LE RÉCIT DE VOYAGE D'UN IDÉOLOGUE

Astrolabe N° 4
Docteur en Histoire et Civilisations de l’Université Paul Valéry-Montpellier III
Le récit de voyage d'un idéologue
Guillaume-Antoine Olivier, savant et grand voyageur au temps de la révolution française

Le récit de voyage d'un « Idéologue »[1]
Guillaume-Antoine Olivier, savant et grand voyageur au temps de la Révolution française

 

Guillaume-Antoine Olivier (1756-1814), docteur en médecine et surtout éminent naturaliste (spécialisé en entomologie), entreprend, pendant les six premières années de la République, un voyage en Orient à travers l'empire ottoman, l'Egypte et la Perse. Envoyé en mission par le conseil exécutif provisoire, en octobre 1792, près d'un mois après l'abolition de la royauté[2], il rentre à Paris en décembre 1798 alors que le Directoire tente d'exploiter les retombés de l'expédition de Bonaparte en Egypte. Treize mois après son retour, sous les premiers jours du Consulat, nommé membre de l'Institut (le 26 janvier 1800), il commence la rédaction des souvenirs de son voyage. L'édition des trois volumes de son récit et de l'atlas sera achevée en 1807 alors que l'Empire et le projet napoléonien triomphent.

Dans la continuité des grands voyageurs éclairés de la fin du XVIII° siècle influencés par la philosophie de l'histoire de Montesquieu et Voltaire, tels Savary[3] et Volney[4] ; en attendant les retombées scientifiques et littéraires de l'expédition d'Egypte, notamment la monumentale Description de l'Egypte de la Commission des Sciences et des Arts[5] et le Voyage dans la Basse et Haute Egypte de Vivant Denon[6], le récit de G.A. Olivier sonne comme un témoignage charnière entre égyptomanie et égyptologie. En ce sens et dans le contexte de l'affermissement idéologique du régime impérial, il s'agit d'interroger l'écriture de ce voyage comme un acte de ralliement d'un savant idéologue qui part en Orient en pleine effervescence révolutionnaire et qui revient en France alors que Bonaparte est en passe de s'imposer.

Comment dès lors, Olivier va-t-il raconter l'expédition d'Egypte ? En quoi son témoignage peut-il être considéré, sinon comme une œuvre de propagande du moins comme le récit subjectif d'un intellectuel rallié au bonapartisme ? Au-delà de la singularité de ce récit, le voyageur français qui observe l'Autre et décrit l'Ailleurs, qui est témoin direct et solitaire dans une démarche originale, peut-il par la double prérogative du voyage et de l'écriture, se targuer d'une vision singulière, novatrice et libre ? Ou n'est-il que le vecteur du conformisme intellectuel et politique, de la stéréotypie vulgarisatrice ? Parvient-il à se dégager des images préconçues et des idées reçues ? Peut-il objectivement analyser le réel en se démarquant de son environnement politique et culturel, de son éducation spirituelle et sociale ?

G.A. Olivier : un humaniste éclairé en voyage

Guillaume-Antoine Olivier est le type même de l'humaniste éclairé marqué par l'esprit des Lumières. Il incarne à merveille le savant raisonnable et le projet d'une Révolution libératrice et civilisatrice qui, à partir de Thermidor (juillet 1795) puis sous le Consulat, servent de cautions aux régimes politiques en place.

Né aux Arcs, près de Fréjus, le jeune Olivier après des études à la faculté de Montpellier, se destine à la médecine. Mais sa passion pour l'histoire naturelle (« Dès son jeune âge... il s'adonna avec ardeur à l'étude des plantes et des insectes »[7]) l'incite à s'engager dans une carrière de naturaliste. A vingt-trois ans, Berthier de Sauvigny, intendant de Paris, le charge de la description et de l'énumération statistique de la Généralité parisienne. Il en résultera différents mémoires sur la géologie, les cultures, les insectes, les cours d'eau... du territoire parisien. Parallèlement il est chargé par Gigot d'Orcy, receveur général des finances et passionné d'entomologie, de parachever une Histoire naturelle des insectes commencée par Mauduyt. La Révolution française met à mal ses deux protecteurs, Olivier perd sa place et suspend ses travaux.

