même la course pour pouvoir publier ces récits. 

Paris Match a également publié des carnets de bord d'Eric Tabarly. Le navigateur revendait ses récits pour financer ses voyages. Mais ses papiers étaient publiés à posteriori, ce qui marque une forte différence par rapport au choix de Libération, qui publie des papiers en provenance directe du bord.

L'aventure ne s'arrête pas avec Titouan Lamazou. Au départ du premier Vendée Globe, en novembre 1989, tous les coureurs sont invités à écrire pour le journal. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque les navigateurs qui se lancent dans ce défi sont regardés avec circonspection. Comme le rappelle Eric Coquerel, en charge des communiqués de la course en 1989-1990, les treize marins partent vers l'inconnu. « On ne s'en rend peut être pas bien compte aujourd'hui, mais à l'époque c'était VRAIMENT l'aventure. Sur les pontons aux Sables, les gens se demandaient juste lequel des treize allait revenir ! »[15] Le Vendée Globe est présenté dès sa création comme la « course du siècle », « l'Everest de la voile » : il bénéficie d'une couverture médiatique conséquente. Libération choisit de consacrer une double page hebdomadaire à la course, dans son édition du week-end. C'est dans ces pages que paraissent les carnets.

«Ecrire. Lorsque les treize navigaunautes ont décollé des pontons des Sables d'Olonne, ils avaient tous au-dessus de leur table à cartes un sticker signé Libération leur proposant de raconter leur quotidien, leurs espoirs, leurs peurs et leurs plaisirs. Beaucoup ont plongé. Réticents, mal à l'aise, ne sachant pas trop mais prêts à essayer, à souffrir devant le clavier du micro-ordinateur pour revenir à une forme ancienne et profonde de communication. »[16]

L'expérience est prometteuse : les treize concurrents se prêtent au jeu. Certains écrivent très souvent, comme Jean-François Coste ou Alain Gautier, d'autres ne livrent qu'un ou deux papiers, comme Jean Luc Van Den Heede, dit « VDH ». Lors du second Vendée Globe, en 1992-1993, la consigne est la même. Alain Gautier, Bertrand de Broc, Philippe Poupon, Yves Parlier se prêtent au jeu. Chaque week-end, une ou deux chroniques sont publiées. En 1994, Isabelle Autissier est « correspondante des mers » lors de sa tentative de record entre New York et San Francisco. Lors du Vendée Globe de 1996-1997, la navigatrice reprend la plume. « Envie de râler, de crier », confie-t-elle alors qu'elle est contrainte de faire escale à Cape Town et d'abandonner à la suite de la rupture de son safran. Mais elle poursuit le tour du monde hors course et écrit avec une régularité remarquable. En 2000-2001, pour le quatrième Vendée Globe, c'est Thierry Dubois qui est chargé de publier un journal de bord chaque vendredi. Entre février et mai 2004, lors du trophée Jules Verne, Olivier de Kersauson prend la plume, une idée un brin surprenante de Jean-Louis Le Touzet. « C'était un pari un peu fou et rigolo, explique-t-il, de le faire de écrire dans Libé. (...) C'était marrant de faire écrire un anar' de droite dans un canard de gauche ! A priori, on réunissait des contraires. Et en fait ça a très bien fonctionné. Il a vraiment joué le jeu, il a écrit des papiers remarquables. Dans la rédaction et dans le public, des gens qui avaient un avis plutôt défavorable sur l'aventure maritime ont changé de point de vue. Kerso donnait à voir quelque chose de lui de l'ordre du sentiment et du cœur, en opposition avec l'image habituellement véhiculée de lui. Je ne le remercierai jamais assez. On s'est beaucoup amusé et lui aussi je crois. »

Plus récemment, par manque de place dans le journal, des carnets sont parus sur des blogs de Libération. Citons quelques exemples récents, bien que ce ne soit pas pour des courses du même type : Benoît Parnaudeau a publié cinq chroniques lors de sa préparation de la Route du Rhum 2006. Il a également participé au libéblog « Un blog pour la route » pendant la course. Sur le libéblog « Dans les soutes de la Coupe de l'América », six marins racontent les coulisses de la compétition à Valence.

