« HISTOIRE DES AVANTURIERS QUI SE SONT SIGNALÉS DANS LES INDES »

Astrolabe N° 20
Université Paris-Sorbonne
"Histoire des aventures qui se sont signalés dans les indes"
Les raisons d'un mythe

« HISTOIRE DES AVANTURIERS QUI SE SONT SIGNALÉS DANS LES INDES »
Les raisons d'un mythe

 

L'on sait que les Anciens assignaient à la littérature deux fonctions indissociables, docere et movere, instruire et plaire. Le pouvoir des mythes tient sans doute à ce qu'ils répondent à l'un et à l'autre de ces objectifs. En effet, à l'opposé du logos qui, en tant que raisonnement articulé selon les lois de la logique, fait appel à l'intellect dans le but de convaincre, le muthos est recours aux séductions de la fable, de l'imaginaire, mais recours porteur de sens car il permet d'exprimer une vérité essentielle, qui appartient à l'ordre de l'irrationnel ou de l'inconscient. Grâce à la « dérivation » par la fiction, le mythe joue un rôle d'exutoire, de compensation, sans mettre en cause la stabilité et la cohésion d'une société, puisque la vérité ne s'avance que masquée. C'est dire l'importance proprement politique des mythes, dont la prise en compte est essentielle pour la connaissance approfondie des valeurs, des aspirations et des refus d'une époque sans doute, mais aussi pérennes par-delà les siècles.

Qu'a donc à nous apprendre le mythe de la flibuste, autant sur les contemporains que sur nous, puisqu'il demeure « actif »? Il est admis que c'est par la publication à Paris, en 1686, de l'Histoire des avanturiers qui se sont signalés dans les Indes d'Alexandre-Olivier Exquemelin que ce mythe s'épanouit en France, dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Évidemment, les contemporains, eux, se sont laissés séduire par les représentations héroïques que le texte proposait à leur admiration et à leurs rêves, sans chercher à évaluer la part de l'hyperbole, voire de l'excès poussé jusqu'à l'invraisemblable, dans le discours. C'est assurément qu'ils ne pouvaient soupçonner la présence en eux des démons que la lecture des exploits des flibustiers endormait ou même exorcisait à leur insu. La mythification, en effet, n'est perçue comme telle qu'a posteriori, lorsque interviennent un regard, une esthétique, des fantasmes et des valeurs autres, même si le mythe n'a rien perdu de son efficace au fil du temps, sa fonction cathartique échappant à la conscience.

Étudier la représentation des aventuriers, telle que la donne à lire Exquemelin, envisager les procédés les plus marquants de leur héroïsation et enfin nous interroger sur le sens de celle-ci constitueront les étapes successives de notre démarche. Admettre la fonction politique des mythes amène en effet à se demander quelle vérité délivre celui des flibustiers, vérité dangereuse, puisqu'elle requiert le voile de la fiction, mais vérité essentielle puisqu'elle exige cependant d'être dite, et telle, à un moment particulier de l'histoire d'une société.

Mise en situation

Les flibustiers, espèce hybride entre pirates et corsaires, et êtres marginaux[1] en rupture de ban avec les valeurs et les codes d'une déjà vieille Europe, investissaient, depuis le début du XVIe siècle, les espaces caraïbes. Ces mers et terres lointaines, sous autorité espagnole, les attiraient doublement : d'une part, ils pouvaient y exercer leur liberté sans restrictions et sans sanctions, car il était tacitement et universellement admis que le droit européen ne s'y exerçait pas ; d'autre part, leur avidité de s'emparer de riches butins pouvait espérer y trouver de quoi se satisfaire. En effet, les mines d'or et d'argent d'Amérique et l'abondance des pierres précieuses qu'on y trouvait donnaient lieu, régulièrement, à des transferts très importants des navires espagnols vers l'Espagne. Les flibustiers couraient donc hardiment et systématiquement sus tout ce qui était espagnol : vaisseaux, territoires, avec, pour seule motivation de s'emparer à la moindre occasion du maximum de richesses possible.

La période la plus glorieuse de la flibuste a été la seconde moitié du XVIIe siècle, surtout entre les années 1660 et 1680. C'est précisément à l'intérieur de ce laps de temps qu'Alexandre-Olivier Exquemelin a partagé, quelques années durant, en tant qu'aide-chirurgien, la vie de ceux qu'il n'appelle que les « aventuriers ». A priori, il était donc fort bien placé pour évoquer la réalité de ces hommes. Débarqué en tant qu'engagé[2] à l'île de la Tortue, au nord de Saint-Domingue, au début de juillet 1666, il y connaît d'abord des jours fort sombres, car il a été acheté par un maître particulièrement inhumain ; disposant enfin de soi mais dans le dénuement le plus total, pour subvenir à ses besoins, il s'associe l'année suivante aux flibustiers, avec lesquels il dit être resté jusqu'en 1670, avant de retourner en Europe en 1672. Sans doute est-il ensuite revenu trois fois aux Antilles, mais au moins de façon avérée, en 1674, pour deux ans environ.

Toutes les conditions semblaient donc réunies pour que son texte propose un contenu objectif, en accord avec ce que le titre permettait d'inférer, histoire laissant en effet attendre, en accord avec l'acception première du nom, la relation de faits authentiques relatifs à un groupe ou à une nation, et jugés dignes de mémoire ; ainsi parle-t-on de l'Histoire de France, par exemple ; et indéniablement, le texte d'Exquemelin contribue à la connaissance des épisodes marquants d'aventuriers attestés, dans le meilleur des cas, par les documents de l'époque, avec des repères temporels et spatiaux précis, dans la mesure où le narrateur a partagé le sort de ces hommes pendant une période assez longue pour être significative. Son témoignage relève donc de l'« autopsie»[3], c'est-à-dire de la connaissance et de l'expérience directes. Exquemelin revendique d'ailleurs explicitement ce rôle d'historien lorsqu'il dit, à propos des redites de son discours : « il ne faut pas qu'un historien craigne tant d'être ennuyeux, qu'il ne songe encore davantage à être fidèle ». Les recherches les plus récentes et les plus minutieuses des critiques récents corroborent un certain nombre de ses propos.

Cependant, l'écart entre le titre hollandais, très neutre, de l'ouvrage publié antérieurement en Hollande en 1676, De Americaensche Zee-Roovers, et le titre français est très révélateur d'un changement de dessein, de contenu - sans doute aussi de narrateur - d'une édition à l'autre, en raison de la polysémie de « histoire ». Car ce nom renvoie aussi immanquablement à un récit de fiction. L'Histoire de France officielle elle-même n'échappe pas aux représentations symboliques et merveilleuses, à l'authenticité improbable, qui alimentent l'imaginaire d'une nation par des images d'Épinal avant la lettre : saint Louis rendant la justice sous son chêne et toute la mythologie suscitée par Jeanne d'Arc. Ces évocations satisfont le goût assez répandu pour les belles histoires, c'est-à-dire celles qui évoquent des lieux, des personnages et des actions fictifs et porteurs de rêves. L'Histoire des aventuriers répond également à cette seconde acception. D'historiographe, Exquemelin devient donc hagiographe, avec pour ligne directrice l'expression et la valorisation de l'excès, dans tous les domaines. Ainsi de l'univers du réel passe-t-on à celui de la recomposition fictive qui, en l'occurrence, participe du mythe.

