CONNAISSANCE PAR LES ÎLES

Astrolabe N° 35
Université Paris-Sorbonne
Connaissance par les îles
Relations coréennes de La Pérouse à Zuber

CONNAISSANCE PAR LES ÎLES
Relations coréennes de La Pérouse à Zuber

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Le repliement sur soi de la Corée, en un temps où le pays n'était pas encore divisé idéologiquement et territorialement, a été caractéristique de son histoire. Jusqu'au dernier quart du XIXe siècle, l'interdiction à tout étranger occidental de pénétrer sur son sol, favorisée par des côtes d'un abord problématique et par la profusion d'îles à leur proximité, entraîna la totale méconnaissance de sa géographie, au point que ce territoire passait pour être une île. Les Arabes semblent avoir été les premiers à mentionner, au milieu du IXe siècle, ce qui était alors nommé le royaume de Silla :

Au-delà de la Chine, du côté de l'océan, se trouvent les îles de Sïlâ dont les habitants sont blancs et envoient des présents à l'empereur de Chine, car ils prétendent que s'ils n'agissaient pas de la sorte, il ne pleuvrait plus chez eux. Aucun d'entre nous n'y a jamais accédé et ne peut donc en parler. Ces gens possèdent des faucons blancs.[1]

Ce n'est qu'au milieu du XIIIe siècle que les Occidentaux, grâce à deux franciscains envoyés successivement à Karakorum - Giovanni dal Piano Carpini, en 1246, puis, d'avril à septembre 1254, Guillaume de Rubrouck - entendent parler de la Corée dont ils ne donnent qu'un aperçu superficiel et fragmentaire[2]. Il faudra attendre les missionnaires jésuites au Japon, à partir de 1550, pour en apprendre davantage, mais seulement à partir d'informations recueillies auprès de commerçants japonais s'étant rendus sur les côtes coréennes.

On doit le premier témoignage direct à un marin hollandais, Hendrik Hamel (1630-1692), dont le bateau a fait naufrage, en 1653, sur la côte rocheuse de l'île de Quelpaert, actuelle Jeju. Tenu treize ans captif dans la péninsule avec ses compagnons survivants, il finit par s'échapper avec sept d'entre eux et gagne alors le Japon. C'est là qu'il rédige la relation du naufrage et une description du royaume de Corée, publiés en Europe dès 1668, avant même son retour aux Pays-Bas. Traduits très rapidement en français et rassemblés en un même volume[3], ces textes ont connu une vogue durable, encore au XVIIIe siècle, puisque l'abbé Prévost s'y réfère explicitement dans le chapitre consacré à la Corée de son Histoire générale des voyages (1748). La première carte générale, semble-t-il, de la seule péninsule coréenne est due à Jean-Baptiste Bourguignon d'Anville, « d'après les données cartographiques fournies par les jésuites en Chine après dix années de durs labeurs sur le terrain »[4]. Les textes de Hamel et du P. Régis

seront les deux principales et presque uniques sources auxquelles on puisera par la suite pour évoquer le pays dans des recueils de voyages, de géographie ou d'histoire et ce, jusque dans les premières décennies du XIXe siècle. La Corée, en tant que pays tributaire, apparaîtra la plupart du temps rattachée éditorialement à la Chine - avant que de l'être au Japon, dans la première moitié du XXe siècle[5].

Il faut attendre La Pérouse, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, pour obtenir de nouvelles informations émanant de la connaissance directe, limitées toutefois du fait des difficultés d'accès de toutes sortes, tant topographiques que politiques, le sol coréen restant interdit à tout Occidental.

Si, en 1816, une expédition anglaise donne lieu à des rencontres moins hostiles avec les autochtones, grâce auxquelles sont proposées les premières « représentations graphiques de Coréens d'après nature, même si les visages présentent encore des traits plutôt occidentaux »[6], ce sont les missionnaires français des Missions étrangères de Paris qui vont fournir les renseignements directs les plus précis, car, entrés illégalement en Corée dès 1836, ils vont y vivre clandestinement plusieurs décennies durant, adoptant les us et coutumes locaux (vestimentaires, alimentaires), afin de s'éviter le reproche de porter atteinte à l'ordre public par une mise en cause des croyances et des usages unanimement respectés dans le pays, tel le culte des ancêtres[7].

Cette mise en situation, par l'auteur, de l'ignorance à laquelle a été si longtemps contraint l'Occident débouche sur les conditions de la connaissance progressive de la Corée au cours du XIXe siècle, ensemble qui constitue la première partie de l'ouvrage, intitulée « Rencontres franco-coréennes jusqu'en 1866 » (p. 14-113) ; lui font suite « Une expédition en Corée, par Henri Zuber » (p. 115-145), puis « Imagerie coréenne. De Rubens à Zuber : périple iconographique à grands traits » (p. 147-217). Le déséquilibre de la composition, si patent, laisse penser que le récit central de Henri Zuber[8] sert à la fois de mobile et de caution aux deux parties qui l'encadrent, et aux critiques sans concession, réitérées tout au long de l'ouvrage, de ce que Stéphane Bois rappelle avoir été défini comme « culture de la suprématie », « libido dominandi » européennes, toutes ambitions manifestées en des opérations plus ou moins sanglantes de conquête dont chacun sait que la France y a pris sa part. Le récit et les dessins de Henri Zuber, ces derniers maintes fois copiés, « adaptés », voire plagiés, permettent en outre à l'auteur de souligner à quel point la civilisation coréenne est restée longtemps ignorée, et la représentation des Coréens soumise, du fait d'une iconographie fort limitée à leur sujet, à une assimilation avec les habitants de pays mieux connus comme le Japon et surtout la Chine, jusqu'au début du XXe siècle. Si méconnaissance et vision déformée françaises ont été confortées par le splendide isolement du « Royaume ermite » et par l'absence de témoignages coréens relatifs aux rencontres avec les Occidentaux, autres qu'officiels et à teneur administrative, on peut ajouter qu'elles relèvent également de l'indifférence des dirigeants dont les intérêts et les ambitions expansionnistes se portent sur d'autres territoires. 

