LE DÉPART D’ARTHUR RIMBAUD

Astrolabe N° 12
Université Paris-Sorbonne, Paris-IV
Le départ d'Arthur Rimbaud : Une promesse silencieuse
Terminus a quo et ad quem d’une poésie en mouvement

Le DÉPART d'Arthur Rimbaud : Une promesse silencieuse
Terminus a quo et ad quem d'une poésie en mouvement

 

Il nous a connus tous et nous a aimés, sachons cette nuit d'hiver de caps en caps [...] le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.[1]

Un jour il disparut. Plus un mot, plus une phrase, Arthur Rimbaud en avait terminé avec la poésie et sa parole ne trouverait plus désormais son écho dans l'écriture. Alors que la plupart des voyageurs recourent à elle pour dire, raviver, ou révéler leurs souvenirs de voyage, le départ du poète quant à lui ne laisse en guise de trace que l'absence et le vide. Paradoxe de l'histoire de la littérature, c'est justement parce qu'il met fin à l'entreprise poétique et reste sans récit que ce départ fracassant appelle à être commenté comme s'il était en fait l'ultime poème, celui du non dit. En effet, face à ce vide poétique déroutant, nombreux sont ceux, doubles de Rimbaud, qui ont tenté de poursuivre le poète pour mieux le comprendre.

Dès lors, cette parole à jamais éteinte n'est pas synonyme d'un échec; car s'il est sûr que nous ne pourrons jamais établir de vérité sur les raisons et le sens du départ d'Arthur Rimbaud, il semble pourtant que ce dernier marque la naissance d'un mythe rimbaldien centré autour de l'image d'un poète en allé, « homme aux semelles de vent » comme l'a si bien nommé Verlaine. Et si l'histoire littéraire se retrouve incapable de traiter de l'œuvre lorsqu'elle demeure inachevée, le mythe lui, toujours en partance vers de nouveaux horizons imaginaires, suscite l'écriture, même après que le poète l'a rejetée. Ainsi le départ de Rimbaud apparaît à la fois comme désir et rejet d'écriture. Toujours en tension entre espoir et déconstruction, il cristallise l'essence d'une poésie rimbaldienne, qui ne dessine pas son propre crépuscule mais s'éteint sur la promesse d'une aube que d'autres sauront saisir.

Si la fuite du poète à partir de 1875, est le choix d'un homme qui a souhaité se départir de son ancienne identité - la poésie -, le départ en revanche est une constante dans l'œuvre. À la manière d'un leitmotiv, il est présent depuis les premiers vers jusqu'aux Illuminations en passant par l'« Adieu » d'une Saison en Enfer[2]. Il intervient comme figure rhétorique et poétique du texte, tour à tour attendu ou rejeté, réel ou imaginaire, et génère l'écriture. Pourtant, à force d'être toujours reconduit, le départ, tout comme l'espérance, qu'il laisse entrevoir, s'avère impossible et participe à la formation d'un cercle poétique infernal duquel Rimbaud ne pourra s'échapper qu'en étouffant sa propre parole. Mais ce râle poétique du dernier départ cristallisé par le mythe et le temps devient un souffle nouveau pour des poètes qui ont su voir derrière le silence la promesse d'une poésie triomphante. Ainsi, Victor Segalen, René Char ou Yves Bonnefoy, ont chacun tenté de dire et de donner un sens à ce que le poète a laissé délibérément sans réponse. Mais tentant de savoir comment et pourquoi Rimbaud l'adolescent, « est (devenu) un autre », ils ont eux aussi changé de vie, construisant leur propre poétique à partir du vide rimbaldien; écrivant apposés à son néant.