Marginalité et transgressions

Les flibustiers sont donnés par Exquemelin comme formant une humanité spéciale, étrangère à la demi-mesure, à la tiédeur, en un mot au juste milieu dans le bien comme dans le mal, avec pour règle de vie se livrer tout entier à l'instant présent. Sans le savoir, car ces hommes sont tout sauf de fins lettrés, ils se montrent adeptes simultanément de deux philosophies antiques non complémentaires qui ont exercé une réelle influence aux XVIe et XVIIe siècles, l'épicurisme et le stoïcisme. En effet, tous mettent en pratique l'adage bien connu d'Horace Carpe diem : profite du jour qui passe, ce qui les rend très attachés aux biens matériels de ce monde, censés être les meilleurs dispensateurs des plaisirs. Mais, paradoxalement, par l'indifférence aux coups du sort, qu'ils sont dits manifester spontanément, ils témoignent en outre de la vertu essentielle prônée par le stoïcisme : la distance intérieure par rapport aux mêmes biens de ce monde, que la plupart des humains acquièrent si difficilement, si jamais ils y parviennent. En somme, bien malgré eux, les aventuriers font preuve d'une forme de sagesse qui leur évite au moins les regrets stériles, et qui les dote, aux yeux des lecteurs, de qualités fort peu partagées et contribuant à forger leur image d'êtres exceptionnels. Leur historien prend le ton de la sentence pour formuler l'instabilité qui est la règle de leur situation : « C'est l'ordinaire des aventuriers de passer bientôt de l'abondance à la disette »[4] ; ailleurs, il souligne et leurs excès et leur acceptation sereine des coups du sort. Il écrit en effet :

Rien ne peut excuser leur barbarie ; et il serait à souhaiter qu'ils fussent aussi exacts à garder les lois qui règlent les autres hommes qu'ils sont fidèles à observer celles qu'ils font entre eux. Cependant, ils ne se peuvent souffrir quand ils sont misérables et s'accommodent très bien lorsqu'ils sont heureux. Ils s'abandonnent aussi volontiers au travail qu'aux plaisirs, également endurcis à l'un et sensibles à l'autre, passent en un moment dans les conditions les plus opposées, car on les voit tantôt riches, tantôt pauvres, tantôt maîtres, tantôt esclaves, sans qu'ils se laissent abattre par leurs malheurs ni qu'ils sachent profiter de leur prospérité.

Leur indifférence supposée à des situations parfaitement dichotomiques est efficacement mise en valeur par le rythme binaire de la formulation antonymique. L'histoire de Pierre le Grand permet d'illustrer l'un de ces renversements soudains de situation, heureux cette fois par la prise d'un vaisseau espagnol, grâce à laquelle lui

et tous ses compagnons de mer virent en peu de temps leur fortune bien changée, car au lieu d'une méchante barque (navire de faible tonnage non ponté) qui coulait presque à fond et manquait de tout, ils se trouvèrent en possession d'un navire de cinquante-quatre pièces de canon, dont la plupart étaient de bronze, avec quantité de vivres, de rafraîchissements (nourriture fraîche : légumes, fruits) et un nombre immenses de richesses.

Toutefois, l'affirmation selon laquelle les flibustiers ne savent « profiter de leur prospérité » appelle nuance : en fait, ils le font, mais à leur mode qui exclut prévoyance et retenue : c'est-à-dire qu'ils s'adonnent tout entiers à leurs plaisirs immédiats, tant qu'ils sont en fonds. L'historiographe raconte qu'après une course particulièrement fructueuse, et le partage du butin selon les conventions de la chasse-partie, contrat amiable conclu entre les parties prenantes de l'expédition avant le départ de celle-ci, les flibustiers ont regagné leur point d'attache, l'île de la Tortue. Et, note-t-il, « tant que cet argent dura, nos aventuriers firent bonne chère : on ne voyait parmi eux que danses, que festins, que réjouissances, que protestations mutuelles d'amitié. » Outre l'alcool et les femmes, le jeu constitue une passion effrénée qui, si elle en enrichit très provisoirement quelques-uns, ruine beaucoup plus sûrement et rapidement les autres.

Cette aptitude à vivre dans l'instant présent, sans souci du lendemain, provient sans doute du fait que c'est afin de rompre totalement et définitivement avec leur passé que la plupart des flibustiers sont venus dans le Nouveau Monde. Sans attaches nulle part, ils ne sauraient envisager un avenir rendu hypothétique par les risques qu'ils affrontent en permanence, et qui leur donnent le sentiment exacerbé de l'éphémère de la vie et des biens matériels. Ils vivent donc au jour le jour et, pour assouvir leurs intenses besoins exclusivement matériels, ils ne se font nul scrupule de ravir les richesses là où ils les trouvent, la notion de propriété individuelle, et de son respect, étant exclue de leurs codes. Exquemelin écrit à ce propos :

Ce qu'il y a de plus précieux dans le monde ne leur coûte qu'à prendre, et quand ils l'ont pris, ils pensent qu'il leur appartient légitimement et l'emploient ensuite aussi mal qu'ils l'ont acquis, puisqu'ils prennent avec violence et répandent avec profusion. Le succès de leurs entreprises semble justifier leur téérité.[5]

Dès leur retour d'expédition, ils dépensent sans délai et quasi frénétiquement leurs gains jusqu'à épuisement de ces derniers, et ils repartent en mer en chasse d'autres butins, lorsque leur bourse est vide. Le narrateur précise : « Quelquefois à peine leur reste-t-il pour acheter de la poudre et du plomb ; il y en a beaucoup qui demeurent redevables aux cabaretiers ».

À cette vie de plaisirs et d'imprévoyance s'adjoint le refus de se soumettre à un pouvoir imposé, à l'image de ce que les flibustiers ont cru être l'organisation sociale des Sauvages, qui leur offraient l'illusion de l'égalité, dans la mesure où les écarts de civilisation ne leur ont pas permis de décoder chez ces derniers les signes distinctifs du rang et du pouvoir, différents de ceux auxquels ils étaient habitués en Europe. Cette méconnaissance leur a fait refuser toute autorité arbitraire, comme a pu leur paraître l'autorité royale. Et pour les Français, l'éloignement physique du roi les rend d'autant plus indociles à un joug dont le refus, justement, les a poussés à s'installer en des contrées aussi lointaines et dépourvues, dans les premiers temps, de toute organisation administrative et de toute justice officielle. En 1671, un contemporain corrobore cette aspiration à l'indépendance absolue :

Doit-on s'étonner si je dis qu'en des lieux où la majesté du prince et l'appareil de sa puissance ne s'est jamais fait voir, la soumission des sujets n'est pas pareille à celle que la crainte et la vénération inspire en ceux qui ont tous les jours l'un et l'autre pour objet ; joint que chacun des habitants accommodés des îles françaises de l'Amérique, s'étant fait lui-même sa fortune, sans l'aide et le secours de la cour, a cru s'être acquis comme un droit d'indépendance en un pays où l'on n'a vu régner que le seul nom du roi jusques en 1664.[6]

C'est donc parce qu'ils récusent l'autorité royale héréditaire, et qu'ils font fi des évolutions de la politique de celle-ci, que les flibustiers deviennent les héros de la transgression. On a pu écrire à leur propos : « Sur la terre [...] ils n'avaient d'autres maîtres qu'eux-mêmes pour l'avoir conquise au péril de leur vie sur une autre nation [l'Espagne] qui l'avait usurpée elle-même sur les Indiens. » La seule autorité à laquelle ils acceptaient de se soumettre était celle dont ils choisissaient d'investir un des leurs, qu'ils nommaient leur capitaine, mais pour la seule durée d'une campagne ; encore ne se privaient-ils pas de le destituer, s'il ne leur convenait pas.