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Dans la présentation de son ouvrage, Stéphane Bois justifie l'emploi du nom « îles » pour le titre et, par là même, le contenu de la première partie : ces îles désignent tout d'abord les

témoignages de ces premières rencontres franco-coréennes, souvent aux allures de confrontation ; bribes de relations confinant parfois à l'anecdote, bien oubliées ou inédites, antérieures à l'expédition française de 1866.

Mais elles renvoient également

à l'aspect fragmentaire, archipélique de ces textes... tout autant qu'aux îles réelles de la péninsule qui furent le théâtre de ces rencontres - des îles de Jeju et d'Ulleung aperçu[e]s par La Pérouse à l'île de Ganghwa investie en 1866. Les missionnaires français illégalement présents sur le territoire coréen à partir de 1836 formèrent, de par leur isolement clandestin, des sortes d'îlots intérieurs - une île septentrionale fut longtemps pour eux le lieu du transbordement des jonques chinoises aux embarcations coréennes les conduisant vers la péninsule[9].

Une autre acception - non revendiquée, celle-ci, par l'auteur ! - est suggérée par l'absence de relation entre certains éléments du texte et le titre, en une solution de continuité qui ne manque pas de conférer à ceux-ci également le statut d'îles. En effet, à la mention initiale de « relations coréennes » répondent assurément les première et deuxième parties, qui intègrent les textes de divers voyageurs qui se sont rendus en Corée, ou qui ont approché la presqu'île. Mais la troisième partie, à enjeu iconographique, semble une excroissance superflue, pour une partie non négligeable, ce que confirme implicitement la dernière phrase de la quatrième de couverture : « L'influence et la fortune de ses illustrations [celles de Henri Zuber] [...] sont examinées lors d'un périple iconographique parallèle[10], qui clôt l'ouvrage. » Or, comme l'on sait, le destin des parallèles est de ne se jamais rencontrer... Enfin, la reprise de mêmes textes d'une partie à l'autre, voire à l'intérieur d'une même partie[11], ou un contenu maladroitement fragmenté (pour des raisons de chronologie, dans la première partie) créent un effet de morcellement, non sans rapport avec la notion d'île, qui nuit autant à la cohésion du discours qu'au plaisir de la lecture. Un plan plus synthétique eût assurément été préférable, afin d'éviter ces inconvénients.

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Les multiples « îles » de la première partie, dans le sens le plus usuel du nom, défini par l'auteur, sont formées des récits émanant de voyageurs fort divers : diplomates résidant en Chine, comme Chrétien-Louis-Joseph de Guignes, ou le consul en Chine Montigny rendant longuement compte au ministre des Affaires étrangères de son expédition de sauvetage des marins d'un baleinier français échoué sur les côtes coréennes en avril 1852 ; marins, qu'ils soient baleiniers du Havre tel le Portugais des Açores naturalisé Galorte de Souza dit Jean Lopez, ou venus à des fins moins pacifiques : ainsi, au moment de la guerre de l'Opium (1839-1842), le contre-amiral Jean-Baptiste Cécille et, vingt ans plus tard, le contre-amiral Pierre-Gustave Roze, commandant en chef de la Division des mers de Chine ; missionnaires, parmi lesquels on peut retenir Antoine Daveluy, Stanislas Féron, Félix Ridel, ces deux derniers pour leur contribution essentielle à la connaissance de la langue coréenne. La lecture des écrits de tous ces hommes à la formation, aux fonctions et aux objectifs divers, permet de mesurer l'importance scientifique de leur apport, les représentants de chacun de ces trois ensembles coopérant indirectement de façon déterminante, dans leur domaine spécifique, à l'enrichissement de la connaissance de la Corée.

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Ainsi, aux navigateurs, à la faveur parfois des expéditions des diplomates, doit-on essentiellement d'avoir comblé progressivement les blancs des cartes marines, d'avoir remédié aux erreurs ou aux imprécisions de celles-ci. Stéphane Bois indique qu'au temps de La Pérouse

les côtes coréennes sont et seront durant plusieurs décennies encore doublement inhospitalières, du fait de mers parsemées d'îles, d'écueils, d'un littoral non cartographié en Occident[,] où les bancs de sable et autres bas-fonds ne manquent pas.[12]

La préoccupation essentielle des marins va donc être de déterminer précisément les positions, de s'approcher au plus près des côtes pour en faire un relevé précis, tout  en sondant fréquemment, pour éviter autant que faire se peut d'échouer à marée basse.

Si l'on fait le bilan de ces diverses investigations menées sur un peu plus de soixante-dix ans, il convient de constater qu'à La Pérouse revient l'honneur d'être le « premier Occidental à avoir reconnu et relevé les côtes » et qu'au contre-amiral Roze revient celui « d'avoir, le premier, pénétré dans l'intérieur du pays », par le fleuve Han, et mouillé à quelques encablures de la capitale. Ainsi sont complétés les travaux amorcés par les jésuites dans la première moitié du XVIIIe siècle.

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La contribution des missionnaires, quant à elle, est de deux ordres. Elle concerne en premier lieu la découverte, par les Français, des mœurs coréennes, grâce aux nombreuses lettres qu'ils ont écrites à leurs proches ou à leurs supérieurs, et qui fourmillent de détails prosaïques et variés sur les conditions de la vie quotidienne, à laquelle ils ont dû s'adapter, difficilement parfois. Apparence physique, vêtements, chaussures, nourriture, tombes et culte des ancêtres, villes et villages, ameublement, divertissements, surprise des Coréens devant les Occidentaux « au long nez », usages divers, y compris le port des lunettes et la prostitution, donnent lieu à des développements détaillés et concordants, sauf lorsque sont en cause les goûts alimentaires, en particulier à propos de la saumure omniprésente[13].