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Dans chaque imaginaire, Arthur Rimbaud est associé à l'image du départ. Le portrait célèbre de Fantin Latour[3] dans lequel le poète, bien que présent, semble déjà parti vers de nouveaux rivages rend bien compte de cette constante hâte de fuir d'invivables ici pour des ailleurs plus radieux, présente depuis la plus tendre enfance. Mais au fur et à mesure des fugues, des voyages et enfin de l'exil, il apparaît au poète que le départ est infini car, ni l'ici ni l'ailleurs n'ont de lieu. L'espoir ne peut jaillir que dans ce qui n'est pas encore arrivé, et comme il l'écrit lui-même, le bonheur n'est envisageable qu'en allé : « Rester toujours dans le même lieu me semblerait un sort très malheureux. Je voudrais parcourir le monde entier qui en somme n'est pas si grand[4] ». Le voyage, et surtout, le mouvement perpétuel qu'il engendre sont donc pour lui les seules possibilités de bonheur, les seuls rêves qui atteignent le réel. Partir est toujours pour Rimbaud promesse de bonheur. Or, comme il l'écrit à Théodore de Banville, le 24 Mai 1870[5], ce sont justement « [s]es bonnes croyances, [s]es espérances, [s]es sensations, toutes ces choses de poètes » qu'il tente de dire et dès ses premiers vers il trouve dans le thème du départ un moyen d'explorer ce qu'il pense être le dessein de la poésie : redonner de l'espoir[6]. En effet celui dont, trop souvent, le mythe a assombri la figure a toujours défini la poésie de manière positive, en lui donnant une dimension éthique, celle de « changer la vie ». Ainsi s'il utilise tout d'abord dans ses premiers vers, le départ comme un thème, celui-ci prend très vite une valeur symbolique et devient une figure complexe qui fonde l'univers poétique du poète et permet de le parcourir.

Très tôt chez Rimbaud, le départ apparaît comme une image prolifique, qui suscite des rêveries poétiques. Et ce n'est sûrement pas un hasard si parmi les poèmes qu'il joint à cette lettre, en guise d'exemple de sa démarche, se trouve « sensation »[7]. Le titre déjà est un art poétique et nous montre à quel point le départ est lié à l'écriture. Ce petit poème de deux quatrains, s'il a pour thème un départ, « par les soirs bleus d'été j'irai dans les sentiers », n'a en effet pas d'autre destination que le poème : « Et j'irai loin bien loin, comme un bohémien ». Ce qui intéresse le poète n'est pas un hypothétique voyage mais seulement l'action de s'en aller car elle est porteuse de tous les thèmes qu'il souhaite aborder par le biais de l'écriture. La poésie jaillit, comme chez Rousseau, de la marche et du désir que provoque l'expérience du voyage : « Je ne parlerai pas, je ne penserai à rien :/Mais l'amour infini me montera dans l'âme ». Dès lors, L'expérience physique qui prélude aux poèmes n'est pas sans effet sur leurs formes. Elle leur donne un cadre particulier. Nombreux sont chez Rimbaud les vers qui prennent place, dans les « ornières », les « énormes avenues » ou les « routes bordées de grilles et de murs ». Les images rattachées à la thématique du départ permettent aussi au poète de se frayer un nouveau chemin à travers les formes traditionnelles de la poésie, donnant à chaque poème une tonalité particulière. Ainsi « Ma Bohème »[8], sous titré fantaisie, tire son ton fantasque de ces images liées au départ. Car si ce dernier est avant tout le thème du poème, « je m'en allai, les poings dans mes poches crevées », Rimbaud, qui joue avec les topoi qui lui sont rattachés crée de nouvelles images poétiques qui donnent au sonnet toute son originalité : « Mon auberge était à la Grande Ourse/- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou ». De plus, le moment du départ, même lorsqu'il est révolu, est toujours raconté sur le mode de l'immédiateté et contribue à la création d'une temporalité particulière, voire d'une atemporalité, puisque souvenirs et espoirs d'avenir se conjuguent le plus souvent au présent, comme s'ils ne prenaient réellement consistance que dans l'acte poétique. « Départ, dans l'affection et les bruits neufs[9] ». Nommer pour le poète permet de faire advenir les choses et de créer un nouvel espace où les mots ont tous en eux un potentiel toponymique.

Ainsi les images du départ donnent au poème un cadre certes vague mais indispensable à celui qui veut fuir « droit en déroute[10] ». Car dès lors, écrivant dans un non lieu inconnu, le poète réalise le « dégagement »[11] des sens et des choses auquel il souhaite parvenir, et qu'il nomme « poésie objective ». Prenant ainsi la route, il se départit du poids de sa culture - Nicolas Bouvier dirait de sa « corpulence » - et parvient plus aisément à l'état de voyant : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens[12] ». Inextricablement rattachés aux visées poétiques de Rimbaud, les départs en deviennent les métaphores.