Cependant fin octobre 1792, le conseil exécutif provisoire[8] sous l'impulsion du ministre Roland projette l'envoi d'une ambassade auprès du Shah de Perse. Cette mission diplomatique, financée par l'Etat et bénéficiant de l'assistance de ses représentants en Orient, se double d'un projet scientifique, préfiguration, toutes proportions gardées de l'expédition d'Egypte. Il s'agit de dresser un tableau politique, social, économique et naturel des territoires traversés :

Le conseil exécutif provisoire, pénétré des avantages qui devaient résulter d'un voyage dans l'Empire othoman, l'Egypte et la Perse, relativement au commerce, à l'agriculture, à l'histoire naturelle, à la physique générale, à la géographie, à la médecine et même à nos relations politiques avec la Turquie ; persuadé que ces contrées intéressantes n'avaient pas été considérées sous leur vrai point de vue ou ne l'avaient été que partiellement, et qu'il nous restait encore sur elles bien des connaissances à acquérir, fixa son choix, pour remplir son objet sur le citoyen Bruguière et sur moi[9].

Roland confie donc cette mission diplomatique à deux savants pluridisciplinaires capables d'observer en scientifiques et de décrire avec précision les empires ottoman et perse. Au médecin et entomologiste Olivier est adjoint le docteur et naturaliste Bruguière (1750-1799) qui a fait ses preuves auprès du capitaine Kerguelen dans son exploration de Madagascar et des mers du sud[10] et qui a participé à l'entreprise de l'Encyclopédie méthodique.

L'aventure commence à Toulon puis à Marseille avec la quête d'un navire neutre pour éviter un affrontement inopportun avec des bâtiments anglais ou espagnols. Finalement les deux voyageurs quittent Marseille le 22 avril 1793 en intégrant un convoi de vingt-neuf navires à destination des Echelles du Levant et de Constantinople.

Le voyage et son récit : les histoires d'un « Idéologue »

Le périple de six ans d'Olivier et de Bruguière, perturbé par les événements révolutionnaires (ils seront sans cesse en quête des subsides promis et du soutien des ambassadeurs, consuls et correspondants de l'Etat français en Orient), les amène de Constantinople à Téhéran en passant par la Troade, les îles de l'Archipel (notamment Candie, Santorin et Chio), la Crête, les côtes de l'Hellespont, bien sur l'Egypte avec Alexandrie (le 3 octobre 1794), Aboukir, le Caire, une course aux Pyramides (avec visite de Gizeh et une description du Sphinx), une pérégrination sur le Nil et un séjour à Rosette. De retour à Constantinople, ils vont rejoindre la Perse en passant par la Syrie (Beyrouth, Tyr, Alep), par Bagdad et les ruines de Babylone. Leur voyage en Perse les conduira à Amadan, à Téhéran où ils sont reçus par le gouverneur, à Ispahan, aux rivages de la mer Caspienne. Sur le chemin du retour, ils visitent Athènes, Corfoue et débarquent à Ancône où, en octobre 1799, Bruguière décède de fièvres et des fatigues accumulées pendant le voyage[11]. En effet le périple en Orient de la fin du XVIIIe siècle demeure encore une aventure difficile, hasardeuse et dangereuse. Olivier et Bruguière se déplacent sur de lents navires à voiles aux risques des tempêtes, intempéries et autres aléas (ainsi lors de la traversée de Marseille à Constantinople, un différent entre officiers mariniers menace un temps le voyage). Sur terre, ils empruntent des caravanes commerciales autochtones, voyageant en général à cheval et exposés aux dangers des pillards, comme sur la route d'Orfa à Mossoul où leur convoi composé d'une cinquantaine de marchands arméniens qui conduisaient des chevaux et des ânes chargés de cuivre, d'étoffes, de sucre, de café et de riz est menacé par des cavaliers arabes[12]. Enfin leur statut de voyageur français en mission officielle ne leur facilite parfois pas la tâche. Arrivés à Constantinople au printemps 1793, ils font ainsi face à l'hostilité du gouvernement ottoman :