Au delà de l'attention portée à ce qui relève d'un pittoresque que la pratique fort  limitée du voyage n'a pas encore galvaudé, la contribution fondamentale des missionnaires à la connaissance de la Corée concerne la langue, qu'ils ont apprise souvent, ne se contentant pas de parler le chinois pratiqué par nombre de Coréens, et ils ont été les premiers Occidentaux à le faire. Si les persécutions dont sont morts certains (Daveluy, Pourthié) a entraîné la destruction complète de leurs travaux, les survivants ont pris le relais.

On doit à S. Féron le premier dictionnaire français coréen constitué de 10328 entrées, mais qui n'a existé qu'en versions manuscrites[14] et qui se transmettait de missionnaire en missionnaire. [...]

Outre les informations proprement lexicales, ces dictionnaires comportaient des remarques ayant trait à la culture de l'époque ou des exemples et des citations l'éclairant.

Dans le même temps que Féron, Félix Clair Ridel [...], entré en Corée en 1861, travaille lui sur un dictionnaire coréen français et sur une grammaire coréenne qui n'existe pas non plus en langue coréenne. [...]

Le premier Dictionnaire coréen-français (« par les Missionnaires de Corée de la Société des Missions Étrangères de Paris », C.  Lévy, 714 p.), qu'il ne signera pas de son nom, sortira en 1880 à Yokohama. Il est considéré comme le premier dictionnaire conçu selon les normes et modèle de la lexicographie occidentale.[15]

La première partie s'achève sur le contexte de persécutions des chrétiens, missionnaires et convertis également mis à mort. Sans l'aval de Paris, est alors décidée par le contre-amiral Roze, basé en Chine, une expédition punitive dont il est assez longuement rendu compte, témoignages divers à l'appui. Si « cette première confrontation militaire entre une nation occidentale et la Corée présente l'avantage d'avoir été considérée par les deux opposants comme un succès », les Français qui y ont participé ont parfois ressenti douloureusement son inutilité et le discrédit, voire le déshonneur, qui en ont résulté pour la France. Parmi ceux-ci, on peut compter  Henri Zuber dont, à la fin de la première partie, Stéphane Bois commente rapidement le témoignage, avant de fournir sur lui des indications biographiques. Ce choix de présentation occasionne des redites précédemment déplorées. En effet, il conduit le lecteur à lire deux fois certains passages de la relation de Zuber, dans les extraits de présentation, puis dans le texte lui-même. Mais est bien mise en évidence l'originalité du texte de l'ancien officier de marine[16] qui exclut l'habituel « discours martial parfois fastidieux par la précise rigueur, parfois puéril par son lot immanquable de rodomontades, mensonges-propagande et autres accents de supériorité qui ne veut pas douter » :

L'expédition de 1866 revêt sous sa plume et son crayon une espèce de douceur, de pacifisme, qu'elle n'eut évidemment pas. Mais Zuber, dénué des accents martiaux et impérialistes attendus, fait montre d'une attention au pays, [...], aux paysages et aux gens ; trait peu courant, il donne même la parole aux autochtones sous la forme de communications écrites [...]. Ainsi, il parvient à un relatif équilibre entre éloges et désapprobations [...][17].

Une expédition en Corée[18] apporte donc le regard d'un homme à l'esprit ouvert, c'est-à-dire à la fois disponible pour accueillir positivement l'inconnu et l'étrange, et capable de s'abstraire des préjugés ambiants. En outre, les étapes antérieures de sa navigation[19] lui offrent à l'occasion des éléments de comparaison, qu'il met en œuvre pour mieux cerner la spécificité du pays. Car, malgré la connotation indéniablement militaire du nom « expédition », ce n'est pas cet aspect qui retient l'attention de narrateur. Ce dernier préfère évoquer ce que le pays et ses habitants lui ont donné à voir, à comprendre, et à ressentir.

Le goût de Henri Zuber pour l'insolite, au sens premier du terme, est affirmé à deux reprises, au tout début et à l'extrême fin du récit. « J'ai eu la bonne fortune, assez rare aujourd'hui, d'aborder à des côtes encore inexplorées et de visiter un peuple presque inconnu», constate-t-il tout d'abord avec satisfaction. Réfléchissant, à l'instant de clore son récit, à l'évolution de la Corée et à son inévitable ouverture au commerce occidental, il ajoute :

il est difficile à ceux qui ont le sentiment délicat et le goût de l'art et de la variété de ne pas éprouver d'abord et avant toute réflexion un certain regret en voyant les influences européennes de toute espèce pénétrer partout. Assurément la civilisation et la science ont tout à y gagner, mais aussi les caractères des peuples s'effacent et leur originalité se perd[20].

L'intérêt de la relation réside donc dans la présentation d'une civilisation perçue comme menacée. Il est renforcé par la connaissance que nous faisons progressivement d'un homme doté d'un grand sens de l'observation en même temps que d'un regard d'artiste.