En effet, dans le poème « jeune ménage[13] », par exemple, les espaces s'ouvrent à l'image de la chambre, « ouverte au ciel bleu-turquin » et laissent entrer toute une faune magique qui apparaît « en pans de lumière » et magnifie les réalités environnantes. Or, cette auréole lumineuse qui donne sa couleur au voyage à venir, permet aussi au poète d'exprimer les espoirs ineffables propres au départ. « - O spectres saints et blancs de Bethléem/ Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre ». Devenant à la fois symboles d'une rupture avec un monde ancien et instants de tous les possibles, les départs créent un non lieu hors du temps dans lequel les contradictions n'ont plus court, et où le poète peut enfin exprimer cette « heure indicible » qu'il tenait tant à saisir, lorsque à sa table de travail, rue Victor Cousin, il contemplait ravi le jour se lever : « Il me fallait regarder les arbres, le ciel, saisis par cette heure indicible première du jour[14] ». Mais comment décrire l'aube si on ne peut la dire, si ce n'est en formant des images qui lui ressemblent, et en s'approchant au plus près de ce qu'elle incarne ? Pour Rimbaud qui n'utilise que très peu le terme « aube », l'image du départ est un équivalent poétique qui permet d'exprimer l'ineffable. Et si tous les départs n'ont pas lieu à l'aube ils sont porteurs comme elle d'une force créatrice : ils génèrent la parole poétique.

Ainsi le départ, lieu et instant privilégié, est un moment en soi qui se suffit à lui-même. Il n'appelle pas un voyage mais un poème. Il devient cependant pour Rimbaud une figure du discours. Le poète multiplie les départs et transforment leur essence. Le départ « vers » devient un départ « dans », qui n'a de valeur que textuelle Dès lors, peut-on encore parler de départ ? ne s'agit-il pas plutôt de rupture, de fuite, d'évasion ?

Le départ, en ce qu'il rejette ce qui le précède, apparaît en effet souvent dans l'œuvre comme un signe précurseur de l'élaboration d'une nouvelle théorie poétique, comme c'est le cas pour le « bateau ivre[15] ». Écrit en Septembre 1871, alors que Rimbaud s'apprête enfin à quitter Charleville pour Paris, ce poème emblématique est le récit d'un voyage imaginaire. Mais, alors même que s'ouvre à lui de nouvelles perspectives littéraires dont il a toujours rêver, Rimbaud témoigne ici de son désenchantement vis-à-vis de ses propres positions théoriques. Toutes sont conjuguées sur le mode des larmes, et ne témoignent plus de l'effervescence liée aux grandes attentes qu'elles ont générées. « Mais, vrai j'ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer ». Le voyage s'achève sur une aporie, car aucun choix n'est envisageable. « Je ne puis plus [...] ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, ni nager sous les yeux horribles des pontons ». Pourtant, ce constat cuisant de l'échec est en même temps une prétérition, et pose la nécessité d'un nouveau départ. Dès lors, il apparaît pour le poète, que ce dernier permet la mise en doute du monde et du langage, et répond à une exigence de vérité. Véritable amorce de son cheminement poétique, il est une alternative aux sentiers de la religion, et un « adieu » au monde gouverné par des croyances que le poète estime illusoires.

En effet, comme le révèle Une saison en enfer, la poésie a pour Rimbaud une finalité éthique. En Mai 1873[16], écrit à Delahaye qu'il fait « de petites histoires en prose, titre général : livre païen ou livre nègre » et indique en post-scriptum : « Mon sort dépend de ce livre ». Cette dernière remarque, suggère à quel point la poésie a pour le jeune homme un rôle salvateur. Car si les Saisons sont d'abord un contre Evangile, elles se construisent pourtant avec la même finalité que les livres religieux car elles revendiquent l'exploration des profondeurs de l'Etre et la volonté qu'a le poète de mieux se connaître lui-même. Rimbaud cherche à retrouver, par la poésie, le réel dans sa profondeur. « Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! ». Comme l'exprime « l'adieu » d'une saison, le départ n'est pas une action mais le symbole d'une transmutation personnelle du poète. Il devient comme l'exprime « Mauvais sang[17] » une part intrinsèque de lui-même. En effet, reprenant dans ce poème une structure en perpétuel va et vient proche de l'auto-analyse psychologique, il ramène quasiment l'idée du départ à une structure syntaxique dans la mesure où, employant des verbes comme « revenir » ou « reprendre », qui s'inscrivent à la fois dans le champ du voyage et dans celui de l'histoire du poète/poème, il met en place un processus de correspondances entre des lieux et des temps éloignés, qui lui permet de transposer la notion de voyage à sa propre personne. La poésie permet ainsi au jeune Arthur d'accepter ses propres contradictions et de dépasser ses désillusions. Pourtant, la conclusion à laquelle il parvient à le goût d'une défaite cynique : « Je m'y habituerai./Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur ».