Le seul maître qu'ils se reconnaissaient - à leur manière - était Dieu. Malgré leur soif de liberté et leurs excès divers, ils ne se montraient pas athées ; leurs pratiques religieuses semblent même assidues. Ainsi, d'après Exquemelin qui utilise un présent d'habitude significatif :

On [...] prie Dieu lorsqu'on est prêt à faire le repas : les Français, comme catholiques, chantent le cantique de Zacharie, le Magnificat et le Miserere. Les Anglais, comme prétendus réformés, lisent un chapitre de la Bible ou du Nouveau Testament et chantent des Psaumes.

Lorsqu'on découvre quelque vaisseau, on lui donne aussitôt la chasse pour le reconnaître : on dispose le canon, chacun prépare ses armes et sa poudre [...]. S'il est espagnol, aussitôt on fait la prière, comme dans la plus juste guerre du monde, et on demande à Dieu avec ardeur d'avoir la victoire, et qu'il se puisse trouver de l'argent dans ce vaisseau.

Le bateau pris,

Avant de rien partager, on oblige tout le monde de l'équipage d'apporter ce qu'ils auraient pu serrer (subtiliser) jusqu'à la valeur de cinq sols, et pour cela on leur fait tous mettre la main sur le Nouveau Testament et jurer n'avoir rien détourné. Si quelqu'un était surpris en faisant un faux serment, il perdrait son voyage (c'est-à-dire sa part de butin) qui irait au profit des autres ou à faire un don à quelque chapelle.[7]

Dans d'autres textes, il est dit que tout abordage est précédé d'un Salve Regina et qu'après une victoire peut être chanté le Te Deum.

Cette piété, qui conduit même certains à piller des églises afin de construire leur propre chapelle sur l'île de la Tortue, n'exclut pourtant pas la dernière cruauté tant à l'égard de prisonniers que les Espagnols refusent d'échanger contre ceux que les aventuriers ont faits eux-mêmes, ou pour la liberté desquels les premiers ne veulent accorder ni médicaments, ni rançon, qu'à celui des populations indigènes. Aux uns et aux autres, les flibustiers savent infliger les supplices les plus insoutenables, dont l'évocation est d'ailleurs absente de la version française - bienséance oblige -, pour faire avouer à leurs victimes l'endroit où elles cachent les biens qu'ils leur supposent, à tort éventuellement.

En dépit de leur refus de se soumettre à un pouvoir temporel, et bien qu'on les ait érigés en figures de la liberté absolue, les flibustiers ne sont en rien ce que l'on a défini deux siècles plus tard comme des anarchistes ; car leurs transgressions ne sont pas que négation d'un ordre contesté. Elles peuvent présenter des aspects novateurs très positifs, dans la mesure où leur individualisme n'exclut pas la solidarité, à une époque où celle-ci n'est ni dans les mentalités ni donc dans les usages. Cette particularité constitue un autre facteur de marginalité chez ceux qui se nomment eux-mêmes « frères de la côte », périphrase par laquelle on continue à désigner les flibustiers. L'on présente parfois les pratiques égalitaires qu'ils ont instaurées comme un exemple de réalisation de société utopique. Une telle assimilation est assurément excessive, dans la mesure où Exquemelin précise à diverses reprises que cette fraternité ne s'exerce que tant que les flibustiers ont des vivres et de l'argent ; quand ils sont démunis, leur agressivité incontrôlée reprend le dessus.

Quoi qu'il en soit, il est indéniable qu'ils ont créé entre eux un compagnonnage régi par le droit coutumier, qui a toujours prévalu sur tous règlements et lois, et qui les a fait passer d'une société très hiérarchisée comme l'était la société française, à une organisation où, bien que chacun soit son seul maître, la notion d'entraide n'était pas étrangère, ni celle du respect des engagements librement consentis.

Ainsi ont-ils établi un barème d'indemnisation pour ceux d'entre eux qui seraient blessés ou devenus invalides lors, ou à la suite d'un combat. À bord d'un navire, toutes les décisions étaient prises collectivement et le capitaine, élu, pouvait être destitué en cas d'incompétence. De plus, les flibustiers pratiquaient le matelotage, c'est-à-dire qu'avant toute expédition, chacun s'associait avec un jeune matelot, qui s'engageait à l'assister fidèlement, à le soigner en cas de blessure, et qui, en cas de disparition de son maître, héritait de tous ses biens - si jamais il parvenait à en garder - et de ses parts de prise. S'ils convoitaient la même femme, ils tiraient au sort celui qui l'épouserait, tout en se partageant à l'amiable ses faveurs.

Exquemelin ne cite qu'un seul cas de non-respect des engagements pris entre les membres du groupe, celui de Morgan, célébrissime flibustier anglais, qui passe pour avoir abandonné ses compagnons en subtilisant un important butin. Cette trahison lui a permis de couler, après quelques revers, des jours heureux à la Jamaïque dont il finit gouverneur et où il épousa une femme jeune, belle, et de bonne naissance. Cette déloyauté donne lieu à des commentaires acerbes si récurrents qu'ils autorisent à penser que la traîtrise n'est pas fréquente chez les aventuriers. Ils bafouent certes principes et lois, mais de façon sélective.

Les flibustiers semblent donc bien avoir constitué, dans la réalité, une humanité singulière, soudée par la libre acceptation de règles qui lui étaient propres, et hors des normes établies par la société contemporaine, au point qu'aucun tabou ne les arrête, même celui de l'anthropophagie au détriment des Indiens, à laquelle ils envisagent de recourir en une situation de nécessité extrême. Tous les auteurs qui ont eu l'occasion de les côtoyer s'accordent sur les diverses singularités qui viennent d'être mentionnées. Exquemelin s'acquitte donc en cela fort bien de son rôle d'historien.Cependant, les autres narrateurs s'expriment de façon neutre. Il s'agit seulement pour eux de rendre compte de ce qu'ils ont eu l'occasion de voir, ou d'apprendre par des tiers, en tant que voyageurs. C'est seulement dans l'Histoire des aventuriers que ces informations s'inscrivent dans un contexte d'héroïsation qui frôle à l'occasion le sublime, et qui conditionne la lecture, au point que l'introduction à cet ouvrage constate à ce propos :

ces violences physiques et morales des expéditions flibustières contre les populations civiles n'ont guère été retenues par la tradition, qui préfère évoquer les grandes scènes d'intrépidité conquérante, de solidarité égalitariste et de dissipation rapide du butin accumulé.[8]

Tout se passe comme si les lecteurs éprouvaient, au fil des siècles, le besoin irrépressible de se laisser fasciner par des êtres qui ont eu l'audace d'assumer pleinement leurs divers appétits et passions, et pour qui la transgression, mode d'expression d'eux-mêmes le plus naturel et le plus constant, s'assimilait à l'image même de la liberté. Cette lecture sélective qui perdure est le signe de l'efficacité de la mise en scène épique, qui place le lecteur du côté de personnages inhabituels en Europe, en raison des contraintes qui s'y exercent et qui révèlent une âme non seulement hors du commun, mais encore bien trempée.

