DANS LES PETITS PAPIERS DE JOHN LOCKE

Astrolabe N° 20
Université Paris-Sorbonne
Dans les petits papiers de John Locke
Exemple d'une écriture hors-champ

Dans les petits papiers de John Locke
Exemple d'une écriture hors-champ

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France, 1676. Dans la « chambre sublime » de la littérature, Molière est mort, Corneille a dès ce temps écrit Suréna, Racine, pas encore Phèdre, mais bientôt déjà il sera historiographe du roi...

Reste la res literaria, notion humaniste renvoyant à « tous les savoirs livresques hérités de l'Antiquité »[1], tandis que s'impose la loi des genres. Un exemple, et des plus marginaux, quelques notes de l'Anglais Locke, de passage dans le Languedoc, auteur dès 1666 d'un Essay concerning Toleration, sans doute influencé par un autre voyage, diplomatique, dans le Duché de Clèves un an auparavant. Locke vit à Montpellier à compter du 4 janvier 1676, pour suivre les cours de son université de médecine reconnue, dans l'espoir plus concret aussi de guérir d'une maladie chronique des bronches, quittant enfin et peut-être surtout un climat politique tendu en Angleterre. Protestant non conformiste, Locke est depuis plusieurs années le médecin et le secrétaire politique de Lord Shaftesbury, accusé en 1676 de complot et emprisonné. Son séjour méridional ne donnera pas lieu à une relation de voyage en tant que telle, mais d'un choix de notes parmi les 1500 pages manuscrites que le philosophe a laissées, d'un style plutôt blanc ou relâché, aux abréviations complexes et pas toujours décodées. S'il n'était pas espion, Locke en avait la technique sténographique[2]. On ne saurait ici chercher ni deviner à travers ces extraits du Journal de Locke, régulièrement tenu entre 1675 et 1704, le futur philosophe du Traité du Gouvernement civil (1681) ou de L'Essai sur l'entendement humain (1690), quoique certaines préoccupations y trouvent assez logiquement échos et reflets. En revanche, c'est bien quelques propos et images pris à un air du temps qui se voient retranscrits dans ces considérations bien peu intimes et comme d'abord ouvertes au monde, non pas exotique, mais étranger de la vie quotidienne d'une région pas encore sous le coup de la révocation de l'Édit de Nantes. Chaque jour qu'il écrit, le soir dans une auberge ou chez son hôte, c'est pour décrire avec précision une technique agricole, mentionner une anecdote urbaine, évoquer telles éphémérides moins banales que la veille. Cette attention portée au minime, ou jugé tel, n'exclut pas les considérations historiques et contemporaines sur la vie des Catholiques, des Protestants et parfois des Juifs dans le sud-ouest français, les considérations scientifiques, notamment médicales, voire archéologiques, le temps d'une excursion à Nîmes par exemple.

Un peu abusivement, mais très commodément, l'on pourrait parler d'une écriture hors-champ, mineure et discrète, apte pourtant à faire sentir un peu d'une vie individuelle et collective dans un temps largement passé. La notion cinématographique de hors-champ peut se définir, essentiellement par rapport à celle de champ, comme « l'ensemble des éléments qui, n'étant pas inclus dans le champ, lui sont néanmoins rattachés imaginairement, pour le spectateur, par un moyen quelconque »[3]. Difficiles à identifier dans le champ littéraire, ces notes de voyage dénotent pourtant un travail d'écriture, minimal ou micrologique[4], une intention de collecte de realia rédigée et plus ou moins classées, préalable possible mais incertain à un autre travail ou éventuelle et gratuite fin en soi. S'ils sont inclassables dans une perspective générique et peu analysables d'un point de vue strictement stylistique, ces extraits de Journal appartiennent bien à une peut-être informe mais assurément riche res literaria d'un réel intimisé, mis en mots et archivé en volume. Mieux encore, cet agenda ponctuellement thématique n'exclut pas une certaine poésie, comprise comme création langagière, entre fragments d'impressions jugées mémorables par une conscience individuelle et mise en liste de choses vues sur une certaine durée vécue. Au reste, la chronique ou la littérature lexicale, objets historico-esthétiques diffus dans leur(s) définition(s) respective(s), semblent bien ouvrir au champ littéraire des accès à des territoires moins balisés, hors-champ des œuvres plus habituellement et aisément cataloguables. De style, on ne parlera nécessairement qu'avec prudence, puisqu'il s'agit de fragments sténo, traduits de l'anglais qui plus est, de la part d'un scripteur ne maîtrisant pas vraiment les langues française, ni occitane. En revanche, ces notes s'avèrent bien personnelles, relevant d'une consciousness, soit « le fait d'être conscient de soi, de se savoir le même »[5], unique critère de l'identité et de la personnalité pour Locke pour qui une personne « n'a rien d'extérieur ». Lire son Journal donnera donc accès à une vision, « histoire d['un] œil »[6] modeste mais s(o)ignée, mémoire de perceptions d'une époque et d'un lieu, indications précieuses mais nécessairement hasardeuses pour l'historien, fragments d'une réalité plus brute qu'en ses prismes rétrospectifs pour le curieux.