Car le poète sait que la poésie dans laquelle il s'enferme est aussi illusoire que la croyance chrétienne. À chaque fois, comme dans « Veillées[18] », « le rêve fraîchit » et reste infranchissable. Lorsque l'euphorie du départ se heurte à la réalité du jour, elle s'achève sur une désillusion. Le poète ne peut que constater que « les sentiers sont âpres [...] l'air est immobile. [...] Ce ne peut être que la fin du monde en avançant[19] ». Le départ lui apparaît alors uniquement comme une illusion supplémentaire qui, recréant un espace diffèrent, fait croire qu'un nouveau salut est possible. Mais en vain. L'arrivée est finalement toujours au bout du chemin et avec elle persiste l'indomptable mal être du poète qui comprend que la poésie n'est rien d'autre qu'une fuite en avant. Par l'écriture il ne fait que substituer au monde réel son imaginaire personnel : « Ce n'est rien, j'y suis j'y suis toujours[20] ». Le poète qui donnait à son œuvre une finalité éthique se rend compte que son échec ne provient pas du langage mais de la croyance qui lui est attachée, qu'une communication est possible. Lorsqu'elle devient existentielle, la quête poétique ne se partage pas comme il le pensait dans « Vagabonds[21] »:

J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil et nous errions nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

Le poète qui cherche dans le départ une origine perdue qui serait un lien entre les hommes voit sa démarche pervertie par l'écriture. Car celle-ci ne permet ni « entreprise de charité » ni partage. Pire, elle rend impossible toute transformation de l'autre. Elle permet seulement au poète de se retrouver dans « une âme et un corps[22] ». En réalité le dégagement poétique auquel il croyait parvenir et dont témoigne chez lui la figure du départ est impossible. L'écriture, en vase clos, se referme sur elle-même et ne laisse en aucun cas à autrui la possibilité de se départir de lui-même. Lus par des « assis » (scientifiques, prêtres ou philosophes), ils s'inscrivent dans des perceptions a priori, rattachées au déjà vu. « Les gens d'église diront : c'est compris ». Comme l'expérience viatique, la poésie de Rimbaud ne se partage pas aisément car s'il n'est pas vécu le départ reste incompréhensible. « Ah ! Cette vie de mon enfance, la grand route par tous les temps [...] quelle sottise c'était[23] ».

Pourtant, si le poète souffre d'abord de l'échec de ses chimères, il finit par accepter son propre vide et sa solitude. « Je veux bien que les saisons m'usent [...] Et libre soit cette infortune[24] ». Il s'y enferme même volontairement comme si cette prison là était la seule qui offrait une possibilité de croire en une liberté possible. Le départ poétique, qui pose à la fois la fuite et son impossibilité, est en réalité le seul moyen qu'a trouvé le poète pour s'évader. « J'ai eu raison dans tous mes dédains puisque je m'évade ». Les mots, garants d'un nouveau souffle, dressent effectivement de nouvelles frontières, mais permettent en même temps de les transgresser et de s'en détacher. « Un souffle ouvre des brèches opèradiques dans les cloisons [...] un souffle disperse les limites du foyer », (vers liminaires de « Nocturne vulgaire »). La poésie n'est pas verbe mais élan : elle pose le mouvement au coeur de la rhétorique et la modifie donc de l'intérieur. Les mots ne cherchent pas à faire sens mais seulement à avancer. Le départ permet l'évasion. Il est pour Rimbaud l'action poétique par excellence, le « génie » de son art : « O ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action ». Ainsi l'ultime départ du poète n'est-il qu'une des formes de sa poésie. Son autre mais pas son contraire car les deux formes d'action reposent sur une même quête : avancer.