Une des marques de fabrique de Libération

« A Libé, on trouvait ça logique de faire parler les gens »[17] confie Patrick Le Roux, comme si c'était une évidence. C'est effectivement une des spécificités de ce quotidien. « Le journal a toujours marqué sa volonté d'utiliser un style épistolaire. On aime bien l'idée que les gens nous écrivent, l'image de ces plis qui arrivent en calèche. On l'a fait dans bien d'autres domaines que la course au large, comme avec les écrivains récemment par exemple »[18], remarque Jean-Louis Le Touzet. Ainsi, toujours en 1985, une rubrique estivale était intitulée « L'escale d'un conteur ». On retrouve le même principe puisqu'elle commençait ainsi : « Chaque jour Jean-Claude Carrière met son verbe et son intuition à la disposition de Libération. » Autre exemple plus contemporain, la rubrique de samedi intitulée « la semaine vue par.. ». Une personnalité tient le journal de bord de sa semaine. On y retrouve des commentaires sur l'actualité mais aussi des aspects plus intimes de la vie quotidienne, toujours à la première personne.

Dans le cas des carnets de navigateurs, les consignes sont simples : carte blanche. Aucun des journalistes interrogés ne s'est souvenu avoir donné une quelconque indication, ou un conseil aux chroniqueurs. Idem pour la publication, les papiers sont publiés tels quels, sans retouches. Cette liberté est fortement appréciée des marins, comme le confie Isabelle Autissier. « Je n'aurais pas travaillé avec Libé si c'était une commande, s'ils m'imposaient des sujets. J'avais demandé à ce qu'il n'y ait pas de relecture. Voilà je vous donne ce qui vient de moi, ça plait ou ça plait pas. Mais c'est du brut, ça vient du bord. Mais je crois que c'est aussi ce qu'ils voulaient. »[19] La démarche témoigne de la grande confiance qui règne entre journalistes et marins. Il faut d'ailleurs remarquer que ces carnets étaient possibles grâce aux excellents rapports qu'ils entretenaient. Reconnus et appréciés dans ce petit milieu, les journalistes en charge de la voile à Libération pouvaient se permettre de demander aux marins d'écrire. « Mais la démarche est un peu curieuse, reconnaît Jean-Louis Le Touzet, on va quand même solliciter un travail à des gens qui ont autre chose à faire qu'écrire quand ils sont en mer ! »[20] Beaucoup ont noué des relations plus que professionnelles : Titouan Lamazou et Patrick Le Roux sont restés très proches : ils ont navigué ensemble et écrit un livre à quatre mains sur le Vendée Globe de Lamazou : « Demain je serai tous mort »[21]. Rémy Fière et Yves Parlier ont eux aussi cosigné un ouvrage : « Robinson des mers ».[22]

Des reportages en direct du bord

La description de la vie en mer

S'ils ne reçoivent aucune indication, les marins chroniqueurs se livrent tous dans leurs carnets. Souvent ces papiers sont de l'ordre de l'intime. Comme le dit Isabelle Autissier, on sent que ces textes « viennent du bord ». C'est en ce sens que l'on peut les comparer à des reportages. Les marins décrivent ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent. Tous les papiers comportent une part de description, comme cet extrait d'un article écrit par Olivier de Kersauson pendant son tour du monde sur Geronimo en 2004.