Épopée et sublime

L'univers de l'épopée est intrinsèquement celui de la dichotomie. Il met toujours en scène l'affrontement des « bons » et des « méchants ». Aussi Exquemelin prend-il soin de présenter les flibustiers comme des justiciers, sortes de Robins des bois qui veulent venger les innocents persécutés, en l'occurrence les Indiens. Il écrit :

On dirait même que la Providence les a suscités (les flibustiers) pour punir les Espagnols de toutes leurs injustices. En effet, comme les Espagnols ont été et sont encore le fléau des Indiens, l'on peut dire que les aventuriers sont et seront toujours le fléau des Espagnols.[9]

À propos d'un personnage à la réalité par ailleurs douteuse, Monbars l'Exterminateur, l'historien note :

On prétend que dans sa jeunesse il a lu plusieurs relations qui parlent de la conquête que les Espagnols ont faite des Indes, et par conséquent des cruautés inouïes qu'ils ont exercées en la faisant. Cette lecture n'a pas manqué d'exciter sa haine pour les vainqueurs et sa compassion pour les vaincus, en sorte qu'il a toujours témoigné un grand désir de les venger et beaucoup de joie lorsqu'il apprenait que les Indiens avaient eu quelque avantage sur eux.

Cette loi du talion que les flibustiers appliquent avec rigueur est alors censée s'inscrire dans une stratégie de justice. Prêter à ces hommes sans scrupules ni pitié de vertueux mobiles de réparation permet au narrateur d'atténuer l'horreur que suscite inévitablement la relation des pires actes de cruauté commis par les aventuriers à l'égard des Espagnols, sans rien dire de celles visant les populations locales, victimes pourtant autant des flibustiers que des horreurs de la colonisation, malgré le noble mobile de vengeance qu'Exquemelin prête à ses héros.

Invoquer ce mobile offre en outre deux avantages narratifs : le premier, celui de cautionner d'une sorte d'humanité et de légitimité des actes d'une légalité par ailleurs souvent douteuse ; le second de contribuer très efficacement à la captation de bienveillance des lecteurs qui n'en cèderont que mieux aux séductions de l'héroïsation.

En effet, Exquemelin fait des flibustiers le paradigme de la détermination et de l'audace, grâce à quoi il n'hésite pas à les assimiler aux héros les plus fameux de l'Antiquité. Il prend le prétexte de la similitude des prénoms pour faire d'un certain Alexandre Bras-de-Fer, personnage qui doit son surnom à la force de son bras et qu'une note présente lui aussi comme « probablement inventé », l'égal du conquérant fameux de l'Antiquité, même si, pour cela, il ravale quelque peu ce dernier au rang du premier. Il écrit en effet, en ne faisant porter la comparaison que sur le statut d'aventurier, non sur celui de noble :

On peut dire que ce nouvel Alexandre a autant signalé son nom, entre les aventuriers, que l'ancien Alexandre a distingué le sien entre les conquérants. On ne doit pas trouver la comparaison étrange, car enfin, tout Alexandre qu'il était, était-il autre chose qu'un aventurier, mais un aventurier de condition (de naissance noble), comme était aussi le nôtre ?

Cette glorieuse filiation n'est pas usurpée, selon l'hagiographe qui montre que les aventuriers ne redoutent nullement un rapport de force visiblement désavantageux. Il raconte comment Pierre le Grand, déjà mentionné à propos de renversements soudains de situation, se trouvait « en fort mauvais équipage, car son vaisseau, qui était monté de quatre petites pièces de canon et de vingt-huit hommes, faisait eau de tous côtés, manquait de vivres », quand un marin qui scrutait l'horizon « cria qu'il voyait un navire, mais qu'il paraissait fort grand », ce qui laisse augurer aux flibustiers ravis une prise particulièrement intéressante.

Aussitôt l'on ne songea plus qu'à faire voile à toutes forces pour donner la chasse à ce bâtiment, duquel ils s'approchèrent en fort peu de temps. En effet, il leur parut si grand qu'ils commencèrent tous à murmurer, oubliant ce qu'ils venaient de résoudre.

Le capitaine les rassure, et les incite à aller à l'abordage en disant que

ce bâtiment, ne se doutant pas qu'un si petit le voulût attaquer, ne se serait nullement précautionné. [...] Lorsqu'ils commencèrent d'approcher de ce bâtiment, ils s'armèrent tous de deux bons pistolets et d'un bon coutelas, et peu de temps après ils l'abordèrent. Les Espagnols, au lieu de leur défendre l'abordage, les regardaient entrer indifféremment.

Aussitôt Pierre le Grand, suivi de dix des siens, entra dans la chambre du capitaine, lui mit le pistolet sous la gorge et lui commanda de se rendre. Cependant, le reste se saisit de la Sainte-Barbe (soute à poudre) et de toutes les munitions ; ils firent descendre les Espagnols dans le fond de cale, dont plus de la moitié qui ne savaient ce que c'était et qui, voyant ces gens dans leur navire sans apercevoir d'autre navire qui les eût amenés, parce que le leur était déjà coulé à fond, les crurent tombés des nues, et dans leur surprise, faisaient des signes de croix, se disant les uns aux autres : « Jesus son demonios estos : ceux-ci sont des diables. »[10]

Le lecteur apprend par la suite que la passivité des Espagnols est due au fait que le capitaine ne croyait pas qu'un si petit vaisseau eût la hardiesse de l'attaquer, bien que quelques matelots lui aient dit que ce bâtiment avait l'air d'être à des corsaires. Il « ne reconnut sa faute que quand il se vit le pistolet sous la gorge. »

Un autre procédé contribue à la métamorphose épique des personnages : c'est celui de l'accumulation de détails significatifs, qui relève de l'art du portrait tel que le pratique, à la même époque, La Bruyère, et qui est soutenu, à l'occasion, par la construction répétitive des phrases. Par le il qui le désigne, systématiquement situé au début des phrases ou des propositions, le capitaine Roc occupe tout l'espace du texte, comme il est dit envahir l'espace public où il s'impose sans rival :

Il est si terrible que les Espagnols ne le peuvent entendre nommer sans trembler. Il a l'air mâle et le corps vigoureux, la taille médiocre, mais ferme et droite, le visage plus large que long, les sourcils et les yeux assez grands, le regard fier, et toutefois riant. Il est adroit à manier toutes les armes dont se servent les Indiens et les catholiques, aussi habile à la chasse qu'à la pêche, aussi bon pilote que brave soldat, et terriblement emporté dans la débauche. Il marche toujours avec un sabre nu sur le bras ; et si par malheur quelqu'un lui conteste la moindre chose, il ne fait point de difficulté à le couper à moitié ou de lui abattre la tête ; c'est pourquoi il est redoutable à toute la Jamaïque ; et cependant l'on peut dire qu'on l'aime autant quand il est à jeun qu'on le craint quand il a bu.