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Partir, prendre la route et avancer. Peut être est-ce alors le seul acte de foi préalable, pour qui souhaite comprendre la mystique de Rimbaud. C'est en tout cas de cette manière que Segalen a tenté d'appréhender le poète, le cherchant non seulement dans ses livres mais à Djibouti (du 6 au 14 Janvier 1905) et à Aden en Arabie où il fait étape avant de partir pour la Chine[25] en 1909. C'est donc les deux principaux récits de ce voyage que nous retiendrons ici, à savoir Le double Rimbaud et Equipée. En effet, ses deux ouvrages traduisent notre propos car Victor Segalen se pose une seule question en amont de sa quête : « Du réel ou du langage lequel anticipe, lequel est une confirmation ? ». Et c'est donc dans cette optique là qu'il part sur les traces d'Arthur Rimbaud, l'explorateur, « car le poète d'autres l'ont dit[26] ». Il tente donc une nouvelle approche du départ du poète car lorsqu'il a relu l'œuvre du poète, Segalen n'a pu s'empêcher d'y voir une préfiguration de l'exil. « Sans doute le poète s'était déjà par d'admirables divagations aux routes de l'esprit, montré le précurseur du vagabond inlassable qui prévalut ensuite. Mais celui-ci désavoua l'autre et s'interdit toute littérature[27] ». Il retient des allusions faites au futur, et constate qu'elles ne parlent plus de poésie : « Je reviendrais, avec les membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or. Je serai oisif et brutal». Le départ de Rimbaud, et l'oubli de la poésie sont donc un choix délibéré. L'écriture porte en elle un danger trop grand de préciosité pour le poète qui a toujours cherché à « étreindre la réalité rugueuse ». Et c'est sans doute pourquoi elle s'efface devant le voyage, dépassée par un rapport physiologique au monde qui transcende l'imaginaire : « Ah ! Les poumons brûlent, les tempes grondent ! La nuit roule dans mes yeux, par ce soleil !! Le cœur... les membres ». En partant, Rimbaud se déleste de ses rêves d'ailleurs et renonce à l'exotisme que lui inspirait jusque là l'ailleurs, en étouffant ce qui reste en lui de poésie. Pourtant, si la poésie se meurt dans son être, elle demeure dans son existence. Car ce qu'il n'écrit plus lui-même, sa vie semble le dire pour lui : le départ n'est pas un crépuscule poétique. Le silence du poète ne provient pas de son exil mais de son désir de rupture avec le passé. Le mutisme n'est donc pas une conséquence du départ mais se substitue à l'expression poétique. Il a la même valeur qu'elle et pourrait être qualifié de silence poétique : « Oui la poésie était inhérente à la nature de Rimbaud mais l'expression poétique rien ne permet de croire qu'il l'eut par la suite accueillie volontiers[28] ». Etablissant une distinction entre poésie et expression poétique Segalen insiste sur le fait que l'absence de traces écrites ne signifie pas chez Rimbaud un échec mais seulement un changement de cap. Il est donc encore possible d'écrire après le départ. Mais chez Segalen, l'écriture prend racine dans le voyage. Elle ne le précède pas, mais tente de le dire. Pour cet écrivain archéologue le récit recueille les poésies du voyage. Il commence à l'endroit même ou s'est arrêté le poète :

Tout est prêt mais, ai-je bien le droit de partir ? Constructeur jusqu'ici dans l'imaginaire, conjureur de ces matériaux ; impondérables et gonflants, les mots, - ai-je bien le droit de bâtir dans le monde dense et sensible, où tout effort et toute création, ne relevant plus seulement d'une harmonie intime doivent trouver leur justification dans le résultat, dans le fait, - ou leur démenti sans appel...[29].

Ainsi comme s'il tentait d'expliquer le silence de Rimbaud, Segalen devient un rimbaldien à contre sens. Il inverse l'ordre des choses et écrit pour remplir le vide, alors que le poète, lui, en avait peut être déjà trop dit...