« La nuit, le bateau luit, la mer luit. C'est comme si les lunes luisaient ici plus qu'ailleurs. Ce sont des brillances soyeuses et tout cela est d'une beauté renversante. (...) On a l'impression que le bateau ne fait qu'effleurer la mer. C'est un tapis volant, une sensation au fond très orientale, quelque chose comme les mille et une voiles. »[23]

Les marins sont bien les médiateurs d'une réalité, celle de la vie en mer. Ils nous font revivre leurs situations, leurs émotions. Comme tout bon reportage, les carnets permettent aussi de mieux comprendre ce qu'est la navigation en solitaire, comment fonctionne un bateau.

Surtout, ils apportent une part de vécu dans le traitement de la course. Prenons l'exemple du Vendée Globe de 1996-1997. Cette année là, Isabelle Autissier a livré un carnet de bord avec une régularité impressionnante. Il était publié le mardi, à l'occasion d'une double page hebdomadaire sur la course. Le dossier est généralement organisé ainsi :

  • le carnet de bord de la skippeuse
  • un portrait sur une page de l'un des concurrents ou d'autres personnalités (ex : la grand-mère des Peyron)
  • l'histoire des tours du monde à la voile : toutes les légendes, les tours du monde imaginaire...
  • un papier général, sur une colonne, décrivant les positions de chacun et le classement provisoire en note
  • une iconographie détaillée : la position des coureurs, la météo ainsi qu'un commentaire des conditions qui attendent les coureurs.

A la lumière de ce que nous avons déjà pu dire sur le traitement du sport dans Libération, on peut avancer que ces carnets remplacent les reportages que les journalistes ne peuvent pas écrire. Impossible dans le cas de la course au large d'envoyer un reporter vivre la course de l'intérieur, comme ce fut le cas pour le cyclisme ou la course à pied. Jean-François Coste le constate d'ailleurs avec réalisme :

« Il y a très peu de journalistes qui peuvent partir en mer. Parce qu'ils n'en ont ni les moyens, ni le temps, et parce qu'il faut savoir naviguer. Ce n'est pas évident. Alors j'ai voulu montrer comment c'était. »[24]

Libération n'attend rien de précis de ses « correspondants des mer ». Simplement de leurs nouvelles. Ces papiers sont très vivants, comme l'explique Jean-Louis Le Touzet. « Il fallait que ça ait ce caractère de fraîcheur des choses vues, entendues (...) Ca reste un objet précieux. C'est carrément de la marqueterie éditoriale ! Ca nous vient d'un ailleurs. On a vraiment reçu des textes épatants. Parfois, on avait l'impression d'avoir entre les mains un petit cœur qui bat. »[25]

Enrichir le traitement de la course

Les carnets permettent de traiter la course par des reportages, là où souvent on ne trouvait que des commentaires sur la météo, la stratégie des coureurs. Ils apportent une vision de l'intérieur. « Ces papiers donnent de la couleur à notre traitement de la course, ils l'enrichissent », souligne Patrick Le Roux. « C'était un moyen de savoir où les marins en étaient moralement. C'était un peu un thermomètre de leurs états d'âme », ajoute Rémy Fière.[26]

Le contenu du dossier s'en trouve modifié et les journalistes doivent traiter la course sous d'autres angles, comme l'indique cette remarque de Rémy Fière : « Le commentaire devenait plus factuel, puisque les carnets de bord étaient là pour la partie reportage. Ca nous pousse à faire des choses plus techniques, sur la météo par exemple. C'était des domaines qu'on ne connaissait pas forcément bien et on a appris plein de choses grâce à ça. »

Si l'on considère que les carnets sont des reportages, doit-on en conclure que les marins chroniqueurs sont des journalistes ou prennent leur place ? Nous ne le croyons pas. S'ils donnent accès à un monde lointain, ils ne le traitent pas comme des journalistes. Isabelle Autissier, maintenant chroniqueuse sur France Inter, ne se considère pas comme une journaliste.