[...] Il tiendrait à la plus grande lâcheté du monde si un autre avait tiré ou donné un coup avant lui, ou s'il n'avait pas été le dernier dans un combat où même il se verrait le plus faible, étant toujours plutôt prêt à se faire tuer qu'à céder. J'en puis parler certainement pour m'être trouvé avec lui dans l'occasion. »

L'efficacité d'une telle caractérisation tient au fait que chaque détail contribue à renforcer l'impression d'un être résolu, habitué à faire plier les autres devant soi, et prompt à se faire justice, dans le mépris total de ce qu'est communément la justice. Tout, en lui est porté à l'extrême, à commencer par l'orgueil, qui lui assure l'impunité et qui lui fait exécuter sans hésiter ce que les autres ne sauraient seulement concevoir.

Il arrive cependant que les flibustiers soient obligés de battre en retraite, ou qu'ils reviennent bredouilles. Ces deux cas de figures n'entachent pas l'image glorieuse que peint continûment Exquemelin, en brossant une suite de « portraits » en action, car pour lui ils ne constituent nullement des échecs. D'une part, en effet, les revers n'arrêtent jamais les flibustiers ; bien au contraire, ils les stimulent pour de nouvelles expéditions non moins risquées. Il faut donc admirer la persévérance de ces hommes. D'autre part, c'est à l'audace d'entreprendre qu'ils manifestent en permanence qu'est sensible leur chantre, indépendamment du résultat toujours fort aléatoire. À propos d'un certain Jean David qui s'était déjà signalé par des actions assez hardies contre les Espagnols et qui « résolut d'entreprendre une chose assez périlleuse avec son équipage de quatre-vingt-dix hommes : piller la ville de Grenade, sur le lagon de Nicarague », il développe le commentaire suivant : « C'était à la vérité une action bien hardie d'aller si peu de monde quarante lieues (160km) sur terre attaquer une ville où il y avait pour le moins huit cents hommes tous armés et capables de se défendre. »[11] Il se trouve que l'entreprise fut couronnée de succès, mais un échec n'aurait pas moins entraîné l'admiration et le ton hyperbolique du narrateur qui l'aurait tourné de façon avantageuse, sensible qu'il est à l'intrépidité de ceux qui ne cessent de susciter ses propos enthousiastes.

L'atténuation des échecs, qui ne sont, on l'a vu, que temporaires et limités, voire le silence qui leur est réservé, s'opère encore mieux à la faveur des présentations collectives, qui donnent lieu à des éloges dithyrambiques, fort peu soucieux de vraisemblance. Ainsi, dans l'extrait suivant, par la vertu du grossissement qui est une autre des composantes inhérentes à l'épopée, les aventuriers deviennent quasiment des surhommes, et leurs exploits ne sont pas sans évoquer ceux de Roland et de ses pairs, tels qu'ils sont évoqués dans La Chanson de Roland. On lit en effet :

Leur nombre et leur valeur ont tellement augmenté qu'ils font tous les jours des exploits inouïs contre les Espagnols, en sorte que les rois de France et d'Angleterre peuvent, quand ils le voudront, conquérir les Indes du roi d'Espagne, sans avoir besoin d'autres forces que de celles qu'ils trouveraient sur les lieux, car je mets en fait, pour l'avoir vu plus d'une fois, qu'un seul de ces hommes vaut mieux que dix des plus vaillants de l'Europe. Comme ils sont braves, déterminés et intrépides, il n'y a ni fatigues ni dangers qui les arrêtent dans leurs courses ; et dans les combats ils ne songent qu'aux ennemis et à la victoire, tout cela pourtant dans l'espoir du gain, et jamais en vue de la gloire [...] ; leur valeur est leur héritage.

Toutefois, des éloges outrés sont suspects. Le narrateur en a si bien conscience qu'il ne manque pas de devancer les reproches d'invraisemblance que tout lecteur un tant soit peu critique serait à même de formuler, stratégie d'autant plus habile qu'elle lui permet, en même temps qu'il se justifie, d'enchérir sur les exploits exceptionnels de ses héros, en accentuant leur stature épique.

C'est par là qu'on atteint au sublime, c'est-à-dire au dépassement des limites qui sont le plus souvent celles de l'humaine condition, mais qui sont de plus, dans ce contexte, celles du style moyen. On se souvient en effet que ce style est celui que l'adaptation du ton au sujet requiert pour rendre compte de faits relatifs à des personnages de naissance obscure, pour lesquels le « haut style » serait déplacé. Cependant, dans l'extrait suivant, la litote ayant valeur d'hyperbole, le texte glisse du « degré zéro de l'écriture » à l'expression concertée de l'intensité maximale, confirmée par les questions anaphoriques qui confèrent au passage une forte charge lyrique, à une place qui plus est stratégique dans l'économie générale du récit, puisqu'il s'agit d'une sorte de conclusion partielle à la fin de la première des deux parties qui le composent :

Lorsque je fais réflexion à ce que j'ai déjà dit des aventuriers et à ce qui me reste à dire, je ne doute point que, parmi ceux qui verront leur histoire, il ne s'en trouve quelques-uns de créance soupçonneuse, et qui, lisant quelque chose un peu hors du commun, ne le prennent aussitôt pour un roman. Je ne conseille pas à ces messieurs de lire la vie de ces gens-là, où tout est extraordinaire.

En effet, comme ils sont presque toujours en mer et que cet élément est sans cesse agité de furieuses tempêtes, ils font souvent naufrage, et ces naufrages les jettent en des périls aussi surprenants que fâcheux. Comme ils forment des entreprises hardies et difficiles, l'exécution de ces entreprises les expose à tous moments à des aventures également étonnantes et incroyables.

Ainsi que peut-on penser quand on voit Pierre le Grand [suit dans ces trois cas le rappel des hauts faits de ces aventuriers qui ignorent toutes limites à leur courage comme à leur avidité matérielle] ?

Que peut-on imaginer lorsqu'on apprend que Roc [...] ?

Que peut-on croire enfin en lisant que l'Olonnais [...] ?

Certainement, ces choses sont extraordinaires ; mais aussi pour peu qu'on soit de bon sens et sans prévention, il est aisé de voir qu'elles sont accompagnées de circonstances si originales et si naturelles qu'il est malaisé d'en douter, puisque enfin elles respirent partout la vérité. D'ailleurs, toutes extraordinaires qu'elles sont, je puis bien assurer que je les ai vues moi-même.[12]

Comme le montre une affirmation aussi floue que les « circonstances [...] respirent partout la vérité », l'Histoire des aventuriers ne recule jamais devant les formulations incantatoires, pour affirmer comme expression d'une indubitable vérité ce qui relève du seul fantasme. Déjà, le rédacteur de la préface affirmait à propos du narrateur :

Il raconte ces choses si naïvement qu'il les fait croire par la seule manière dont il les raconte.