La présence d'un agent français près de la Porte othomane pouvait contrarier les projets et déranger les mesures hostiles qu'une partie des gouvernements européens venaient de prendre contre la France. Il était important d'empêcher que la Porte ne reconnut la République française et n'admit son ambassadeur : il fallait faire plus, l'entraîner, s'il était possible, dans la coalition formée à Pilnitz, et détruire, à tout événement, le commerce des Français dans le Levant[13].

Nul doute dés lors que la campagne d'Egypte, en théorie sous souveraineté ottomane, du général Bonaparte allait rendre délicate et dangereuse la fin du périple d'Olivier et de Bruguière[14].

L'ombre de l'expédition égyptienne et de l'arrivée au pouvoir de Bonaparte planent d'ailleurs sur l'écriture du voyage entreprise en 1800-1801 et publiée en trois volumes et atlas de 1802 à 1807. Honoré par le régime (il est nommé membre de l'Institut), l'auteur est également, selon Cuvier, soumis à la censure[15]. Son récit et en particulier la partie consacrée à l'Egypte laisse entrevoir une pensée pragmatique caractéristique du discours des Idéologues qui à partir de 1797, arguant de l'impuissance d'un Directoire collégial, jouent la carte bonapartiste. Centré sur l'Institut national et autour du journal Le Conservateur, le groupe des Idéologues emmené par le médecin et philosophe Cabanis (1757-1808), par le linguiste Destutt de Tracy et par le poète Chénier en appelle à une nouvelle science générale de l'Homme, une science totale, globalisante, réunissant tous les savoirs pour le bonheur de l'humanité. Le paradigme d'une régénération en marche de l'Homme en société passe par le progrès de la Science conduisant naturellement à la perfection morale et politique. C'est donc au nom de l'harmonie du régime et de la bonne « santé » du corps social que les Idéologues vont légitimer le 18-19 Brumaire en le justifiant par la métaphore médicale et hygiéniste d'une opération salutaire et vitale[16].

Ainsi de Girondin convaincu à son départ de Paris, Guillaume-Antoine Olivier se métamorphose en partisan bonapartiste au moment de la rédaction de ses mémoires de voyage. Sa perception de « la magie de l'Orient antique », son approche rationaliste et globalisante de l'Egypte des Mameluks en font un défenseur acharné d'une Egypte française. Entre témoignage et propagande, son récit de voyage, stéréotype de la pensée Idéologue, s'attache à justifier l'expédition d'Egypte. Son lectorat en quête d'évasion et de dépaysement entreprend ainsi, sur les traces de nos deux savants, un périple dans le passé et le présent égyptien, un périple permettant tout naturellement de légitimer la campagne du général Bonaparte en 1798-1799 et d'en idéaliser la portée au nom de la civilisation et de la libération de l'Homme, perspectives Idéologues par excellence.

De l'Orient « authentique » à la « glorieuse » et « salutaire » expédition d'Egypte

Si le récit d'Olivier n'apporte rien de novateur sur les plans de la description géographique, de la recherche archéologique, ni même sur l'histoire naturelle ; si son analyse de l'état socio-économique et politique de l'Orient en général et de l'Egypte en particulier, paraît pour le moins superficielle sinon sans profondeur, c'est par la clarté de ses convictions, son refus du pittoresque et par son interprétation, sans chemin détourné, de l'expédition de Bonaparte que son écriture excelle. Dès l'introduction, il annonce d'ailleurs ses intentions :

Pénétré, comme Volney, de cette vérité, je me suis interdit, dans cette relation, toute anecdote singulière, tout récit plaisant, plus propre à amuser qu'à instruire. Je n'ai pas voulu employer ces couleurs trop brillantes qui peuvent séduire un instant, mais dont l'effet est passager... ce n'est pas que je n'aie été frappé de la beauté des sites, que l'aspect de Délos et d'Athènes, d'Alexandrie et de Babylone ne m'aient arraché des soupirs. Je n'ai jamais contemplé le Bosphore, la Propontide et l'Hellespont sans être ému, sans excuser Constantin, et sans me dire que la nature aurait tout fait pour ces contrées, si elle n'y avait placé en même temps la peste et un peuple fanatique, ennemi des sciences et des arts[17].