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Un « aperçu général de ce pays de Corée, qui a aussi joué son rôle dans l'histoire du monde et où l'on trouvera sans doute, par la suite, la clef de bien des problèmes »[21]  sert de préambule à la relation de l'expédition française de 1866, dont il représente le tiers. S'y succèdent des précisions géographiques incluant le climat, l'organisation administrative en huit provinces, et les relations avec deux grands pays voisins, le Japon et la Chine ; le constat de l'ignorance de l'Europe, qui vaut à la Corée d'être restée à l'abri de ses convoitises et « en dehors des combinaisons politiques » ; les manifestations de « l'apostolat catholique » et les premières représailles à l'encontre des missionnaires, avant celles de 1866, mobiles de l'expédition qui donne lieu à ce récit, et dont l'historique est tracé à grands traits. Henri Zuber décrit ensuite ce qui relève de l'« autopsie » et de sa propre expérience, et qui est présenté de manière vague, tant que le débarquement des troupes n'a pas eu lieu : il se limite au type physique des Coréens, à leur costume et à leur coiffure. Se contentant de mentionner le bouddhisme généralisé, il envisage l'organisation sociale.

La relation s'articule ensuite autour des deux moments essentiels de l'expédition que sont le débarquement au village de Kak-Kodji, tout près de l'endroit où le fleuve Han-Kang se divise, puis la prise de la ville de Kang-Hoa. Ces deux épisodes permettent au jeune enseigne de vaisseau d'appréhender concrètement la population et son environnement, pagodes et tombeaux, maisons avec leur mode de chauffage et leur ameublement, cultures et alimentation, et donne lieu à des descriptions précises et variées, qui manifestent cependant à quel point il reste imprégné des repères de sa propre civilisation, qu'il s'agisse de ses rires devant le chapeau de pluie des Coréens[22],  de son recul devant la « malpropreté inimaginable » des habitations villageoises, ou de son étonnement devant la rareté et la modeste apparence des meubles des bâtiments officiels. Toutes ces descriptions sont mises en relation avec celles, correspondantes, des missionnaires, nouveau motif de réitérations entre les première et deuxième parties.

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En revanche, lorsque ces mises en relation apportent des compléments nouveaux ou des correctifs aux propos de Zuber, elles sont fort bien venues, qu'elles émanent d'autres écrits de l'artiste - lettres à ses proches -, ou d'autres participants à cette expédition, au premier rang desquels, mais non seulement, le contre-amiral Roze, dans sa correspondance avec le ministre. Les notes, nombreuses et fournies, apportent un éclairage précis, le plus souvent critique, sur le déroulement de l'expédition, sur les rapports entretenus par les deux parties au plus haut niveau, et sur le comportement des populations, villageoises surtout, à l'égard de ce qu'il faut bien considérer comme les envahisseurs, qui ne se privent pas de se faire pillards, et elles donnent à lire sans détour les manifestations de l'arrogance française. Dans sa correspondance, le jeune enseigne de vaisseau, qui est beaucoup plus prolixe sur l'expédition qu'il n'a choisi de l'être dans sa relation, en raison de la publication qu'il envisage pour celle-ci assurément, dresse un bilan négatif de l'expédition. L'annonce, faite par des Coréens venus chercher refuge à bord de l'un des vaisseaux français, du massacre impitoyable de tous les chrétiens, hommes, femmes et enfants, suscite ce commentaire :

Cette nouvelle ne doit pas nous étonner : il fallait s'attendre à cette inévitable conséquence de notre intervention. Il est triste le résultat de notre entreprise : le voici : mort de 3 braves marins, mutilation d'une vingtaine d'autres, mort d'une soixantaine de Coréens, ruine totale de populations très paisibles avant notre venue, Saint Barthélémy coréenne, enfin engagement du pavillon français dans une affaire dont il n'est pas sorti intact[23].

Ainsi, le paratexte, dans sa diversité, est-il primordial pour connaître le jugement effectivement et très généralement porté sur une expédition plus que malencontreuse à divers titres, décidée localement, et qui a entaché durablement l'image de la France. On comprend alors que Henri Zuber ait fait le choix de démissionner, dès son retour dans la mère patrie.

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Dans une relation où la description est très largement prédominante, l'œil du peintre est comblé par la ville de Kang-Hoa[24], rendue par des couleurs qui s'organisent en plans successifs et produisent l'effet d'un espace très vaste :

Le premier aspect de Kang-Hoa me surprit et me charma par son originalité ; les toits de chaume lavés par la pluie brillaient au soleil comme de l'argent et contrastaient vivement avec les tons rouges des édifices publics et les couleurs des champs et des arbres ; des montagnes arides, mais fort belles de formes, se détachaient sur le ciel bleu en tons chauds et fins, et, d'un autre côté, apparaissait l'horizon foncé de la mer.

C'est encore l'artiste qui s'exprime, dans l'évocation des excursions sur l'île de Kang-Hoa, dont le narrateur dit garder le souvenir pour longtemps et avec plaisir : « Il faisait toujours un temps superbe ; l'air était légèrement chargé de vapeur, et une magnifique lumière inondait les champs et les bois, dont la brise emportait les feuilles jaunies »[25].

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Cette harmonieuse évocation, située à la fin de la relation, offre un vif contraste avec le bilan explicitement fort critique que dresse a posteriori Henri Zuber de cette expédition, dans les trois derniers paragraphes. En effet, la Corée, qui n'est pas le seul pays à ignorer les télégraphes électriques, n'est manifestement pas l'unique victime des visées hégémoniques des Européens, et le recours au « nous » qui les désigne dilue quelque peu la ferme condamnation de la politique étrangère française, même si l'on comprend qu'il ne s'agit là que d'une clause de style.