À l'égard de la vérité, bien qu'il déclare en beaucoup de lieux de son histoire qu'il la dit, quand il ne le déclarerait pas, on s'en apercevrait facilement, puisque la vérité a cela de propre qu'elle se fait sentir partout où elle se rencontre.

C'est que la crédibilité du récit est un enjeu narratif majeur pour la littérature de l'époque, au point que nulle préface ni tout autre déclaration liminaire ne saurait faire l'économie d'une telle garantie, qui n'engage cependant pas plus le narrateur que les lecteurs, selon ce qui semble être des conventions tacites. L'Histoire des aventuriers ne constitue qu'un exemple parmi bien d'autres, à la même période, de collusion entre la réalité et la fiction, malgré des affirmations contraires.

Personnages et exploits à l'épreuve des documents

On a déjà vu qu'Exquemelin se veut historien, et historien fidèle. À maintes reprises, comme dans l'extrait précédent, il affirme ne raconter que ce qu'il a vu soi-même, manifestant apparemment beaucoup de réticences pour les témoignages de seconde main. D'un aventurier que nous avons précédemment évoqué, il écrit : « Je ne garantis pas cette expédition d'Alexandre, parce que je n'y ai pas été présent et que je ne veux assurer aucune chose dont je n'aie été témoin. » Cependant, il ne résiste pas au plaisir de vanter ses exploits supposés réels, par l'heureuse contamination d'un contexte qui multiplie les garanties d'authenticité. Le peu vraisemblable Monbars l'Exterminateur, déjà sollicité également, suscite, de la part du narrateur une formule de prétérition qui, par le silence gardé sur des exploits multiples, permet de les laisser supposer avec toute l'intensité requise :

Je ne finirais jamais si j'entreprenais de rapporter tout ce qu'a fait l'aventurier Exterminateur ; aussi ne me suis-je arrêté, en parlant des ses actions, qu'à celles qui m'ont frappé davantage et dont je me suis mieux ressouvenu, car elles sont en trop grand nombre pour n'en pas oublier quelques-unes et pour pouvoir les dire toutes ; et d'ailleurs je ne veux point dissimuler que je ne puis vaincre la répugnance à parler de ce dont je n'ai pas été témoin. Ce n'est pas que je ne croie ses exploits véritables, mais enfin je ne les ai pas vus, et l'on sait qu'on est toujours bien plus assuré en rapportant les choses qu'on a vues soi-même que celles que l'on a apprises des autres.[13]

Par ailleurs, insister sur ses scrupules à relater ce qu'on n'a appris que par ouï-dire est un topos constamment mis à contribution dans ce genre de relation, car le narrateur et le lecteur y trouvent également leur compte. Il vise à une totale mise en confiance du second, et il autorise, de la part du premier, les plus grandes invraisemblances sous couvert de la vérité. C'est l'un des grands intérêts de la récente réédition critique de l'Histoire des Aventuriers que de confronter les nombreuses allégations de vérité du narrateur aux divers sources et témoignages actuellement disponibles. Il en ressort que l'historien, malgré ses dires, ne s'est pas fait scrupule d'inventer personnages et péripéties, dans le souci d'adapter son discours aux attentes de ses destinataires.

En effet, les versions néerlandaise et française de l'ouvrage divergent sur plus d'un point, à commencer par le titre dont il a déjà été question. La version française, expurgée des scènes de cruauté, pour ménager des lecteurs polis et sensibles, est plus « ornée » que la version néerlandaise, par l'insertion de personnages et de péripéties nouveaux, de dialogues développés et de commentaires généraux, constitutifs de la production littéraire française du temps. Ainsi, les intrigues amoureuses, même simplifiées, restant le nœud de toutes les histoires brèves et autres nouvelles galantes et secrètes qui ont fleuri en France dans le dernier quart du siècle, l'Histoire des aventuriers ne néglige pas cette ressource narrative, aussi productive en péripéties qu'appréciée d'un public habitué à s'interroger sur les raffinements du sentiment. C'est un Morgan d'avant sa traîtrise qui est présenté épris d'une jeune et belle prisonnière espagnole, à l'égard de laquelle il commence par se comporter avec toute la délicatesse requise selon les codes littéraires auxquels sont habitués les Français. La prisonnière ne cessant de repousser les avances du Morgan, il s'ensuit ce qu'une note caractérise à juste titre de « grande scène théâtrale » - absente de l'édition néerlandaise où certaines formulations sont dites « plus crûes » -, avec discours nobles et attendrissants de l'héroïne et poignard brandi sur soi pour échapper au déshonneur.

Autrement dit, le matériau brut de l'expérience a été modelé, afin de correspondre aux sensibilités, et aux normes narratives alors en vigueur, et les flibustiers tels qu'ils ont pu être réellement ont connu, grâce au traitement épique que leur a réservé le narrateur, une métamorphose qui, seule, les a fait accéder au panthéon des héros littéraires.

Réal Ouellet et Patrick Villiers pointent ce qui relève avec certitude de l'invention pure et simple. Ainsi, parmi d'autres actants dont ne subsiste nulle trace matérielle, le personnage de Pierre le Grand, mentionné à deux reprises, semble-t-il n'avoir aucune réalité historique. De plus, l'exploit dont le crédite le narrateur est, selon eux, proprement irrecevable : montant une barque peu armée et délabrée, assisté de seulement vingt hommes, il se serait emparé, dans les mers caraïbes, théâtre des exploits des flibustiers, du galion vice-amiral de la flotte espagnole, fortement armé et richement chargé. En effet, écrivent-ils, « un galion de guerre espagnol avait un équipage de 250 à 350 hommes. Comme à bord de tous les navires de guerre de cette époque, 60 à 80 soldats armés (sans compter les officiers) se tenaient en permanence sur le pont. De plus, les marins possédaient tous un couteau »[14] ; enfin, d'autres études ont montré que les marins espagnols sont réputés pour avoir été « de redoutables combattants », et que les convois chargés de défendre les galions étaient extrêmement efficaces.

Des historiens, de surcroît, ont souligné l'écart existant entre la réalité difficile de l'aventure et la représentation des aventuriers. Ainsi, Philippe Hrodej évoque le sort peu enviable de ces derniers : « les écumeurs des mers (les flibustiers) les plus connus sont, pour la plupart, morts pendus par les Espagnols, dévorés par les Indiens, engloutis par les flots ou désespérés dans une galère napolitaine ou une prison anglaise, c'est-à-dire avant le moment d'une inévitable et tellement moins spectaculaire sédentarisation. »[15] Il cite l'extrait de la lettre d'un gouverneur de la Tortue (Cussy) au marquis de Seignelay, secrétaire d'État à la Marin, relatif à la flibuste : « [...] un si malheureux métier dans lequel je n'en ai pas encore vu réussir sinon ceux qui l'ont quitté depuis plusieurs années, qui se repentent d'avoir attendu si longtemps à se faire habitant. »

De fait, si l'on considère la « cohorte » des onze aventuriers sur lesquels Exquemelin donne le plus de détails, on constate que deux seulement connaissent une retraite riche voire glorieuse ; deux meurent l'un lors d'un naufrage, l'autre lors d'un combat ; un troisième est mort coupé en quartiers et dévoré par les Indiens, (le même sort est indiqué pour deux comparses) ; quatre sont réduits à une vie impécunieuse sans qu'il soit question de leur mort ; aucune précision quant aux deux derniers cas. Ainsi, sur neuf personnages, deux seulement ont fait fortune, c'est-à-dire moins du quart ; les autres n'ont connu qu'une destinée pitoyable. De plus, une note[16] apprend qu'Ogeron, l'un des gouverneurs de l'île de la Tortue (l'un des lieux de retraite des flibustiers) se plaint, en 1674, des mauvais traitements que les Espagnols infligent aux flibustiers français.