Quelque part enres literaria

Une double structure balise ces notes, l'indication temporelle du jour et une indication marginale et lapidaire (« Protestants », « Vigne », « Vers à soie »...), qui ne sont rien d'autre que les marques successives d'occasions rencontrées. La notation minimale indique le beau temps du dimanche de Pâques de l'année 1676, la taille des oliviers ou l'achat de chaussures en cuir d'Espagne, tandis qu'une page de description scrupuleuse peut rendre compte des états du Languedoc, de la fabrication du vert-de-gris ou du tourment d'un épileptique que Locke contribue à soigner. Règnent donc l'hétéroclite, le disparate, la juxtaposition sans transition de la gravité historique et de l'anecdotique agricole - ou l'inverse. On ne saurait parler de relation de voyage organisée, racontée, alors même que nombre de ses traits se retrouvent dans les pages du Carnet de Locke.

Le philosophe mentionne volontiers une vision sortant de l'ordinaire, telle cette dame espagnole à la « robe très étrange » ou ces propriétaires terriens tous armés lorsqu'ils vont voir leurs propres ouvriers, tout comme il reporte des phrases extraites d'ouvrages consultés, par exemple Les Mémoires de Sully. Choses vues, lues ou entendues constituent un recueil d'impressions où la subjectivité semble rarement première : l'information, le factuel, priment sur le sentiment, sauf exceptions, tels traits d'humour à froid peu préparés ou la sensation agréable d'un feu de bois un froid jour d'hiver. Le « je » précède le plus souvent des verbes de perception, notamment visuelle, mais que dire de ces protocoles expérimentaux numérotés sur le blanchiment de la cire ou la liste de ses frais, faisant donc épisodiquement du Journal un carnet de comptes ou un livret scientifique ? Fourre-tout, le Carnet ne délivre aucune Weltanschauung, l'univers traversé restant un espace vécu et seulement entrevu, plus qu'un « monde en ordre »[7], résumable ou figurable. L'on reste ici proche de l'événement saisissable par une individualité, de l'impression forte quoique minime d'une simple consciousness. Et c'est par-là, justement, que l'on croit bien sentir souffler un certain air du temps, hors de l'ambition historique du tableau, de la poésie revendiquée en vue de l'«œuvre», de la conceptualisation par définition généralisatrice.

Impossible de savoir pourquoi Locke prend le soin de recopier, le 3 février 1677 les sonnets épistolaires échangés entre Louis XIV et (peut-être) Mademoiselle de Vallières, le lendemain de la vision insistante de la belle dame espagnole... ni si c'est consciemment que le jour suivant les premières considérations portent sur les nonnes et les maladies vénériennes. La loi stricte de la juxtaposition n'interdit certes pas de guetter un « procédé de libre association » (freudien ou non), mais elle nous délivre surtout une suite épurée et fragmentaire de réalité passée. Certes, dès lors qu'il y a phrase, mise à distance ou empathie interviennent, non moins que formalisation et fenêtrage. Mais le protestant Locke (ailleurs pourfendeur de « papistes »), lorsqu'il mentionne sobrement, le 18 février 1676, les danses de « mascarades » du Mardi-Gras pour le petit-peuple catholique qui fait sa musique jusqu'avec casseroles et poêles à frire, livre sans ironie une remarque de folkloriste amateur. Le spectacle a lieu, et Locke en rapporte deux ou trois détails ; il a, il est l'œil du fait hic et nunc. Témoin serein, c'est pour lui qu'il note, mais cette écriture auto-centrée nous offre paradoxalement plus de réalité qu'un tableau pictural ou littéraire savamment composé. Puissance insulaire du fragment, permissivité froide de la pure chronologie.