Mais si Segalen est un miroir de Rimbaud, il réfléchissent des idées semblables. Dans la lignée de ce que pressentait le poète, Segalen s'évertue à repenser l'exotisme. « L'exotisme est tout ce qui est Autre. Jouir de lui est apprendre à déguster le Divers[30] ». Il insiste sur la nécessité de rendre le voyage de manière presque physiologique afin de témoigner de l'impact d'un départ. L'écriture devient la catharsis du corps et si elle n'a pas pour Segalen un rôle salvateur, elle est le plus sûr des médecins. Mais surtout le départ pose toujours la question du « je » et de « l'autre ». Et si nous ne pourrons jamais établir l'influence réelle de Rimbaud sur Segalen (car ce dernier a laissé délibérément derrière lui ses références occidentales) nous ne pouvons nous empêcher de constater à quel point Segalen s'est intéressé aux changements de l'identité. Pour lui il semble bien que le « je » devienne « autre » grâce au départ. Mais comme il le conclut dans Equipée, s'il est le double de Rimbaud, « son tigre souple et fièrement sexualisé », « L'objet que ces deux bêtes se disputent, - l'être en un mot - reste fièrement inconnu ».

Or Pour Yves Bonnefoy c'est bien à la question de l'être qu'il faut s'intéresser lorsque nous lisons Rimbaud. Car ses départs n'ont de valeur que métaphorique et renvoie les hommes à la question de leur communauté. En effet, pour lui, Rimbaud en se plaçant toujours en partance, sur la corde, a porté sur le monde un regard étranger qui lui a permis de démasquer les apparences trompeuses et de mettre en doute le langage : « L'enfant fait l'expérience de la vacuité des signes de leurs mensonges. Une dualité s'affirme entre leur prétentions et leur vide[31] ». Le départ n'est donc pas un désir de fuite mais une volonté de saisie de l'Etre. Rimbaud est un nouveau prophète qui a toujours cherché à recréer des liens entre les hommes et à retrouver un lieu perdu, une origine. Mais, à chaque fois, il s'est heurté aux illusions qu'il a lui-même recréées. Il n'est pas arrivé à se maintenir par-delà bien et mal, car il désire un monde en harmonie que seule la religion a été capable de proposer jusque là. Le dernier départ est une réconciliation de Rimbaud avec lui-même car il est un départ absolu qui témoigne de la volonté du poète de « rejoindre cette religion de l'accomplissement instinctif dont l'idée du Dieu personnel l'avait tenu éloigné. Par ce plongeon dans le réel, Rimbaud renonce à l'idée de transcendance, qui persistait dans son écriture et impose la vocation moderne de la poésie : fonder une vie divine sans Dieu[32] ».

Son départ est une confirmation des « voyelles[33] » : le poète demande aux sensations brutes issues du monde de se faire acte de foi et de poser l'immédiateté comme seul lieu possible de vie. Pour Bonnefoy le départ rimbaldien est essentiel pour qui veut repenser la poésie en terme de communication. Rattachés à des référents réels les mots vont prendre sens pour tous et bâtir un espace communicable : «Certains mots [...] vont semblablement, mots de communion, mots du sens, se dégager de la trame des concepts. Et un lieu va se faire[34] ». Le verbe permet de superposer au réel une Présence « autre », dont l'origine est cependant humaine. Bonnefoy s'est particulièrement intéressé au poème « voyelles », dans lequel il voit la tentative de création d'un langage originel fondé sur des rapports impulsifs et arbitraires au monde. Le départ rimbaldien pour Bonnefoy permet l'existence d'un espace sacré, qui émerge non pas dans l'au-delà mais dans l'immédiat du monde. La poésie du départ est dès lors à saisir sur les plans philosophiques et linguistiques comme le symbole d'une poésie existentielle où l'homme et son œuvre témoignent d'une même recherche salutaire qui soit communicable sans chercher cependant à faire sens. Partir, permet de ne jamais s'établir, et de demeurer seulement en tension entre construction et déconstruction.

Le poète maintient donc les choses en suspens, afin de ne pas s'appesantir sur elles. Il joue avec la vie, alternant tragédie et comédie, bâtit des châteaux pour ensuite les détruire et recommencer. Il n'est donc pas porteur d'un sens mais d'un espoir comme l'exprime René Char : « Les poèmes sont des bouts d'existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort »[35]. Poussant plus loin que Bonnefoy son interprétation de Rimbaud, il rassemble exil et poésie pour les penser comme l'expérience d'une totalité : « Il ne fera que varier le lieu mental en abdiquant l'usage de la parole, en échangeant la tornade de son génie contre le trimard du dieu déchu[36].