Enfin, le texte lui-même incite à relativiser singulièrement et l'audace conquérante et la prétendue acceptation des brusques revers de fortune qui seraient la marque des aventuriers. L'extrait précédemment cité relatif à la prise, par Pierre le Grand, du vaisseau présenté comme le galion du vice-amiral espagnol ne masque pas, en effet, les récriminations de l'équipage, si peu soucieux d'engager un combat inégal que le capitaine s'empresse de lui montrer la facilité de l'attaque ; et celui-ci est montré suffisamment défiant devant la fidélité de ses compagnons pour couler à fond son bateau, dès l'abordage, afin d'éviter toute possibilité de retraite, ne leur laissant de choix qu'entre la victoire ou la prison, sinon la mort. L'indifférence dans l'adversité est elle-même tout aussi explicitement battue en brèche par la place significative que prend, dans la narration, la trahison de Morgan, même si la violence des emportements est à mettre au compte de l'alcool. Les récriminations des dupés donnent lieu, en effet, à un chapitre spécifique, où le lexique employé est de la plus grande intensité :

Bien qu'il y eût déjà quelque temps que Morgan eût quitté les aventuriers, ils ressentaient aussi vivement le déplaisir qu'ils en avaient reçu que s'ils venaient de le recevoir, jusque-là (au point) qu'ils ne pouvaient penser à sa perfidie, non pas même nommer son nom, sans frémir d'horreur. Un jour entre autres, ce que je n'avais point encore vu de cette manière, ils se plaignirent à outrance et s'emportèrent furieusement contre lui. Il est vrai que l'eau-de-vie qu'on venait de boire jouait alors son jeu dans chaque tête, donnait de la force à leurs plaintes et de la vigueur à leurs emportements. Les uns, transportés de colère, tiraient leur sabre, avançant leur bras comme pour frapper le traître Morgan. D'autres, outrés de douleur, montraient tristement leurs blessures, dont le perfide emportait la récompense.

[...] Ce qui redoublait notre désespoir, c'est que pendant que nous faisions toutes ces réflexions, aussi affligeantes qu'inutiles, pendant que nous étions dans un méchant vaisseau, agités sans cesse, misérables, dénués de tout, et avec quelques pauvres esclaves aussi vieilles que laides [...], Morgan était en repos à la Jamaïque, riche, heureux, et le plus content du monde entre les bras d'une jeune et belle épouse.[17]

Les enjeux de l'écriture sont donc non pas de dire la réalité d'un groupe social particulier, donnée « brute » et non signifiante en elle-même, mais de proposer de cette réalité une représentation idéalisée selon une double exigence conditionnée par les codes, les valeurs et les rêves des contemporains: la composition d'une image positive du narrateur par un récit à la première personne, dans lequel il ne se prive pas d'intervenir pour conditionner favorablement le lecteur, et la mise en scène glorieuse des flibustiers qui, par delà ce que le narrateur a pu avoir l'occasion de vivre et d'observer, dans le temps qu'il a partagé leur sort, les a magnifiés au point qu'ils se trouvent investis du pouvoir d'entrer de plain-pied dans le domaine des héros mythiques.

Le contexte d'émergence du mythe

Plusieurs causes, d'ordres divers, ont sans doute favorisé la cristallisation du mythe. La première est littéraire. Dans les trois dernières décennies du XVIIe siècle environ, les lecteurs français sont lassés des romans interminables, aux péripéties invraisemblables, qui avaient durablement enchanté un très large public dans la première moitié du siècle, mais qui ont perdu toute crédibilité, à partir de 1670 à peu près jusqu'à la fin du siècle, années pour lesquelles on parle de crise du roman. Ce que veulent désormais les contemporains se résume en peu de mots : du vrai, du simple, du court[18], au point que le mot d'ordre, pour la présentation de tout récit de fiction, est d'affirmer hautement : « Ceci n'est pas un roman. »

Exquemelin ne déroge donc pas à cette règle, quand il multiplie les allégations de vérité et les dénégations de roman. Et c'est dans un tel contexte que s'inscrit la publication française de son Histoire, aux côtés d'un grand nombre de récits de navigation, genre très apprécié alors. La caution du titre ne pouvait que constituer une garantie solide d'authenticité dont le plus grand nombre se satisfaisait. Flibustiers ou navigateurs existant réellement, les mettre en scène ne donnait pas lieu au soupçon quant à la vérité du propos. Les contemporains, en accord avec leur exigence de crédibilité, se sont donc montrés grands lecteurs de récits de navigation et d'aventures maritimes. En outre, les hommes de mer étant en général plus habiles à manier l'épée et le coutelas que la plume, leurs relations, quand ils en rédigent une, ignorent les raffinements du style, ce qui contribue à leur succès.

En effet, s'impose alors l'esthétique du naturel, terme qui recouvre une autre acception que celle que nous lui donnons aujourd'hui. En simplifiant beaucoup, on peut dire que relève du naturel une expression qui donne l'illusion de la spontanéité, de la conversation, de l'écriture « au fil de la plume », même si elle ne s'obtient que par l'entraînement, et qui correspond aux codes sociaux des honnêtes gens habitués des salons. Les péchés sans merci sont la rhétorique outrée, la pesanteur didactique, mais aussi le manque d'agrément de la narration.

Malgré leur aspiration au simple et au naturel, les contemporains sont loin de refuser les séductions de l'imaginaire, bien au contraire : les héros magnifiques - dont la réalité du temps avait offert ou offrait encore l'exemple : après le Grand Condé, le héros de Rocroy, Louis XIV lui-même - et les faits extraordinaires n'ont nullement épuisé leur pouvoir de fascination. Témoignent de ce besoin de dépaysement, de rêve, et même de merveilleux, l'abondant recours à la mythologie, dans la décoration à Versailles, ou encore les contes de Perrault, avant le succès de la publication de la traduction des Mille et une Nuits par Antoine Galland (1704).

C'est dans un contexte aussi ambigu, où l'aspiration au simple et au vrai se double insidieusement du besoin de vivre par procuration des péripéties exaltantes, dans la quiétude d'une vie rangée et aux lendemains assurés, que vont connaître un immense succès les récits maritimes, et que les flibustiers tels que les a peints Exquemelin vont nourrir l'imaginaire des lecteurs. Combattants intrépides insoucieux de ménager leur vie, animés par la rage de combattre et de triompher, et indifférents aux pires risques et aux pires conditions matérielles, appartenant au monde réel, et contribuant à écrire une page de l'Histoire contemporaine de la France, les flibustiers ont ainsi été les supports d'une stratégie d'héroïsation qui put paraître légitime selon les faits, et selon les attentes en matière de littérature narrative.