Journal de données médiates de la conscience

Nul autoportrait à travers ce journal, sinon les signes d'intérêts récurrents et durables, comme la tolérance interconfessionnelle, les pratiques médicales ou agricoles. Outre la confirmation d'une image auctoriale, celle d'un John Locke restant attentif à l'étranger aux feux mal éteints des querelles religieuses, le Carnet nous offre, par l'exemple, un possible aperçu des préoccupations d'un voyageur cultivé à la fin du XVIIe siècle, hors-champ de la littérature des œuvres destinées à un public élargi. La promenade, occasion de « remarquer » - verbe fréquent - de visu une plante, de croiser un interlocuteur didactique, de sentir cet air méridional tant vanté, mais qui n'évite pas aux églises d'être animées par les très fréquentes toux des fidèles. L'esprit dans lequel écrit Locke peut nous échapper, ici observateur impartial et manifestement intéressé par le Pont du Gard ou l'huile d'olive, là excursionniste plutôt privilégié se permettant une remarque souriante. Mais on peut mesurer l'effort et les fantaisies de la mémoire le soir venu, lorsqu'il s'agit d'écrire. Si Locke n'obéit pas au principe du nulla dies sine linea, c'est parce que l'occasion seule suscite la notation : c'est donc moins le journal d'une perception quotidienne que l'on lira, que le recueil sélectif « choses dignes d'être retenues »[8].

L'appropriation de l'événement ou du savoir par la mise en carnet ne se confond pas avec la « rumination de soi-même »[9] du journal intime. L'ouverture au monde des phénomènes prime, au-delà du prisme de la perception personnelle, car c'est justement elle qui forme progressivement la personne-John Locke. Le monde des expériences façonnent une vision non moins qu'une conscience capable d'observer. Peut-être marqué par l'esprit académique de la Société royale des sciences de Londres qui incite à « la répétition et l'extension des observations »[10], Locke l'empiriste n'est pas très loin des deux commandements du Manuel d'ethnographie de Mauss, « observer et classer »[11], sinon sur un point, fondamental : la systématicité. En effet, Locke catégorise, mais ne catalogue pas. L'empirisme, dont la médecine est une expression forte puisqu'elle mêle intimement l'expérience à la théorie, commence en quelque sorte ici avec une stricte chrono-logie ; les entrées thématiques demeurent, au sens propre, marginales. L'on peut cependant, en les regardant de plus près, tenter de les regrouper en plus vastes catégories :

- Lieux : « Avignon », « Le Rhône », « Montpellier »...

- « Comportements sociaux » (Mauss) : « Commerce », « Assassin », « Soldats »...

- Religion (et, presque consubstantiellement, rapports inter-religieux) : « Protestants », « Juifs », « Ordination », « Tolérance »...

- Pratiques agricoles : « Huile », « Vigne », « Fleurs »...

- Éphémérides : « Éclipse », « Vent »...

- Autres : « Vers », « Jardin du roi »...

L'intéressant, ici, consiste dans le croisement incessant et aléatoire (c'est-à-dire quotidien) entre les catégories, qui, lors de chaque entrée, seraient comme les traces un peu effacées d'une fresque nécessairement très incomplète nommée « Montpellier, 1676 » : authentiques et lacunaires, car empiriques et approximatives. Ce dernier terme est à prendre en un sens strict, tant ce Carnet pourrait se réclamer d'une écriture de l'«approche» du réel, hors du texte conçu comme tissage ou même composition toujours un peu autarcique, mais des dizaines d'illustrations, d'images verbales d'un réel qui « est toujours interruption, est toujours fragment »[12], comme le dit Ernst Bloch. L'on notera aussi la quasi-absence de référence aux beaux-arts, ou le caractère inclassable, prévisible d'ailleurs, de certaines remarques du rapport discontinu de Locke. Éclectique au sens premier, le philosophe choisit d'en-registrer ce qui lui semble intéressant (par opposition implicite à ce qui ne l'est pas, geste qui évite au Carnet de voyage toute dérive «mécanique»), des grandes affaires politico-religieuses et du plus palpable quotidien. « Dégagé des formes »[13], le Journal, ici fort peu intime, respecte non seulement le calendrier, mais encore le monde qui entoure son scripteur, soit les rencontres personnelles, les observations naturelles ou le savoir livresque : en ce sens, c'est ce monde qui commande l'écriture.