Il donne ainsi à voir un Orient global où les hommes, la flore, la faune s'interpénètrent, où le passé et le présent interagissent ; une vision presque ethnographique du monde. C'est le savant qui écrit, c'est l'esprit des Lumières qui erre sur les chemins orientaux mais un esprit revisité par la culture révolutionnaire.

Ses descriptions d'Alexandrie, de la pyramide de Gizeh et du Sphinx donnent le ton, entre imagination teintée d'antiquités, encyclopédisme rationaliste et préoccupations politiques : « Il est vrai qu'on arrive en Egypte avec l'imagination fortement préoccupée et le cœur extrêmement ému. On est impatient de voir une cité (Alexandrie) si justement célèbre. On veut mesurer l'espace qu'elle occupait dans le temps de sa gloire, et contempler les restes des monuments qui ont fait si longtemps l'admiration des Grecs et des Romains. L'œil cherche avec empressement dans le port immense que les Européens fréquentent, et dans celui que le fanatisme réserve aux Musulmans, les navires de l'Europe qui viennent y charger les richesses d'Orient... Occupé de ces idées, le voyageur descend à terre : il ne voit pas une foule d'Arabes presque nus qui sont autour de lui »[18].

Dans son chapitre consacré à « l'état moral et politique de l'Egypte », après plusieurs pages dédiées à l'ancestrale et brillante civilisation égyptienne et au génie syncrétique des Grecs et des Romains, Olivier dresse un tableau sombre de ce territoire sous souveraineté ottomane à la fin du XVIIIe siècle. Il met en exergue sa décadence culturelle et scientifique, son avilissement moral, son déclin économique et commerciale imputable, selon lui au despotisme ottoman, à l'incurie, à l'arbitraire et à la corruption des Beys qui gouvernent et administrent le pays au nom du Sultan turc : « Bassesse et insolence, misère et faste, asservissement et tyrannie, voila l'Egypte »[19]. Olivier met ainsi en exemple la « famine » de 1793 occasionnée par le monopole commercial des beys et des autorités ottomanes. Dès lors il convient d'arracher le peuple égyptien à « l'esclavage asiatique », « à la dégradation servile » et à « l'avilissement »[20] afin de lui faire retrouver son lustre ancestral et de mettre en valeur ses potentialités politiques, culturelles, économiques et sociales. Et tout naturellement, la France libératrice et civilisatrice apparaît comme prédestinée à cette mission de régénération. En unissant harmonieusement le militaire et le savant, conduits par « un héros » guidé par son génie et la Raison (on retrouve là bien à propos la rhétorique des Idéologues), Olivier donne sens et quitus à l'expédition de Bonaparte. Le culte révolutionnaire se mêle ici au culte du général providentiel et sauveur dans une perspective de légitimation bien pensante de la campagne d'Egypte : « Le nom du héros qui l'a commandée, cette association d'officiers et de savants également distingués, qui, pour la première fois, marchaient ensemble à une conquête commune, ont évidemment prouvé qu'elle avait été mûrie par le génie et la raison »[21].

Guillaume-Antoine Olivier considère par ailleurs que le conflit égyptien est directement imputable aux manipulations anglaises (il parle des « ennemis du peuple français » qui se sont agités en Egypte avec « des récits exagérés ou absurdes » et des insinuations perfides et dévastatrices[22]) incitant le Bey Mourad à extorquer les commerçants français et à humilier notre Consul au Caire contraint, tout comme les négociants, de quitter le ville pour Alexandrie. Les humiliations de Mourad, offenses à « la dignité nationale », l'atteinte portée aux intérêts commerciaux de la France, ne pouvaient donc que susciter, selon l'auteur, une réaction française car « on avait voulu attenter à l'indépendance nationale »[23].