Le résultat qu'on avait espéré de l'expédition n'avait point été obtenu ; un redoublement de persécutions contre les chrétiens avait coïncidé avec le départ de l'escadre, et le gouvernement coréen avait répandu un manifeste pour repousser et flétrir toute tentative de compromis avec l'envahissement européen. On le voit, nous n'avions pas eu le bonheur de nous faire aimer pendant notre séjour. Trop souvent l'Europe se montre pour la première fois aux peuples étrangers avec le caractère de la violence et des prétentions despotiques. Du moment qu'un pays n'a pas le bonheur de posséder des télégraphes électriques et que les principes de sa civilisation diffèrent des nôtres, nous nous croyons permis de violer à son détriment toutes les règles du droit des gens. Il est surtout pénible d'être amenés à verser le sang au nom des doctrines pures et élevées qui, par leur nature même, ne devraient jamais obliger de recourir à ce triste et douteux moyen de persuasion que l'on nomme « la force »[26].

Henri Zuber ne préconise cependant pas d'ignorer la Corée, mais augure que c'est le commerce seul qui permettra de nouer avec elle de nécessaires relations pacifiques. Il achève sa relation sur le vœu

que la France, renonçant à son rôle trop désintéressé, prenne une plus large part au mouvement commercial européen qui tend chaque jour davantage à se répandre sur le monde entier[27].

La troisième partie retrace longuement l'historique de la représentation iconographique de la Corée et des Coréens depuis Rubens[28], et depuis les différentes relations illustrées qui ont précédé celle de Henri Zuber, à partir du récit de Hendrick Hamel déjà mentionné. Dans ce panorama chronologique qui couvre trois siècles,  l'attention de Stéphane Bois se porte non pas sur l'éventuelle valeur informative des illustrations, mais sur la mise en relation des adaptations successives d'une source iconographique initiale, illustrations correspondantes à l'appui, qui lui fait repérer ce qu'il nomme des « chaînes », dont il précise qu'elles sont « lacunaires, en partie hypothétiques, dont les maillons peuvent interférer », et dont il montre surtout qu'elles en disent plus long sur la mentalité du dessinateur - ou du graveur - et de ses contemporains que sur les lieux, les personnages ou les scènes, représentés à travers le prisme déformant du regard occidental.

L'auteur distingue ainsi ce qu'il nomme « la chaîne Matteo Ricci », en considération de l'évolution de la représentation, au XVIIe siècle et au début du XVIIIe, du célèbre jésuite qui s'était sinisé en obtenant l'autorisation de se vêtir en mandarin, sinisation dont se font écho les illustrations qui vont servir durablement de modèles à la représentation de tout Asiatique. En second lieu, il repère les chaînes Grasset de Saint-Sauveur (version originale et version cochinchinoise), qui relèvent, selon lui, d'une veine qualifiée d'« exotico-fantaisiste », inspirée par les ouvrages offrant des collections de costumes, mais sans nul souci d'authenticité. À ce sujet, Stéphane Bois note que

l'on voit à l'œuvre un processus iconographique en deux temps, fréquent au XVIIIe siècle qui met en scène le 'bon sauvage '. Une forme d'antiquisation des personnes représentées, par leurs remarquables proportions et musculatures, les postures assez hiératiques ou solennelles, les poses empruntées à la statuaire antique et classique, voire les draperies. Celle-ci s'accompagne souvent d'une européanisation, touchant parfois les vêtements ou les objets dont les visages personnages sont entourés[29],

dans le dessein de rendre plus accessible une altérité difficilement concevable et acceptée. Sont ensuite étudiées, plus rapidement, la chaîne Kircher-Eyries, la chaîne Hall-McLeod..., la liste étant à compléter.   

L'auteur termine cet examen par l'évocation de la « veine iconographique parallèle, inédite » des missionnaires, avant d'en venir aux dessins de Henri Zuber et à la fortune qu'ils ont connue. On voit que ces développements, s'ils ne manquent pas d'intérêt et s'ils répondent au souci, déjà perçu dans la première partie, de mise en situation dans un contexte particulier, sont très généraux et font se demander quand sera enfin abordé le vif du sujet, en l'occurrence le traitement des gravures auxquelles les dessins de Henri Zuber ont servi de support. Stéphane Bois regroupe celles-ci en deux ensembles, le premier concernant ce qu'il nomme le « noyau L'Illustration en 1867 », et le second « Le Tour du Monde en 1873 : Zuber lui-même », à partir des hebdomadaires qui ont publié sa relation. Pour la première série, il note que

le principal intérêt [d'une suite de trois articles illustrés parus anonymement entre le 19 janvier et le 9 février 1867 dans trois livraisons] réside dans les illustrations qui accompagnent les textes : elles offrent pour la première fois au public français,  dans un périodique généraliste et non dans de souvent onéreux ouvrages traitant de voyages ou de costumes, à voir la Corée et les Coréens à travers les représentations réalisées d'après nature, éloignées donc des fantaisies et imaginations ayant prédominé jusqu'alors  [...][30].

Il précise en outre que l'image d'illustration « qui se répand à travers la presse et le livre donne naissance à ses propres genres », trois en l'occurrence, que Henri Zuber exploite indifféremment : le type, apparenté au portrait de genre de l'histoire de l'art, donne à voir le portrait en pied de personnages en costumes régional ou national, ou de représentants d'un corps social ; la scène, proche tantôt de la peinture d'histoire, tantôt de la peinture de genre, présente un groupe humain réuni dans une même action ; le site, ou la vue, se rattache au paysage ou au vedutisme comme genre pictural, en valorisant le pittoresque d'un paysage, ou d'un monument. Stéphane Bois fournit ensuite, et commente, divers exemples de ces données théoriques, exemples puisés dans les nombreuses illustrations qui accompagnent son discours. Le traitement des scènes sensées illustrer les actions militaires, comme « L'Envahissement du Yamoun » ou l' « Affaire du 26 octobre », l'amène à constater, par la mise à distance des personnages et des espaces, «  le triple décalage entre réalité, texte et image », et que

l'Illustration reste fidèle à son programme originel de rapporter - entre nombreuses autres choses - « les faits glorieux de l'armée », quitte à jouer de l'imprécision et de l'omission pour le respecter, et dispenser un patriotisme soutenu, répandre un optimisme diffus servant la propagande impériale et les valeurs bourgeoises qu'il représente...[31].