Approche collectionneuse de superficies étrangères

Si l'esprit critique n'est pas absent des notes de Locke, ni un certain humour parfois, le lecteur du Carnet reste frappé par une certaine neutralité du ton, distance flegmatique adoptée comme s'il s'agissait toujours de bien se différencier, en tant que personne (et être de perception, peut-être), de l'évènement ou objet considérés. Percevoir nécessite du recul, et le choix des notes déliées permet à Locke d'entretenir cette réalité phénoménale : nous ne sommes pas ce que nous percevons. Jamais vraiment, semble-t-il, Locke ne s'inclut dans une considération comme s'il s'agissait d'une passion, par définition subie et intériorisée. Le mouvement vers l'intime (choisir une parcelle de réel et l'inclure dans son Journal personnel) s'apparente davantage au geste du collectionneur s'appropriant tel objet qui deviendra pièce d'un ensemble par lui réalisé, entre ordre et désordre, mais qui ne saurait jamais être une part de lui-même. Comme le disait Benjamin, la relation de possession du collectionneur avec les choses s'avère aussi essentielle qu'ambiguë, « non qu'alors elles soient vivantes en lui, c'est lui-même qui habite en elles »[14]. Dans cette logique, l'ailleurs demeure autre tout en devenant un plus pratique objet d'étude : plus encore, le territoire de l'ailleurs, personnellement re-circonscrit une fois (a)perçu, reste un espace à arpenter, plus accessible sans doute, irréductiblement extérieur néanmoins.

Parler d'espace, c'est prendre en compte aussi l'unité affichée de chaque notation, appuyée à son entrée thématique toujours sobre et exactement indicative. Cette complétude proche des formes finies, du caractère à l'aphorisme, ne semble pas jouer de sa densité dans une perspective stylistique, la sténo d'ailleurs excluant radicalement l'ambition d'un movere ou d'un placere. Anti-rhétorique dans son projet, puisque sans adresse prévue sinon la relecture personnelle de Locke lui-même, le Carnet permet d'envisager deux usages, c'est-à-dire deux lectures. Locke pouvait, plus tard, retrouver une référence, un exemple ou une impression «d'alors», et dans le cas du séjour montpelliérain, «d'ailleurs». Dans une certaine mesure, le continuum temporel du journal et les récurrences thématiques en marge participent d'une possible mnémotechnie. Mais écrivant de manière codée, au risque de l'obscurité donc, notre lecture, non-voulue, peut-être même impensée, au-delà de son intrusion devient un nouveau recueil, second, des « petits faits » réels consignés, signes de facto d'un autrefois vécu jusque dans sa banalité. Ce répertoire de « choses vues en royaume de France sous Louis Le Grand » illustrent autant qu'ils nuancent et parfois contredit la généralisation historique rétrospective. Au XVIIe siècle, l'on redoute le contact avec l'eau, mais un peu à l'écart de la ville, un bassin entouré de pins s'avère lieu de baignade pour les dames en été. Le panorama historien, indispensable pour le cadre d'un regard rétrospectif, gagne ici un grain de vie, contre-exemple qui est accès à une vie collective disparue, invisible sinon par les yeux d'un simple passant d'alors. Locke mentionne les détails de ses promenades, micro-voyages dans l'espace, bribes d'existence passée pour le lecteur passablement historien, curieux de ce qui ne saurait le concerner personnellement et s'invitant dans des notes privées quoique non intimes. En somme, cette lecture seconde, la nôtre, nous rapproche du flâneur, disponible et capable de s'attarder gratuitement, dans l'espace livresque d'un journal de voyage. Spectateur de la collection du philosophe, nous chinons après lui.

Si comme le dit Proust, « on aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit »[15], ici, le fragment noté s'avère ouvertement un accès à un ailleurs, un autrefois, d'autant plus ressenti comme réel qu'il est empirique. Du factuel saisi et recadré pour la note, cette écriture transcrit quelques éclairs lumineux d'un temps (où l'on est) passé, photo-graphie, si l'on peut dire, dans la nuit de ce qui ne se voit plus aujourd'hui.