Mais cette expédition ne relève pas de la simple conquête militaire car elle est portée par un projet éclairé et par un Bonaparte mythifié, car elle ne peut, selon l'analyse d'Olivier, qu'obtenir l'assentiment du peuple égyptien. Ainsi « la facile conquête » de Bonaparte et la perspective d'une Egypte française portent en germe la régénération et l'harmonie à venir :

La puissance qui la première devait faire luire l'espoir d'une délivrance ne pouvait qu'être favorablement accueillie et obtenir bientôt la juste récompense de ses généreux efforts. Elle aurait bientôt acquis, non seulement un grenier d'abondance en denrées de premières nécessités... mais encore la plus grande et la plus légitime influence sur le commerce de l'Inde. Pour ajouter à cette perspective, il suffira de jeter un regard sur ce que l'Egypte fut autrefois, sur ce qu'elle a cessé d'être... Etablissons un régime sage et libéral : le canal d'Alexandrie devient navigable, les canaux d'arrosement sont désobstrués ; la terre stérile depuis des siècles, se couvre de moissons et de productions de tout genre ; les bras des conquérants la fécondent de concert avec ceux des indigènes ; deux millions de nouveaux habitants y trouvent l'abondance sans nuire à l'aisance des anciens possesseurs ; Canope, Héliopolis, Memphis et Thèbes sortent de leurs ruines ; la mer rouge fournit des ports à la navigation de l'Inde ; Alexandrie redevient le centre du commerce des nations ; les arts et les sciences s'empressent de retourner sur leur terre natale[24].

Qu'importe alors l'échec de cette campagne qui ne fait que préfigurer une future mise sous protectorat inéluctable. Pour Olivier le destin de l'Egypte passe donc par la France et l'œuvre de Bonaparte est annonciatrice :

Quel qu'ait été, quel que soit actuellement le résultat de cette expédition, s'il est dans la destinée de l'Egypte de rentrer un jour sous la domination des Français, ils pourront trouver traces de leur séjour et recueillir les fruits qu'ils y ont semés à leur première conquête[25].

La boucle est bouclée, l'échec de la campagne métamorphosée en succès à venir.

Conclusion : du voyage, du voyageur et de « l'esprit du temps »

Ainsi le témoignage de ce savant en voyage, de cet « Idéologue » rallié à Bonaparte permet à bien des égards d'entrevoir une pensée politique qui participe à la construction de la légende impériale. Olivier s'évertue lui-même à s'accrocher à la geste napoléonienne en prétendant avoir contribué à l'expédition d'Egypte par le biais de mémoires transmis à l'ambassadeur français à Constantinople[26]. Si son rôle en Egypte paraît largement surfait, c'est surtout en Perse que la mission Olivier - Bruguière obtiendra des résultats probants par le rétablissement de contacts diplomatiques, par le recueil d'informations politiques sur les troubles survenus depuis la mort de Nadir Chah et sur l'état du pays sous les premiers dynastes Kadjars. Le spectacle exotique de la nature et des hommes, la vision d'un Orient décadent et despotique, permettent ainsi à Guillaume-Antoine Olivier, en cette fin de XVIIIe siècle, d'envisager une mainmise possible, un horizon colonialiste. Son regard n'est déjà plus celui d'un simple observateur mais bel et bien celui d'un instituteur et d'un convoiteur. C'est à ce titre que le récit de voyage d'un modeste savant pendant les six premières années de la République est innovant et peut être considéré comme le signe d'un monde nouveau en gestation. Après la publication de son récit de voyage, Guillaume-Antoine Olivier sombrera quelque peu dans l'oubli. Nommé professeur de zoologie à l'école vétérinaire d'Alfort, il se complaira dans son rôle de savant accompli et honoré, consacrant la fin de sa vie à ses études en histoire naturelle.