La présence à Paris de Henri Zuber, lorsque Le Tour du Monde publie son texte accompagné de dix gravures et d'une carte simplifiée de la péninsule, explique à la fois que figure sa signature pour la moitié des illustrations, et « la finesse et le rendu supérieur de la facture » de même que la « disparition quasi complète des éléments martiaux, poussant encore plus loin la volonté appliquée au texte de passer 'légèrement sur les faits militaires'»[32]. L'accent est mis sur les éléments indigènes, dans les scènes de genre évoquant les activités de divers personnages ; quant aux vues, Stéphane Bois étudie les modifications auxquelles elles ont donné lieu par rapport à celles figurant dans L'Illustration. Dégageant le sens de cette évolution, il conclut :

L'ensemble formé par ces dix gravures états d'âme prolonge [...] le texte par l'atmosphère qu'elles dégagent et instaurent finalement, faite de douce quiétude et d'intemporalité, aux accents élégiaques... Cette mélancolie dont texte et images sont teintés vient de ce que la rencontre avec l'autre n'a pas véritablement eu lieu. [...] Elle vient aussi de la menace qu'il sent peser sur ce locus amoenus [...][33].

Par l'écriture et par le dessin, Henri Zuber a tenté de fixer le souvenir d'un monde dont il pressent que l'ouverture à l'Occident estompera rapidement les particularités, en échappant cependant à la fascination magnifiante, mais sans atteindre à l'objectivité ethnographique. Il rejoint par là le petit groupe, souvent négligé, des « extrême-orientalistes ». Ses illustrations, surtout celles du second périodique, seront maintes fois reprises par la suite, d'où les pages finales de l'ouvrage, intitulées « Avatars zubériens : remplois et variations », et le repérage d'une « chaîne Zuber », sans que la source ne soit mentionnée par les nombreux copieurs-plagiaires que l'auteur passe en revue, et dont il commente les adaptations.

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Constatant, pour conclure, l'importance de l'imagerie coréenne dans le dernier quart du XIXe siècle, Stéphane Bois propose diverses pistes pour déterminer de nouvelles chaînes, incluant notamment la photographie, d'abord traitée comme une « auxiliaire du dessin » avant d'exister pour elle-même, mais pas avant les années 1920, malgré des clichés pris dès 1904. L'auteur déplore en outre que l'illustration disponible soit d'ordre public, et l'absence de l'imagerie privée, « rare, oubliée, perdue voire détruite, dotée de la fraîcheur de l'inédit ou de l'inhabileté, libre des entraves éditoriales », comme a pu l'être celle des missionnaires.

Toutes les illustrations produites au fil du texte, et plusieurs fois pour un certain nombre - le plan adopté manifestant une fois de plus ses déficiences - sont regroupées, à la fin du volume, en planches synoptiques qui récapitulent fort opportunément, et de façon détaillée, les différentes « chaînes » déterminées par l'auteur dans la troisième partie.

En dépit d'une architecture d'ensemble et de détail contestable, avec des déséquilibres dans l'exploitation des récits des différents voyageurs mentionnés[34],  et en dépit d'un titre aux enjeux si mal cernés qu'il englobe ce qu'a priori  il ne contient pas, à savoir l'iconographie, Connaissance par les îles est un ouvrage bien documenté, qui a le mérite d'éclairer un aspect largement méconnu en France des relations franco-coréennes à la fin du XIXe siècle, dont l'expédition punitive de 1866. Il vaut par la mise en relation des témoignages directs de voyageurs aux mobiles différents, ou par la confrontation d'un texte officiel avec des écrits à seule fin « domestique et privée », comme l'est celui de Henri Zuber. Ne manquent pas non plus d'intérêt les commentaires précis sur les illustrations, qui débouchent sur la mise en évidence d'une doxa franchement ethnocentriste, et critiquée à ce titre. Stéphane Bois ne prétend nullement avoir épuisé le sujet et laisse le champ libre à d'éventuels - et souhaités - successeurs.

Geneviève Le Motheux

Quatrième de couverture (le texte français étant suivi d'une traduction en coréen)

Avant l'ouverture tardive de la Corée aux puissances occidentales dans les années 1880 et l'arrivée de voyageurs « professionnels », ce sont les marins et les missionnaires qui, non sans périls, ont peu à peu fait connaître en France et ailleurs le Royaume Ermite, longtemps peu enclin au commerce - largo sensu - avec l'Occident. Ce sont leurs témoignages, oubliés ou inédits, que propose Connaissance par les îles, jusqu'au moment du premier affrontement militaire du Pays du Matin clair avec une nation occidentale, la France en l'occurrence, en 1866. Henri Zuber, officier de marine devenu peintre, en a offert un bref récit peu soucieux de l'aspect militaire et qui donne à voir pour la première fois en France, par le texte et par l'image, la Corée et les Coréens : il signe là l'acte de naissance de la littérature viatique française sur la péninsule. Son texte paru en 1873 dans le célèbre périodique dédié aux voyages et découvertes, Le Tour du monde, est ici annoté d'extraits d'autres relations françaises de cette expédition. L'influence et la fortune de ses illustrations, tournant dans l'imagerie coréenne en France, sont examinées lors d'un périple iconographique parallèle, qui clôt l'ouvrage.