Morceaux d'ailleurs et d'autrefois notés par John Locke - extraits commentés

Remarque : un certain arbitraire a présidé au choix des passages suivants. Des notes qui recouraient à des procédés d'hypotypose, soit des « fragments » « sensibles » de description (pour reprendre les observations de Georges Molinié), ont été préférées aux longs exposés de Locke, exacts ou en partie erronés, concernant les tribunaux du Languedoc ou la fabrication d'huile, mais aussi aux très instructives considérations religieuses dans une région ne subissant pas encore les contrecoups de la révocation de l'Édit de Nantes.

C'est la venue à l'écriture partant de «choses vues à l'étranger» (et notées en vue d'une relecture), surtout, qui a orienté la brève anthologie.

(p. 31)

Avignon MERCREDI 1ER JANVIER 1676. (...)

Ici les juifs ont un quartier qui leur est réservé, où se trouve leur synagogue. Ils habitent l'endroit le plus sale et le plus malodorant où je me sois jamais trouvé, et ils sont tous vêtus comme des mendiants, bien que l'on nous ait dit que certains d'entre eux étaient riches. Ils portent des chapeaux jaunes pour être distingués [des autres], comme c'est le cas à Orange où vit une douzaine de familles juives.

  • Relecture imaginée de Locke : l'observation empirique dément le « on-dit », la neutralité du ton est déjà une remise en cause, ou plutôt une mise en doute. A la relecture de cette note, le futur auteur de La Lettre sur la Tolérance retrouvera donc un souvenir discutable, sans se laisser éventuellement trop rétro-influencer par une impression passée. Guère soupçonnable d'antisémitisme[16], Locke notera la mise en parallèle que l'on fait à Montpellier entre les lépreux et les Juifs (9 août 1676), avant les arrêtés contraignants de 1679. Au XVIIe siècle, « de nombreux marranes expulsés d'Espagne avaient trouvé refuge à Montpellier », comme l'indique une note de Guy Boisson et Marie Rivet (p. 130).
  • Lecture seconde, nôtre : l'on peut savoir que le bonnet jaune avait déjà été rendu obligatoire à Venise, par exemple, et plus ou moins se représenter la promiscuité de la vie dans un ghetto, mais seul un témoin oculaire peut mentionner une dimension aussi concrète de la discrimination que l'insalubrité collective. Ce détail, implacablement donné à (re)lire en dit long.

(p. 45-46)

Fleurs SAMEDI 1ER FÉVRIER. Aujourd'hui, j'ai vu des anémones et des giroflées blanches épanouies et du jasmin en fleur. J'ai aussi vu presser de l'huile.

Soldats Il y eut de l'agitation dans les rues ici aujourd'hui, pour la raison suivante. Des gens qui recrutaient des soldats glissèrent de l'argent dans la poche d'un paysan et voulurent ensuite l'obliger à les accompagner, parce qu'il avait reçu, comme il le dirent, l'argent du roi. L'homme refusa de les suivre et les femmes qui se pressaient en grand nombre réussirent à le sauver, en faisant usage de leur force. (...)

  • Relecture imaginée de Locke : la juxtaposition brutale de considérations ordonnées, mais non hiérarchisées, qui d'ailleurs se poursuit ce jour (usure, mesures...) neutralise au moins en partie la réaction épidermique face à un « stratagème » manifestement injuste, et longuement expliqué par Locke. Il n'y a guère de doute qu'une telle « ruse » déplaît à un penseur de la « règle commune »[17] qui unit et soumet tous les citoyens échappant ainsi à l'arbitraire politique. Cela ne signifie pas que l'anecdote, présentée comme « très courante », soit destinée à être réutilisée telle quelle, mais elle peut conforter un sentiment qui tend à devenir une option théorique. Dans le micro-récit et l'analyse qu'il suscite, se voit mentionnée par ailleurs « l'agitation » urbaine, qui vivifie vraisemblablement le souvenir.
  • Lecture seconde, nôtre : ce dernier aspect nous re-présente plus nettement, en-deçà même de toute description, la victime malheureuse de l'enrôlement forcé. Locke donne la fin de l'histoire : le paysan sera sauvé par « la force » dont feront usage des femmes. Il y a saynète, mais surtout une présence populaire, non pas figée dans un tableau historico-symbolique, mais fixée « sur le fond de l'œil et dans la conscience »[18] d'un témoin. Nul savoir immédiatement généralisable avant que d'être renseigné, ici, mais un voir mémor(is)able : à travers cette « chose vue », l'on en sait un peu plus du quotidien à Montpellier, menacé par la guerre qui à l'époque ne concerne pas cette région. Quant au goût botanique ou agricole de Locke, outre la couleur locale, l'on dirait un cadre serein brusquement perturbé par l'anecdote qui lui succède - mais est-ce voulu ? Locke, seul lecteur prévu de ses propres notes, recrée peut-être une ambiance passablement romanesque, mais inscrit surtout quelques signes verbaux supposés capables de faire ressurgir une image.