C'est dans cette optique rimbaldienne que René Char développe ce que nous pourrions appeler une poésie du lieu. Tout au long de son œuvre il multiplie les références géographiques, le plus souvent à la Provence, et définit un paysage en tension entre réalité et imaginaire, départ et enracinement. Ainsi, il dépasse l'insoutenable solitude de Rimbaud en faisant de son espace poétique un lieu habité et habitable, qu'il tente d'illuminer sans jamais chercher à s'en évader. Contrairement à Rimbaud dont la quête était d'atteindre l'impossible, l'infini, Char évolue dans un espace poétique restreint. Il ne part pas, ni ne s'évade mais demeure à l'interstice de ses deux mouvements, dans le bondissement : « Être du bond : son épitaphe[37] ». Lui aussi s'inscrit exactement à l'endroit ou Rimbaud s'est arrêté, mais contrairement à Segalen qui écrit sur son voyage, René Char ne livrera jamais aucun récit de ses voyage car il souhaite que ses mots demeurent en suspension dans cet avant départ ou plus rien ne peut se fixer excepté l'espoir. Etrangement il est peut être le successeur que Rimbaud s'était imaginé : « Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d'autres horribles travailleurs il commenceront par les horizons ou l'autre s'est affaissé »[38]. Car il comble par ses mots ce que Rimbaud, n'a pas su pallier : l'incompréhension des autres. Même si de nombreux aphorismes chariens restent hermétiques aux lecteurs, une présence s'en dégage, qui se substitue au vide rimbaldien. Vagabond du connu, Char ne part pas mais reste pour se partager alors que Rimbaud nous demeure à jamais insaisissable.

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Ainsi, cette poésie « absolument moderne » qui commence avec Rimbaud est novatrice non pas dans sa rupture mais parce qu'elle s'écrit toujours dans le désir de se taire comme si elle risquait de s'anéantir elle-même comme le souligne Gérard Macé : « s'ils nous refusent aujourd'hui la possibilité de partir ou de nous taire. Il nous reste à nous enfuir ici même[39] ». Renonçant à la poésie, Rimbaud a montré qu'elle appartenait aux arts éphémères, qui n'ont pas à demeurer au-delà du temps mais seulement à insuffler une envie. L'ivresse de l'art, vient de cette poésie en mouvement, qui jaillit des chemins qu'elle sème sur les pages, et s'efface tout à coup. Sensation aussi délicieuse et violente qu'un éclair. Les départs de Rimbaud ne disent pas autre chose que cela : la poésie est mouvement, elle est « celle qui s'attarde le moins au dessus de ses ponts[40] » car elle est de passage. Un passage dont la trace devient, pour ceux qui sauront la lire, un nouvel espoir, un nouveau départ : « Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud, et nous sommes quelques-uns à croire le bonheur possible avec toi »[41].