« C'est à un singulier parcours à travers l'histoire des relations franco-coréennes de la fin du XVIIIe siècle au dernier tiers du XIXe siècle, que nous convie Stéphane Bois dans son ouvrage extrêmement documenté, très méticuleux et honnête avec les sources, où l'image et le texte se répondent. »

François LAUT[35] (auteur de Nicolas Bouvier. L'Œil qui écrit, Payot, 2008)                               


  1. ^ Ces informations aussi succinctes que disparates émanent de Documents sur la Chine et sur l'Inde, 851, dont le ou les rédacteurs ne sont actuellement pas définis, p. 15. Une note justifie la dénomination du royaume : « Après l'époque des Trois Royaumes (Goguryeo, Baecke et Silla) de 57 av. J.C. à 668, c'est le royaume de Silla qui réalise l'unification de la péninsule sous le nom de Silla unifié (668-918). Suivront le royaume de Goryeo (918-1392) puis celui de Joseon avec la dynastie Yi (1392-1910). »
  2. ^ Le premier dans son Histoire des Mongols, et le second dans son Voyage dans l'Empire Mongol, où la description des Coréens privilégie l'insolite, à grand renfort de restrictions : « Ce sont petits Hommes basanez comme les Espagnols, et ont des Robes comme font les tuniques de nos diacres, sinon que les manches sont un peu plus étroites, & portent sur la tête des Mitres comme celles de nos évêques, mais la partie de devant est un peu plus basse que celle de derrière, & ne se terminent pas toutes deux en un angle ou pointe, mais sont quarrées par le haut, & faites de paille fort endurcie au grand chaud, & tellement lissées et luisantes, qu'il semble que ce soit un miroir ou casque bien bruni », p. 16.
  3. ^ Relation du naufrage d'un vaisseau hollandais sur la coste de l'isle de Quelpaerts. Avec la description du Royaume de Corée, H. Hamel, trad. Vincent Minutoli, chez Thomas Jolly, 1670.
  4. ^ Elle a été insérée en premier lieu dans le chapitre « Observations géographiques sur le royaume de Corée tirées des mémoires du Père [Jean-Baptiste] Régis » de la Description de l'Empire de la Chine (1735, t. IV), puis dans le Nouvel Atlas de la Chine (1737). Le P. Régis (c. 1665-1737) était missionnaire jésuite cartographe en Chine. 
  5. ^ P. 18.
  6. ^ P. 24.
  7. ^ Cette clandestinité n'a pas empêché nombre de missionnaires, et les Coréens convertis au catholicisme avec eux, de payer de leur vie cette transgression.
  8. ^ Récit que Stéphane Bois définit lui-même comme « le cœur de [s]on ensemble », p.10.
  9. ^ P. 10.
  10. ^ C'est nous qui soulignons.
  11. ^ Des précisions à ce sujet sont fournies par la suite.
  12. ^ P. 19.
  13. ^ Voici, à titre d'exemple, l'extrait d'une lettre (sans référence d'auteur ni de date, mais que le contexte autorise à attribuer à Félix Ridel, en 1864) décrivant le vêtement masculin, et propre à justifier le topos des hommes en blanc appliqué aux Coréens : « Les habits ici sont blancs, en toile de chanvre ou de coton qu'on fabrique ici. Impossible de vous les décrire, il faudrait les voir ! [...] À l'intérieur de la maison, un large pantalon bouffant et une petite veste composent tout le vêtement. Quand le missionnaire veut sortir il y ajoute une longue robe de couleur sombre qui ressemble à notre toile d'emballage et un vaste chapeau conique, semblable à un toit de pigeonnier, haut d'un demi-mètre au moins et mesurant un mètre et demi de diamètre ; les bords de cette étrange coiffure descendent jusqu'aux coudes. C'est le costume de deuil des Coréens, les missionnaires l'ont adopté parce qu'il oblige celui qui a perdu ses parents à cacher son visage ; excellente précaution pour dissimuler aux regards indiscrets les traits exotiques et surtout le grand nez des figures européennes », p. 90.C'est grâce à Antoine Daveluy que l'on apprend comment sont chaussés les Coréens : « Ces souliers sont communément en paille, quelquefois en ficelle. [...] Le Coréen ne porte jamais ses souliers dans les appartements ; il les dépose à la porte. De là naît dans nos chrétientés, lors de la visite du Missionnaire, une scène assez curieuse. Le soir, viennent tous les néophytes pour voir le long nez du Père, ou pour accomplir quelques cérémonies religieuses. En sortant, il faut, à l'aide de torches, que chacun retrouve sa chaussure ; alors cris et discussions, sans bataille toutefois ; et en attendant, on piétine avec ses bas dans la poussière, la boue et tout ce qui se rencontre », p. 88, n.3.Ailleurs, c'est la capitale qui est décrite, par le vicaire apostolique : « [Séoul] est une ville fort considérable, située au milieu des montagnes, enfermée de hautes et épaisses murailles, très peuplée, mais mal bâtie. À l'exception de quelques rues assez larges, tout le reste ne se compose que de ruelles tortueuses, où l'air ne circule pas, et où le pied ne foule que des immondices. Les maisons, généralement couvertes en tuiles, sont basses et étroites : une chambre, de deux mètres cubes, est une merveille : pas de lits, pas de chaises, pas de tables. C'est assis sur ses jambes, croisées à la manière de nos tailleurs, que le Coréen, depuis l'homme du peuple jusqu'au roi, mange, travaille et converse », p. 90.Quant à la nourriture, les avis des missionnaires sont partagés. Si Félix Ridel déclare : « On ne sait pas ce que c'est que le laitage mais en revanche on fait grand usage de salaisons et de la saumure, les herbes ainsi confites sont délicieuses pour les Coréens mais pour le Français, c'est toujours de l'amertume, je n'y suis pas encore habitué », p. 89, Stanislas Féron s'enthousiasme sans restrictions : « La saumure : c'est une invention divine : sans cela, comment vivre en Corée ? Elle remplace le beurre, la graisse, l'huile, tout enfin : une soupe de varech avec la saumure, mais c'est le nec plus ultra des friandises... et le tho tchang, donc ! Voilà qui est bon ! C'est le rendu de la saumure, cela a l'air d'avoir déjà été mangé une fois. Je crois être le seul des missionnaires qui y fasse honneur, mais si le ciel me destinait à la procure, tenez pour certain que j'en introduirai l'usage ; avec cela et une tasse d'eau de riz, pour remplacer le thé que nous n'avons pas, la digestion se fait à merveille : essayez plutôt, et croyez-moi pour la vie », p. 89, n. 6.