(p. 52-55)

Vignes VENDREDI 7 FÉVRIER. J'ai envoyé aujourd'hui en Angleterre une caisse des cépages suivants : (...)

États Tous les matins, les états vont prier à Notre-Dame où la messe est

Ordres chantée. Le prêtre qui dit la messe reste à l'autel pendant toute la durée de l'office mais on ne comprend pas un seul mot de ce qu'il dit, et la musique est réellement plus agréable à entendre que lui. Le cardinal et les évêques se tiennent tous à droite dans le chœur (...)

Huile La meilleure huile de France est l'huile d'Aramon, une petite ville de Provence, pas loin d'Avignon.

Assassin Quelqu'un a frappé sa sœur à la tête un peu au-dessus de la tempe, dans la maison où je loge. Le père était mort récemment, ne laissant qu'un petit héritage.

  • Relecture imaginée de Locke : particulièrement disparate, le rapport quotidien juxtapose tout et n'importe quoi, suivant le geste du collectionneur, « ramasseur » ayant « le goût rabelaisien de la quantité »[19]. S'il semble presque symptomatique de voir Locke « ramasser » à la fois plants de vignes et anecdotes, l'on reste frappé par la juxtaposition du léger et du grave, de la notation ouvertement satirique et de l'observation la plus attestée, du fait divers et mot d'humeur. Suivant en quelque sorte sa méthode philosophico-descriptive du way of ideas, Locke donne ici l'impression d'une journée passée dans le chaos singulier du monde où il ne fait que passer.
  • Lecture seconde, nôtre : de ces fragments de réel collés les uns aux autres, mais manifestement pas montés pour un lecteur extérieur, nous ne pouvons que sentir a contrario le mensonge de tout mémorandum clos sur lui-même comme un illusoire microcosme littéraire. Quelques éclats de réalité reportés brutalement dans le cadre consciemment restreint et frugal d'une note nous font alors plus justement voir le manque d'harmonie substantiel d'une journée vécue à Montpellier en 1676, inaccessible totalité d'autant plus sensible que l'on n'est pas «chez soi».

(p. 88)

DIMANCHE 22 MARS. Si on prend des cendres de sarments et qu'on les met dans de l'eau pendant un jour et demi avant l'équinoxe, on les verra remonter à la surface de l'eau au moment même de l'équinoxe. On avait dit cela à Monsieur Régis pour qu'il l'expérimente, mais il en fit l'essai et échoua.

Philosophie Il est interdit d'enseigner la nouvelle philosophie dans les universités, cartésienne les écoles et les académies.

  • Relecture imaginée de Locke : une règle physique, une expérimentation contraire, une rencontre, une information politique. La succession concise et sèche s'avère essentiellement informative, documentaire en quelque sorte.
  • Lecture seconde, nôtre : une note nous indique que Pierre Sylvain Régis était un cartésien actif. C'est donc un fragment de conversation qui nous est proposé : l'«actualité philosophique» elle-même vient de l'échange à peine suggéré ici, mais évident à déduire.

(p. 106)

MARDI 12 MAI. Un groupe de femmes qui sortaient de la ville, la plupart sur des ânes, certaines à cheval derrière des hommes, parfois tournées vers l'arrière.

