LA TRAGÉDIE DU HAUT-AMAZONE

Astrolabe N° 10
La tragédie du haut-amazone
Si par un après-midi d'été un lecteur

LA TRAGÉDIE DU HAUT-AMAZONE
Si par un après-midi d'été un lecteur...

 

C'était la fournaise. Canicule et jambe dans le plâtre. Et puis mon proprio, qui aménage en studio le garage du pavillon qu'il me loue, sonne. Des vieux bouquins que sa mère a laissés là ; il me les propose. J'accepte immédiatement. L'un d'entre eux, protégé d'une couverture jaunie est dédicacé à la mère du proprio : « à madame P., Directrice d'Ecole Publique, géographe et amie des explorateurs. En hommage déférent et cordial. » daté d'octobre 59. Le papier est épais : La Tragédie du Haut-Amazone.

C'est le frisson. L'Amazone déjà ! Mais le Haut-Amazone ! Et cette tragédie qui s'annonce dans une contrée hostile, lointaine, mystérieuse... On promet des documents (2), des photographies (12) et des cartes (3). Je feuillette, c'est vrai. Je tombe sur un dessin : le portrait d'une belle brune, puis sur une photographie aérienne les méandres encaissés d'un fleuve. Une odeur de poussière me remplit les narines. Une goutte de sueur me coule le long de l'échine.

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Tout est dit : un fleuve, une femme, une tragédie. Inexplicablement, je soupçonne une imposture, une fiction masquée derrière une mystification habile. La femme est celle, belle, jeune, intelligente, intrépide, qui parvient à faire accepter sa présence à Michel Perrin, « l'explorateur solitaire ». Parti seul pour identifier les sources de l'Amazone dans les Andes boliviennes, l'homme a ensuite pour projet de descendre, au Pérou, la partie supérieure du cours d'eau dans une sorte de kayak amélioré, pour une première qui doit autant au motif scientifique du géographe qu'au goût du défi de l'aventurier, tant je soupçonne l'habillage savant de ne servir que de prétexte au baroud viril. Pourquoi alors s'encombrer de cette sémillante jeune femme dont les connaissances linguistiques en idiomes indiens paraîtront au final de peu d'utilité ?

Michel Perrin veut écrire une tragédie et son aventure en est une. Elle en est une parce que les reliefs énormes, les trajets épuisants, les aiguillages inattendus, les rencontres de hasard, les choix en apparence anodins finissent par mener là où ils doivent mener. Parce que la prétention scientifique explose au contact de la nécessité des lieux. Parce qu'un non-dit hante chaque phrase au point d'en éclabousser le lecteur anxieux, comme un monstre caché dans des flots furieux, un non-dit qui ne trouvera jamais à se réaliser. Une tragédie parce que le destin s'incarne dans un méchant petit potentat du fin fond des vallées andines où les mules sont votre unique salut, parce que, enfin, une fois la chose lancée, aucune lutte acharnée, aucune énergie du désespoir, aucune gesticulation, démarche, coup d'éclat, aucun appel, aucun cri, aucune autre vie ne changera le cours des mots. Une faute n'a-t-elle pas été commise ? L'auteur semble convaincu du contraire, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes puisqu'il écrit une tragédie, mais ce qui s'explique facilement si on se souvient qu'il en est aussi le héros. Il ne voit plus l'origine du tout. La belle aventure devient le cauchemar d'un naufragé contre lequel se tournent les forces retorses du mal humain après celles, indifférentes et violentes de la nature. C'est beaucoup pour un seul homme. Trop sans doute, surtout pour un survivant. Peut-être même trop pour être vrai. Mais ça trouble.

« Ah, ben quand on a fait une connerie !... ». Mon proprio est repassé, une histoire de plomberie. « Moi, l'aventure, je préfère la vivre ! » fanfaronne-t-il en se lançant dans le récit de ses campagnes africaines dans le domaine de l'hydrographie. Façon de dire qu'il connaît en gros l'histoire de Perrin et que lui aussi est un baroudeur, contrairement à moi qui bouquine sur mon canapé avec mon gros plâtre. 53 °C là où il était en Afrique ! Plus chaud, y'a pas, sauf à Djibouti ! Et dans mon salon, plein ouest, pendant la canicule, avec un plâtre, il fait pas chaud peut-être ?

Mais voilà soudain l'autre versant de La tragédie du Haut-Amazone brutalement dévoilé. On ne lit plus un périple andin périlleux à l'issue fatale mais la tentative vouée à l'échec de rattraper par un récit une « connerie ». Oubliés le compte-rendu scientifique, le récit de voyage, le goût de l'aventure, le défi littéraire et surtout la Tragédie. Une vision piteusement terre à terre gagne l'esprit malgré lui : la tragédie n'est que le prétexte d'un plaidoyer maladroit d'un homme qui a fait une connerie, là-bas en Amérique du Sud, aux sources trop puissantes pour un mortel. Et elle éclate, la pudeur excessive du solitaire touché par l'héroïne en qui il se refuse aveuglément à reconnaître la femme. Et on le voit chercher à rattraper sa connerie irrattrapable, et on l'entend crier en vain qu'il est innocent et les autres coupables.

Et si rocambolesques que soient les péripéties, si magnifique la force de l'homme incrédule, si affligeantes les avalanches d'horreur qui l'ensevelissent, on ne sait plus après une après-midi haletante au long du chaotique et Haut Amazone, si on le plaint ou si on lui en veut, triste sort de l'auteur égaré après celui horrible de l'homme vaincu.