« Le journalisme, c'est un métier, et ce n'est pas le mien. L'écriture me convient bien, j'adore écrire. Mais ce n'est pas une écriture journalistique. Je peux écrire sur quelque chose que j'ai vécu, je pense par exemple à mon dernier livre dans l'Antarctique[27] mais je ne le traiterai pas comme un journaliste. Chacun est à sa place. »[28]

Les carnets sont bien des compléments des commentaires des journalistes. Ils proposent une autre vision de la course, celle des hommes et des femmes en mer. Ils sont vivants mais se distinguent des reportages qu'on lit habituellement dans le journal. Voilà la richesse des carnets : ils sont dans le journal un espace où les règles d'écriture ne sont pas les mêmes. Plus créatifs et littéraires que les papiers journalistiques, les carnets montrent que le journal peut s'ouvrir à un autre style d'écriture.

Virginie de Rocquigny

[Cet article est issu d'un mémoire de Master I de Journalisme du Celsa, l'Ecole en Information et Communication de l'Université de Paris-Sorbonne]


  1. ^ Communications téléphoniques avec le PC course
  2. ^ J.GUISNEL, Libération, la biographie, La Découverte, 1999, p 182
  3. ^ Op. Cit. p 188
  4. ^ http://foot.blogs.liberation.fr, 9 mai 2007, « Sarkoblues » par Cédric Matiot
  5. ^ J.GUISNEL, Libération, la biographie, La Découverte, 1999, p 192
  6. ^ Entretien du 5 avril 2007
  7. ^ Libération, page de couverture, 9 janvier 1997.
  8. ^ Ces chroniques évoquent les reportages d'Albert Londres rassemblés dans l'ouvrage Tour de France, Tour de souffrances (Paris, Le serpent à plumes, réed. 1996). Dans ce recueil, le reporter s'intéresse aux sportifs plus qu'à la compétition, il  brosse le portrait de ces « forçats de la route ».
  9. ^ Entretien du 12 avril 2007
  10. ^ Libération du mois de juillet 1985
  11. ^ J.GUISNEL, Libération, la Biographie, La Découverte, 1999, p 189
  12. ^ Le BOC est un tour du monde en solitaire, organisé pour la première fois en 1982 par Robin Knox-Johnston le vainqueur d'une autre course autour du monde, le Golden Globe Challenge. La course partait de Newport et y revenait après 3 escales à Cape Town, Sydney et Rio de Janeiro.[12] En 2002, la course change d'organisateur, elle est rebaptisée Around Alone. En 2006, elle change encore de nom et de parcours: c'est la Velux Five Oceans
  13. ^ Entretien du 12 avril 2007
  14. ^ P-Y.LAUTROU et C.AGNUS, Le roman du Vendée Globe, Grasset, 2004, p 27
  15. ^ Entretien téléphonique du 7 mai 2007
  16. ^ Libération, 5-6 mai 1990
  17. ^ Entretien du 12 avril 2007
  18. ^ Entretien du 5 avril 2007
  19. ^ Entretien téléphonique du 24 avril 2007
  20. ^ Entretien du 5 avril 2007
  21. ^ P.LEROUX, Titouan Lamazou, « Demain je serai tous mort », Grasset, 1990
  22. ^ Y.PARLIER, Robinson des mers, Robert Laffont, 2001.
  23. ^ Libération, 16 mars 2004, Olivier de Kersauson
  24. ^ Entretien du 18 janvier 2007
  25. ^ Entretien du 5 avril 20073 Entretien du 12 avril 2007
  26. ^ Entretien du 12 avril 2007
  27. ^ I.AUTISSIER et E.ORSENNA, Salut au grand Sud, Stock, 2006
  28. ^ Entretien téléphonique du 24 avril 2007

Pour citer cet article:

Référence électronique
Virginie DE ROCQUIGNY, « "JE VOUS ÉCRIS DE L'OCÉAN" », Astrolabe [En ligne], Juillet / Août 2009, mis en ligne le 06/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/juillet-aout-2009/dossier/je-vous-ecris-de-l-ocean