  14. ^ Une note apprend que « la version recopiée par le Père E. Richard (terminée à Tchakou en Mandchourie en 1869) a fait l'objet d'une publication en fac-similé par l'Institut de recherche sur l'histoire de l'Église de Corée en 2004, p. 93.
  15. ^ P. 93. La Grammaire coréenne paraît l'année suivante chez le même éditeur.
  16. ^ À son retour, en mars 1868, Henri Zuber démissionne de la Marine pour se consacrer entièrement à la peinture. À l'occasion du centième anniversaire de sa mort, la mairie du VIe arrondissement de Paris a consacré, en octobre 2009, une exposition à cet artiste, présentant un assez grand nombre de ses œuvres, tableaux, et surtout aquarelles, genre dans lequel Henri Zuber s'est avéré d'un grand talent. Un site Internet lui est consacré, qui reproduit un certain nombre d'entre elles.
  17. ^ P. 107.
  18. ^ La relation a été publiée dans Le Tour du Monde, 1873, 651e Liv.
  19. ^ Via Le Cap, l'île Maurice, Singapour, Saïgon, Hong Kong, il parvient à Yokohama en décembre 1865, y séjourne jusqu'au 8 juin 1866, avant de prendre part, de Saïgon, à l'expédition de septembre à novembre 1866. Il contribue aux relevés hydrographiques et aux travaux cartographiques menés à cette occasion.
  20. ^ P. 145.
  21. ^ P. 117 et 118.
  22. ^ « Je ne pus m'empêcher de rire en voyant la singulière coiffure adoptée par les hommes de l'escorte [d'un mandarin venu protester contre le débarquement des Français] pour se préserver de la pluie qui tombait à torrents. Sur leur chapeau ordinaire s'appuyait un immense cône en papier huilé, sous lequel la tête disparaissait complètement. Si j'ai eu un moment de gaîté en face de cette mode si nouvelle pour moi, je n'entends pas la blâmer, car elle me semble très pratique. Quand il fait beau, on tient son cône de papier plié dans une poche ; quand il pleut, on le déploie sur son chapeau sans plus s'en occuper. Ce système est certainement plus simple que le nôtre », p. 131. Le « costume de pluie des Coréens » a fait l'objet, de la part de Henri Zuber, d'un dessin repris en tête de la version imprimée de son récit dans Le Tour du Monde, et dont une reproduction est insérée en illustration.
  23. ^ Lettre du 13 novembre 1866, écrite juste avant le retour à Changhai [sic].
  24. ^ Ou tout au moins par les bâtiments donnant sur la place centrale, « élégants et d'un aspect fort agréable », car, dans le reste de la ville, tout est morne et uniforme ; les habitations y ont « un air triste qui fait peine» et sont délabrées et plus sales, p. 137 et p. 135 pour l'extrait suivant.
  25. ^ P. 142.
  26. ^ P. 143-144. La raison du plus fort, à défaut d'être la meilleure, s'imposant généralement, divers exemples de recours à la force par les Français sont fournis par le paratexte : envoi à la BnF de trois cent quarante volumes de la bibliothèque, « remarquable » selon Félix Ridel, du yamoun de Kang-Hoa, contenant les archives de la dynastie, incendie gratuit de ce même yamoun au départ des Français, actes de pillage systématique, sans compter le ton hautain, sinon franchement méprisant des messages français aux autorités coréennes.
  27. ^ P. 145.
  28. ^ L'artiste a réalisé en 1617, à Anvers, L'Homme coréen ou Homme en costume coréen, sans doute à la suite de sa rencontre avec Antonio Corea, « supposé premier résident coréen en Europe, ancien prisonnier de guerre des Japonais devenu esclave, acheté puis affranchi par le négociant florentin Francesco Carletti », p.150.
  29. ^ P. 160.
  30. ^ P. 177.
  31. ^ P. 179.
  32. ^ P. 190.
  33. ^ P. 194.
  34. ^ La seconde phrase du titre, Relations coréennes de La Pérouse à Zuber, fait attendre le traitement équilibré de diverses relations, alors que seul figure in extenso le récit de Zuber. Mais, à la décharge de Stéphane Bois, on doit dire que son ouvrage eût pris alors des proportions encyclopédiques étrangères à son dessein.
  35. ^ À la fin de l'Avant-propos qu'il a rédigé, figure une note qui précise : « Après avoir enseigné au Mexique et au Japon, ce grand voyageur agrégé d'histoire a choisi de se consacrer à l'écriture » [sept romans] ;  « il est aussi l'auteur d'une biographie remarquée sur Nicolas Bouvier », et  « il vit actuellement en Corée », note p.8. Nulle information directe sur Stéphane Bois n'est communiquée.

Référence bibliographique:

Stéphane Bois, Connaissance par les îles. Relations coréennes de La Pérouse à Zuber, [Paju], Jaimimage, 2009, 224 p. ill. et cartes.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Geneviève LE MOTHEUX, « CONNAISSANCE PAR LES ÎLES », Astrolabe [En ligne], Janvier / Février 2011, mis en ligne le 09/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/janvier-fevrier-2011/dossier/connaissance-par-les-iles

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