  • Relecture imaginée de Locke : face à la quasi nullité du contenu didactique, l'on croit bien deviner la fixation par l'écrit d'une impression fugitive, d'un passage. Plusieurs images féminines, le plus souvent des groupes, ponctuent, gratuitement dirait-on, les notes du Carnet. Leurs danses et chants, au travail (terrassement, le 14 janvier - Locke n'oublie pas d'indiquer les fortes disparités de la rétribution...) retient l'attention du philosophe, comme une autre, chevauchant en « amazone » (même jour), sans oublier l'ample description de la robe exotique de l'« assez belle » princesse de Catejan (1er février 1677). Ces êtres de fuite semblent comme incidemment traverser des notes rarement folkloristes, hormis les fêtes ou célébrations, évoquées parfois avec quelque malice lorsqu'il s'agit des Catholiques.
  • Lecture seconde, nôtre : peu instructive, mais plastique, cette « image vraie du passé [qui] passe en un éclair »[20], dès lors que nous l'empêchons de s'évanouir, c'est-à-dire que nous la saisissons le temps de la lecture.

Nicolas Geneix

 


  1. ^ Georges Forestier et Emmanuel Bury, introduction au XVIIe siècle, La Littérature française : dynamique et histoire I, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, Folio Essai, 2007, p. 460.
  2. ^ Guy Boisson, introduction au Carnet, édition citée, p.14.
  3. ^ Adorno qualifiait de « micrologie » l'intérêt revendiqué de Benjamin pour les jouets, ou autres objets matériels ou artistiques, donc littéraires éventuellement, habituellement laissés en marge ou à l'analyse de («l'humble») chroniqueur, amateur ou collectionneur.
  4. ^ Pierre Guernancia, « L'Identité », Notions de philosophie, II, sous la direction de Denis Kambouchner, Folio Essai, 1995, p. 608.
  5. ^ Ibid., p. 45.
  6. ^ Sei Shonnagon, Notes de chevet (Xème siècle), Paris, Gallimard, Connaissance de l'Orient, 1966.
  7. ^ Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Paris, Gallimard, 1959, p. 275.
  8. ^ Henri Michel, préface du Carnet, édition citée, p. 12.
  9. ^ Marcel Mauss, Manuel d'ethnographie, Paris, Payot, 1947, p. 7.
  10. ^ Ernst Bloch, Héritage de ce temps (1935 / 1962), Paris, Payot, Critique de la politique, 1978, p. 256.
  11. ^ Maurice Blanchot, Le Livre à venir, op. cit., p. 271.
  12. ^ Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque et autres essais (1931), Paris, Rivages/Poche, 2000, p. 56.
  13. ^ Marcel Proust, Sur la lecture (1905), Paris, Actes Sud, 1988, p. 50.
  14. ^ « l'on ne doit exclure des droits de la société civile ni les païens, ni les mahométans, ni les Juifs, à cause de la religion qu'ils professent » : John Locke, Lettre sur la tolérance (1689), Paris, Mille et une nuits, 1998, p. 82.
  15. ^ Voir par exemple le paragraphe 22. du Traité du gouvernement civil (1681), édition de Simone Goyard-Fabre, Paris, Garnier-Flammarion, 1984, p. 191.
  16. ^ Ludwig Wittgenstein, De la certitude (1951), Paris, Gallimard, 1976, p. 48.
  17. ^ Walter Benjamin, « Eduard Fuchs, collectionneur et historien » (1937), Œuvres III, éd. Rainer Rochlitz, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 2000, p. 207.
  18. ^ Walter Benjamin, « Sur le concept d'histoire » (1939), Œuvres III, op. cit., p. 430.
  19. ^ Walter Benjamin, « Eduard Fuchs, collectionneur et historien » (1937), Œuvres III, éd. Rainer Rochlitz, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 2000, p. 207.
  20. ^ Walter Benjamin, « Sur le concept d'histoire » (1939), Œuvres III, op. cit., p. 430.

 

Référence bibliographique:

John Locke, Carnet de voyage à Montpellier et dans le sud de la France 1676-1679, inédit, édité sous la direction de Guy Boisson, traduction de Marie Rivet, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 2005.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Nicolas GENEIX, « DANS LES PETITS PAPIERS DE JOHN LOCKE », Astrolabe [En ligne], Juillet / Août 2008, mis en ligne le 01/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/juillet-aout-2008/dossier/dans-les-petits-papiers-de-john-locke