De plus, des mobiles politiques, vraisemblablement inconscients, ont doublé les enjeux littéraires et permis la vitalité du mythe. En effet, le théâtre des exploits des flibustiers est la mer, espace intermédiaire aux horizons la plupart du temps sans limites, et espace encore imparfaitement connu à l'époque, qui autorise toutes les projections de l'imaginaire. Les blancs de la carte font par excellence de la mer l'espace de l'aventure et surtout le seul lieu d'exercice possible, car échappant aux représailles, de la transgression, voire de la dérision de toute autorité. La distance que prennent bien de ceux qui naviguent par rapport aux valeurs collectives se lit dans la pratique obligée des rituels parodiques, lors du passage de l'Équateur, « le baptême de la Ligne », avec les renversements carnavalesques et irrévérentieux qui en sont la marque. On comprend alors que la quasi impunité qui a accompagné la totale liberté de décision dans l'action des flibustiers ait pu fasciner des contemporains contraints par une société dont la vieillesse morose du roi rendait l'atmosphère pesante.

Connus ou supposés, les espaces maritimes ont donc été le lieu où a pu s'épanouir le besoin d'évasion et de liberté d'une époque qui a trouvé, dans la représentation des flibustiers tels que les a peints Exquemelin, une compensation libératoire aux lourdes contraintes sociales et aux désillusions politiques de la fin du siècle. Personnages hors norme, assimilés à des types comme peuvent l'être des personnages de roman, ils ont été arrachés, par la vertu d'une écriture complaisante, à leur statut de simples particuliers.

Non des surhommes, car tous sont très conscients de la fragilité de leur vie, ces aventuriers sont des êtres qui s'imposent précisément parce qu'ils ont assumé leur vulnérabilité, en ayant exclu qu'elle puisse constituer pour eux un frein. Ils ont manifesté le courage d'aller au bout d'eux-mêmes, sans hésiter à secouer le carcan des principes et des conventions en usage dans toute société policée. En cela, ils ont proposé un modèle de résistance active et d'affirmation orgueilleuse de soi que les lecteurs français désabusés de la fin du XVIIe siècle ont pu vivre comme une catharsis.

À une époque pour laquelle on parle de « démolition du héros »[19] en littérature, les flibustiers tels que les a mis en scène Exquemelin offrent l'immense avantage de proposer non seulement une image glorieuse de l'homme, mais aussi celle de l'inversion réussie du pouvoir et des valeurs. C'est sans doute cette force contestataire qui les caractérise qui assure, encore de nos jours, leur pouvoir d'attraction et qui les transforme en supports de rêve.

Geneviève Le Motheux


  1. ^ On désigne sous le nom de flibustiers des hommes qui allaient en course dans les espaces caraïbes, aux XVIe et surtout au XVIIe siècles, munis d'une lettre de marque, c'est-à-dire d'une autorisation légale, dispensée par le gouverneur de l'île de la Tortue, qui les autorisait à attaquer les vaisseaux marchands espagnols, exclusivement lorsque leur pays était en guerre avec la France. Dans la pratique, les flibustiers n'ont tenu aucun compte de cette restriction, et c'est en cela qu'ils deviennent pirates, c'est-à-dire des bandits agissant en dehors de tout cadre légal.. Ils se sont surtout recrutés parmi les Français et les Anglais, tenus à l'écart du traité de Tordesillas, par lequel, en 1494, le pape répartissait les nouveaux mondes, découverts ou à découvrir, entre les deux puissances maritimes d'alors, les Espagnols et les Portugais. Quelques Hollandais ont aussi grossi leur nombre au XVIIe siècle.
  2. ^ Les engagés ne payaient pas leur traversée d'Europe vers les Antilles ; en échange, dès leur débarquement, ils étaient achetés par un maître qu'ils devaient servir trois ans avant de retrouver leur liberté. Souvent, les maîtres les traitaient plus mal que les esclaves noirs, qui devaient les servir à vie et qu'ils n'avaient donc pas intérêt à faire mourir sous leurs coups. Un certain nombre d'engagés mouraient bien avant d'avoir accompli leurs trois ans. Exquemelin a été aidé pour se tirer des mains de son maître, ce qui lui a sauvé la vie.
  3. ^ Autopsie, selon l'étymologie grecque, implique un témoignage de visu. Le narrateur est censé n'évoquer que ce qu'il a vu de ses yeux , comme il l'affirme dans Histoire des aventuriers flibustiers qui se sont signalés dans les Indes, édition critique de Réal Ouellet et Patrick Villiers, Paris, PUPS, coll. « Imago mundi », 2005, notamment p.423. La phrase relative à la fidélité nécessaire de l'historien se trouve p. 320. Désormais, chaque fois que nous ne nous réfèrerons qu'au texte d'Exquemelin, nous grouperons les références en une seule note par page.
  4. ^ Pp. 287, puis 175-176, et enfin p. 174 pour la dernière citation.
  5. ^ Pp. 175 et 183, respectivement.
  6. ^ Ce contemporain est Jean Clodoré, Relation des îles et terre ferme de l'Amérique, Paris, Clouzier, 1671, 2 vol., t. 1, p. 235.
  7. ^ Pp. 180-181.
  8. ^ P. 43.
  9. ^ Pp. 173-174, et pp. 196 et 200 pour ce qui concerne le capitaine Roc. Comme pour les citations suivantes, c'est nous qui soulignons.
  10. ^ Pp. 173-174, et pp. 196 et 200 pour ce qui concerne le capitaine Roc. Comme pour les citations suivantes, c'est nous qui soulignons.
  11. ^ Pp. 203 et 175.
  12. ^ Respectivement pp. 247-248, 50 et 252.
  13. ^ P. 423.
  14. ^ Note 11, p.174.
  15. ^ Philippe Hrodej, in « La flibuste domingoise à la fin du XVIIe siècle : une composante économique indispensable », L'aventure de la flibuste, actes du colloque de Brest, 3-4 mai 2001, Éditions Hoëbeke/Abbaye Daoulas, Paris, 2002, p. 289-312.
  16. ^ Il s'agit de la note 11, pp. 208-209.
  17. ^ Pp. 375 et 377.
  18. ^ La notion de longueur est tout à fait relative. Elle doit être considérée à l'aune des romans baroques, ainsi qu'ont été qualifié les romans de la première moitié du siècle, comme ceux de Gomberville : Polexandre, de Georges ou de Madeleine de Scudéry : Artamène, à multiples tomes et milliers de pages, qui accumulent péripéties, discours, histoires intercalées et invraisemblances qui ne choquent pas encore. Ces romans vont être remplacés par des « histoires brèves », c'est-à-dire des récits en un seul volume, (environ deux cents pages), grâce à l'absence de réitération de procédés par ailleurs identiques : naufrages et séparations, lettres dérobées, conversations secrètes surprises opportunément, amours contrariées et amants éplorés, etc.
  19. ^ Paul Bénichou, Morales du grand siècle.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « « HISTOIRE DES AVANTURIERS QUI SE SONT SIGNALÉS DANS LES INDES » », Astrolabe [En ligne], Juillet / Août 2008, mis en ligne le 01/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/juillet-aout-2008/dossier/histoire-des-avanturiers-qui-se-sont-signales-dans-les-indes