LE PÈLERINAGE DE LA RENAISSANCE À LA CONTRE-RÉFORME

Astrolabe N° 29
CRLV – Université Paris-Sorbonne

Le pélerinage de la renaissance à la contre-réforme

Une étude des manuscrits français

LE PÈLERINAGE DE LA RENAISSANCE À LA CONTRE-RÉFORME
Une étude des manuscrits français

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La pratique du pèlerinage, en particulier vers Jérusalem, et du récit imprimé, publié au XVIe siècle, a été longuement et profondément étudiée par Marie-Christine Gomez-Géraud. Il y a cependant une période, vers la moitié du XVIe siècle, pendant laquelle on enregistre une baisse, sinon une absence totale, de récits imprimés de pèlerinages, alors que le seul témoignage qui reste vivant est le manuscrit. C'est précisément des manuscrits français, relatant des pèlerinages vers les plus importants lieux saints européens entre la Renaissance et la Contre-Réforme, dont Anne-Sophie Germain-De Franceschi s'occupe dans l'ouvrage qu'elle vient de publier chez Champion, D'Encre et de poussière. L'écriture du pèlerinage à l'épreuve de l'intimité du manuscrit.

S'inscrivant dans la vague des récits de pèlerinages, ces relations oscillent entre le texte intime, qui reflète l'aventure mystique du pèlerin, le traité de spiritualité, enrichi de prières et de pratiques dévotionnelles, et le guide à l'usage des futurs pèlerins, avec les itinéraires des sanctuaires et les conseils pratiques de voyage, logement etc. L'auteur choisit d'étudier non seulement les pèlerinages hiérosolymitains, sans aucun doute les plus célèbres et sources principales d'inspiration pour les suivants, mais aussi des voyages vers les autres lieux saints de la chrétienté, Rome et Lorette in primis, Assise, Padoue, Bari, la Sainte-Baume et, plus rarement, Saint-Jacques de Compostelle.

Généralement, le récit des traversées par mer ou du voyage vers les Lieux saints s'accélère au fur et à mesure que le pèlerin s'approche de son but, pendant que la visite à la ville ou au sanctuaire suit des canons thématiques, qui permettent aux lecteurs (et surtout aux futurs voyageurs) de se repérer dans la description. Ces textes, se proposant comme des guides spirituelles, présentent des itinéraires accompagnés par des prières et des citations des Saintes Écritures. Le narrateur y joue un rôle plutôt discret, il évite le plus possible d'apparaître au premier plan, mais l'écriture montre, de temps en temps, la présence d'un « vous » adressé aux futurs pèlerins que le narrateur veut guider. Il est aussi fréquent de trouver des formules comme « il faut » ou « il convient », qui mettent en garde les voyageurs sur certains dangers ou qui, tout simplement, conseillent les meilleurs parcours (spécialement à l'occasion des Jubilés).

Dans la période de la Contre-Réforme, le récit devient plus intime ; influencé par la pratique du journal spirituel, il montre un narrateur qui s'efforce de rendre plus profonde sa propre foi et de transmettre ses sensations au lecteur, qui pourra méditer sur ce parcours mystique. Après l'image qu'Érasme et Calvin avaient donnée de la pratique du pèlerinage et, surtout, de la vénération des reliques, ces manuscrits proposent une forte affirmation de l'importance du voyage vers les Lieux saints, à une époque de contrastes dans l'Église : « le pèlerinage est plus que jamais le porte-étendard d'un catholicisme de reconquête ».

La relation du retour est, en général, plus brève, considérée comme sans importance ; l'écriture du récit donne au narrateur l'occasion de parcourir à nouveau son voyage, en en interprétant les moments les plus touchants sous un point de vue symbolique. Mais le rédacteur n'est que la première main qui travaille sur le texte. Les copistes successifs, les propriétaires ou les collectionneurs marqueront de manière importante leurs interventions sur ces récits : en particulier, les copistes augmentent ou réduisent la narration, selon leurs idées de l'importance. Certains copistes corrigent les citations de la Bible que le rédacteur avait faites de manière imprécise, ils en ajoutent d'autres ou ils suppriment celles qui semblent alourdir la relation. Un cas particulier concerne le récit du pèlerinage de François Vinchant à Lorette, dans lequel un éditeur érudit (Félix Hanchez) fait totalement disparaître la longue liste des litanies mariales, considérées comme connues par le public et donc inutiles car elles alourdissent la lecture.

Anne-Sophie Germain-De Franceschi conclut son ouvrage avec un répertoire bio-bibliographique, très exhaustif, des trente pèlerins étudiés. D'Encre et de poussière se présente comme un volume très riche et très soigné, dont on regrette seulement le prix élevé, qui peut-être le rend moins accessible à un plus vaste public.

Alessandra Grillo

Quatrième de couverture

Au XVIe siècle, l'imprimerie publie abondamment les récits de pèlerinage pour un public avide de faire le Grand voyage de dévotion en esprit ; ce faisant, elle fige la forme de ces relations jusqu'au stéréotype. Derrière ces succès éditoriaux, nombre de manuscrits continuent à fleurir, plus discrètement. Ils abandonnent en partie les règles traditionnelles du genre : la rédaction d'un manuscrit permet une liberté narrative où la personnalité du voyageur et son implication religieuse peuvent se développer plus clairement. La variété des formes permet d'étudier l'importance de l'expression de soi dans ces récits. Le pèlerin se confie à son texte afin d'offrir les fruits de sa quête spirituelle au public déterminé de son entourage proche, plutôt qu'au public anonyme des ouvrages imprimés. L'écriture du pèlerinage devient une offrande votive qui prolonge la démarche religieuse accomplie, car le pèlerin s'oblige à témoigner de la rencontre sacrale vécue lors du saint voyage.

Référence bibliographique:

Anne-Sophie Germain-De Franceschi, D'Encre et de poussière. L'écriture du pèlerinage à l'épreuve de l'intimité du manuscrit. Récits manuscrits de pèlerinages rédigés en français pendant la Renaissance et la Contre-Réforme (1500-1620), Paris, Honoré Champion, coll. « Les Géographies du Monde », n° 13, 2009, 15 x 22 cm., 624 p., ISBN 978-2-7453-1872-5, 106 €

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « LE PÈLERINAGE DE LA RENAISSANCE À LA CONTRE-RÉFORME », Astrolabe [En ligne], Janvier / Février 2010, mis en ligne le 08/08/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/janvier-fevrier-2010/dossier/le-pelerinage-de-la-renaissance-la-contre-reforme