Mais son voyage et surtout son écriture viatique ne sont-elles pas symptomatiques de «l'âme française »[27] aux prises avec ses propres interrogations et sa dynamique du moment ? Au-delà du regard complaisant, de la vision encyclopédique et humaniste, ce voyageur français, dans sa représentation de l'Autre, reste donc avant tout le représentant de normes et de valeurs «nationales », le vecteur de l'idéologie dominante de son époque.

Un travail historique sur les récits de voyage, outre la valeur des témoignages, présente donc le double intérêt d'une étude des mentalités, des sensibilités dans un temps et un contexte donnés, et d'une analyse de la représentation discursive du réel. Le récit étant par définition le creuset même de la subjectivité, se pose alors pour l'historien le problème fondamental du rapport aux sources et aux documents. Pour traiter le récit dans une perspective historique, il apparaît donc nécessaire de recourir d'une part à la confrontation critique des représentations, d'autre part de prendre en compte les principes de subjectivité c'est à dire les tendances sociétales et idéologiques du temps. En ce sens l'écriture du voyage peut être entendue comme une cristallisation de tendances autour d'un mouvement de pensée qu'elle accompagne sans le déterminer à elle seule.

L'écriture du voyageur est ainsi envisagée sous l'angle des rapports entre le «réel » et sa représentation, entre la réalité et l'imaginaire. Il s'agit donc, en s'attachant à la pensée de Michel Foucault[28], en se référant à la pratique historique d'Alain Corbin[29] et des tenants du «linguistic turn[30] » de rejeter l'opposition entre le texte et le contexte. Plaider pour une histoire des pratiques textuelles du récit de voyage, c'est en ce sens considérer d'une façon paradoxale que la réalité et l'imaginaire sont aussi accessible par la textualité et le discours. Le moyen le plus sensible et le plus efficace de connaître les hommes du passé consiste peut-être à approcher et à décrypter leurs regards, leurs émotions et leur vision du monde. Les récits de voyages du XIXe siècle, où se dévoile parfois avec simplicité toute une facette de l'esprit français du moment, permettent alors de subodorer et de ressentir ce siècle qui voit l'émergence de tout un imaginaire ethnocentrique de la convoitise et de la bonne conscience française.

Cela dit, derrière l'écriture, se profile un individu, le voyageur avec sa personnalité et ses interrogations. Il va sans dire que le récit se ressent à la fois du contexte politique et de la personnalité de l'auteur. Lévi-Strauss a bien démontré que la représentation que l'individu se fait de son environnement, a fortiori d'autrui, n'exprime pas la réalité mais bien sa propre vision de la réalité[31]. Une étude de l'écriture des voyageurs et de leurs rapports à l'imaginaire apparaît donc comme une source majeure pour l'interprétation des sociétés et des cultures. Elle permet en outre de conférer un sens au discours et de décrypter une certaine vision du monde dans un contexte historique donné en initiant une histoire des représentations et des sensibilités. Il s'agit ainsi de procéder à l'analyse et à la critique sémantique du discours des voyageurs en lui donnant sens. Alors le voyage, école de l'homme comme le soutenait Montaigne au XVIe siècle[32] ? La question reste posée, mais pour l'historien le périple et son récit peuvent et doivent être beaucoup plus encore, une école de l'homme dans la société de son temps, une école de l'homme dans l'histoire.

David Vinson

 