Zoé Noël


  1. ^ Tiré du poème « Génie » des Illuminations in Arthur Rimbaud, Rimbaud. Œuvres, Garnier frères, Paris, 1961.
  2. ^ Nous ne reviendrons pas dans cet article sur les problèmes qui existent à propos de la datation des différentes poésies de Rimbaud. Cependant, il est important de savoir que très vraisemblablement les Illuminations auraient été rédigées en 1873, après Une saison en enfer. De ce fait l'« adieu » final d'une saison n'est pas l'annonce de l'ultime départ comme on l'a longtemps pensé.
  3. ^ Henri Fantin-latour, coin de table, 1872, Paris, musée d'Orsay.
  4. ^ Arthur Rimbaud cité par Victor Segalen dans Le Double Rimbaud, p.28.
  5. ^ Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, la Pochothèque, livre de poche, Paris, 1999, p.133.
  6. ^ « Ces vers croient, ils aiment, ils espèrent : c'est tout ». Arthur Rimbaud, lettre à Théodore de Banville du 24 Mai 1870, Ibid., p.141.
  7. ^ Tiré de Premiers vers, in Rimbaud Œuvres, op.cit., p.39.
  8. ^ Ibid., p.81.
  9. ^ Ibid., « Départ », Les Illuminations, p.266.
  10. ^ Ibid., « Métropolitain », p.290.
  11. ^ Ibid., tiré de « l'éternité » : « Des humains suffrages,/Des communs élans/Là tu te dégages/Et voles selon ».
  12. ^ Arthur Rimbaud, lettre à Georges Izambard du 13 Mai, 1870, in Oeuvres complètes, La pléiade.
  13. ^ Arthur Rimbaud, « Derniers vers », in Rimbaud Œuvres, op.cit., p.164.
  14. ^ Arthur Rimbaud, lettre à Delahaye juin 1872, in Rimbaud oeuvres complètes, le livre de poche, Paris, 1999, p.355.
  15. ^ Arthur Rimbaud, Poésies, in Rimbaud Œuvres, op.cit., p.128.
  16. ^ Arthur Rimbaud, in Rimbaud œuvres complètes, le livre de poche, Paris, 1999, p.381.
  17. ^ Arthur Rimbaud, Une saison en enfer, Rimbaud Œuvres, op.cit., p.213.
  18. ^ Ibid., « conte », p.281.
  19. ^ Ibid., « enfance IV », p.255.
  20. ^ Ibid., « Qu'est-ce que pour nous mon cœur », Derniers vers, p.171.
  21. ^ Ibid., les Illuminations, p.278.
  22. ^ Ibid., p.154.
  23. ^ Ibid., « l'impossible », Une saison en enfer, p.235.
  24. ^ Ibid., p.154.
  25. ^ Victor Segalen, Équipée, voyage au pays du réel, Paris, Gallimard, collection L'Imaginaire, chapitre 2 : « Pour que l'expertise déploie toute sa valeur et qu'au retour aucun doute ne soit laissé dans l'ombre, pour que ce voyage étrangle toute nostalgie et tout scrupule, il le faudra compréhensif, morcelé sous sa marche simple. [...] Il sera digne de pousser quelques étapes dans un sol gros de souvenirs antiques, dans une Égypte moins fouillée, moins excavée, moins retournée ; dans une Assyrie plus élégante et moins musclée, dans une Perse moins levantine. D'autres régions seront neuves, sauvages, simples et touffues comme une mêlée de nègres sans histoire, comme un congrès de tribus qui, n'ayant pas encore de noms européens, ne savent même pas celui qu'elles se donnent. Enfin, cette contrée, touchant au pôle par sa tête, suçant par ses racines les fruits doux et ambrés des tropiques, s'étendra d'un grand océan à un grand plateau montagneux. Or, le seul pays étalé sous le ciel, et qui satisfasse à la fois ces propositions paradoxales, balancées, harmonieuses dans leurs extrêmes, est indiscutablement : la Chine ».
  26. ^ Victor Segalen, Le double Rimbaud, Fata Morgana, Fontfroide le haut, 1986.
  27. ^ Ibid., p.10 (citation tirée du Journal des îles p.117).
  28. ^ Ibid., p.30.
  29. ^ Segalen Victor, Équipée, voyage au pays du réel, op.cit.
  30. ^ Ibid.
  31. ^ Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, coll. Ecrivains de toujours, Le Seuil, Paris, 1961, p.14.
  32. ^ Ibid., p.114.
  33. ^ Arthur Rimbaud, Poésies, Rimbaud Œuvres, Garnier frères, Paris, 1960, p. 110.
  34. ^ Ibid., « bannières de Mai », p.156.
  35. ^ René Char, « Le rempart de brindilles », Poèmes des deux années, in La Parole en archipel, œuvres complètes, la Pléiade, Gallimard, 1983, p.359.
  36. ^ Ibid., « Arthur Rimbaud », Recherche de la base et du sommet, p.727.
  37. ^ René Char, « feuillets d'hypnos », Fureur et mystère, poésie Gallimard, 1962.
  38. ^ Arthur Rimbaud, Lettre à P. Demeny, 15 Mai 1871, Rimbaud Œuvres, op.cit., p 346.
  39. ^ Gérard Macé, Préface au Double Rimbaud, Victor Segalen, Fata Morgana, Fontfroide le haut, 1986, p.12.
  40. ^ René Char, citation tirée de la revue poésie en scène, numéro 46, http://poesiesseine.ifrance.com/
  41. ^ René Char, « Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud », La Fontaine Narrative, Fureur et mystère, œuvres complètes, la Pléiade, Gallimard, 1983, p.275.

Pour citer cet article:

Référence électronique
Zoé NOEL, « LE DÉPART D'ARTHUR RIMBAUD », Astrolabe [En ligne], Avril 2007, mis en ligne le 26/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/avril-2007/dossier/le-depart-d-arthur-rimbaud