Samuel Domergue

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L'auteur (informations figurant sur les rabats de la couverture)

Agé d'une quarantaine d'années, Professeur à l'Ecole d'ingénieurs Bréguet de Paris, Michel Perrin est connu du grand public depuis 1953, époque à laquelle il se rendit dans le Haut-Amazone.

Avant d'aller en Amérique du Sud, il avait déjà fait de nombreux voyages. Il séjourna plusieurs fois en Afrique, où il descendit en pirogue la Cazamance, traversa le désert de Lybie et, plus tard, une partie de l'Egypte, et se rendit en mission en Ethiopie.

En avril 1953, il entreprend un voyage d'études et de documentation scientifique en Amérique du Sud, patronné par le Ministère de l'Education Nationale et l'U.N.E.S.C.O. Il se propose d'étudier les sources et la vallée de l'Amazone, géant des fleuves du monde.

Il commence par parcourir tout seul pendant plusieurs semaines la Bolivie, sillonne en kayak le lac Titicaca, grand lac des Andes à près de 4000 mètres d'altitude ; puis de Cusco, la cité impériale des Incas, il parvient à 5240 mètres aux sources véritables de l'Amazone, ce dont il rend compte par des communications agréées par la Société de Géographie du Brésil, et l'Académie des Sciences de Paris où il est exceptionnellement autorisé à prendre la parole pour commenter les documents photographiques sensationnels qui mettent fin à la controverse sur les sources de l'Amazone. Le tragique accident survenu le 15 Août 1953, quelques mois après la détermination des sources, l'arrête, définitivement semblait-il...

En janvier 1955, quoique décalcifié à la suite de ses terribles épreuves de 1953 et porteur d'un corset d'acier, Michel Perrin repartait pour le Brésil. Il en est revenu récemment, après avoir parcouru la région du Mato Grosso appelée parfois « Berceau de l'humanité », rapportant des documents exceptionnels qui sont, d'après le journal Combat, « les vestiges d'une civilisation extraordinaire, que les préhistoriens ne semblent pas connaître ».

Echos de la « Presse mondiale » repris dans le dernier chapitre du livre

« L'aventure vécue la plus bouleversante des dix dernières années, dans le cadre grandiose de l'Amazonie ».

« Un homme seul tente de faire échec au destin ».

« Un récit exaltant écrit pour ceux qui cherchent un sens à la vie ».

(Commentaires de la Presse Mondiale).

« Quels mobiles criminels a armé ces gens pour envoyer à la mort les explorateurs ? Peut-être une haine stupide de l'étranger et du progrès... L'héroïsme dont notre compatriote avait fait preuve... » (Le Parisien libéré).

« Ce malade aux traits amaigris, à la barbe hirsute, aux yeux fiévreux, c'est Michel Perrin, le rescapé de l'Amazone... Sa grande faiblesse, sa souffrance morale l'amènent à de longs silences... » (Paris-Match).

« Parti et revenu en héros... » (Les Nouvelles Littéraires).

« un drame humain déchirant, un homme accablé par le destin... » (Le Monde).

« Michel Perrin, le savant français, l'explorateur qui sacrifie tout à la découverte... » (France-Soir).

« Le monde entier apprenait avec une surprise teintée d'admiration comment le Français Michel Perrin avait, seul et sans aucune aide, échappé à l'enfer vert après avoir écrit avec son sang et avec ses larmes l'une des histoires les plus extraordinaires de ce siècle » (Ici-Paris).

« Michel Perrin, le courageux ! Il me plaît à moi, ce Michel Perrin, ce jeune explorateur de chez nous, qui n'a pas hésité à braver les misères et les périls de l'enfer vert, la forêt équatoriale, à tenter seul une entreprise désespérée pour retrouver, morte ou vive, une exploratrice perdue » (La Vie Catholique).

« Victime de la perversité d'un informateur..., l'inhumanité d'un père, la trahison des péons qui abandonnent l'explorateur, la xénophobie des uns, l'indifférence des autres, l'hostilité terrifiante des éléments, enfin le climat politique d'un pays soumis à une dictature policière... Sa simplicité est émouvante et sa sincérité appelle le plus grand respect... » (Libération).

« Il a le sentiment d'être victime non seulement de l'injustice du sort, mais aussi de celle des hommes, de leur injustice et parfois de leur méchanceté. Mais il est inimaginable qu'un homme de cette trempe s'arrête à présent... » (Combat).

« Les obstacles accumulés devant lui par certains - dont il serait intéressant de connaître les mobiles - n'ont pu venir à bout de son courage ni de sa ténacité... » (la Presse).

« Risquer sa vie et souffrir... Michel Perrin, comme tant de grands explorateurs des siècles passés, devra-t-il encore longtemps lutter seul, en butte à la calomnie, sans argent et sans moyens ? » (Le Monde Ouvrier).

Référence bibliographique:

Michel Perrin-Delusier, La tragédie du Haut-Amazone, Paris, Denoël, 1954.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Samuel DOMERGUE, « LA TRAGÉDIE DU HAUT-AMAZONE », Astrolabe [En ligne], Février 2007, mis en ligne le 26/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/fevrier-2007/dossier/la-tragedie-du-haut-amazone