  1. ^ Guillaume -Antoine Olivier : Voyage dans l'empire othoman, l'Egypte et la Perse, 3 volumes et atlas, Paris, H. Agasse, imprimeur-libraire, 1801-1807.
  2. ^ Le 21 septembre 1792, la Convention nationale, lors de sa première séance publique, décrète que « la royauté est abolie en France ».
  3. ^ Claude-Etienne Savary : Lettres sur l'Egypte, Paris - Bruxelles, Em. Flon, 1786.
  4. ^ Volney (Constantin-François Chassebeuf) : Voyage en Syrie et en Egypte pendant les années 1783, 1784 et 1785, Paris, Volland et Dessenne, 1788.
  5. ^ Description de l'Egypte ou recueil des observations et des recherches qui on été faites en Egypte pendant l'expédition de l'armée française, Paris, Imprimerie impériale (puis royale), 1809-1822 (9 volumes de textes, 11 volumes de planches).
  6. ^ Dominique Vivant Denon : Voyage dans le Basse et Haute Egypte pendant les campagne du général Bonaparte (1° édition, Didot, 1802), réédition Paris, Pygmalion, 1990.
  7. ^ Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, Desplaces, XXXI, p.257.
  8. ^ Ce conseil est composé de Monge, Garat, Roland, Lebrun, Clavière, Pache
  9. ^ Guillaume -Antoine Olivier : Op. cit., p. 1-2
  10. ^ Il a fait part du résultat de ses recherches en histoire naturelle, géologie... dans Le journal de physique
  11. ^ Guillaume -Antoine Olivier : Op. cit., p. XV
  12. ^ Guillaume -Antoine Olivier : Op. cit., tome III, « voyage en Syrie et en Mésopotamie », chapitre IX, p.337-352
  13. ^ Ibid., p. 17.
  14. ^ La flotte française part de Toulon le 19 mai 1798 alors qu'Olivier et Bruguière, sur le chemin du retour, viennent de quitter Ispahan et marchent sur Constantinople.
  15. ^ Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, Desplaces, XXXI, p.259.
  16. ^ Jacques-Olivier Boudon (dir.) : Brumaire, la prise du pouvoir par Bonaparte, Paris, Institut Napoléon, 2001 / Antoine Casanova : Napoléon et la pensée de son temps. Une histoire intellectuelle singulière, Paris, Boutique de l'Histoire, 2000 / Jean Tulard : Napoléon ou le mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1977.
  17. ^ Guillaume -Antoine Olivier : Op. cit., p. v et vj
  18. ^ Ibid., p. 5
  19. ^ Ibid., p. 176
  20. ^ Ibid.., chapitres IX et X
  21. ^ Ibid., p. 234
  22. ^ Ibid., p. 47
  23. ^ Ibid., p. 209
  24. ^ Ibid., p. 225-226
  25. ^ Ibid., p. 234
  26. ^ Ibid. p. 234
  27. ^ Ce terme «d'âme française » doit être entendu selon la définition donnée par Ernest Renan dans son analyse de la nation (Conférence faite à la Sorbonne, 1882).
  28. ^ Michel Foucault : L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969. Histoire de la sexualité, Paris, Gallimard, tome I, 1976 ; Dits et écrits 1954-1988, Paris, Gallimard.
  29. ^ Alain Corbin : Le village des cannibales, Flammarion, 1990 ; «Le vertige des foisonnements », dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine, janvier 1992.
  30. ^ Le «linguistic turn » est un courant historiographique américain développé à partir des années 1970 selon lequel l'histoire n'est qu'un genre littéraire comme un autre. En conséquence elle doit être appréhendée par la critique textuelle. Le « linguistic turn » a suscité de nombreuses études en France parmi lesquelles il faut retenir celles de Gérard Noiriel : Sur la « crise » de l'histoire, Belin, 1996 ; Qu'est ce que l'histoire contemporaine, Hachette supérieure, 1998. En anglais, la thèse de l'universitaire américain de Hayden White, bien que controversée, reste une  référence,  The content of the Form. Narrative Discourse and Historical Representation, Johns Hopkins university press, 1987.
  31. ^ Lévi-Strauss : Anthropologie structurale, dans Psychologie générale, sous la direction de Denis Huisman, Nathan, 1982.
  32. ^ « Le voyage me semble un exercice profitable ; l'âme y a une continuelle excitation à remarquer des choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme je l'ai dit souvent, à façonner la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantaisies et usures ». Montaigne : Essais, livre III, 9, 1588.

Pour citer cet article:

Référence électronique
David VINSON, «  LE RÉCIT DE VOYAGE D'UN IDÉOLOGUE », Astrolabe [En ligne], Août 2006, mis en ligne le 24/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/aout-2006/dossier/le-recit-de-voyage-d-un-ideologue