LE SAUNA SELON LORENZO MAGALOTTI (1674)

Astrolabe N° 0
CRLV – Université Paris-Sorbonne
Le sauna selon Lorenzo Magalotti (1674)
Un portrait du lieu-symbole scandinave

Le sauna selon Lorenzo Magalotti (1674)

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Lorenzo Magalotti,
« Relazione del Regno di Svezia dell'anno 1674 »,
Relazioni di viaggio in Inghilterra, Francia e Svezia,
Walter Moretti éd., Bari, Laterza, 1968, p. 351

Lorenzo Magalotti (1636 - 1712), florentin de naissance, est éduqué à Rome chez les Jésuites et à Pise par les disciples de Galilée. À 23 ans, à Florence, il est déjà secrétaire de l' « Accademia del Cimento » et membre de l' « Accademia della Crusca ». En 1667 Magalotti part de Florence pour un tour européen et dans les années suivantes il voyage à travers l'Autriche, la Hollande, la Belgique, l'Angleterre, la France et enfin la Suède, en 1674, où il visite Stockholm et les Universités d'Uppsala et de Turku en Finlande. Dans la relation de voyage Magalotti concentre son attention sur la vie économique du pays, sur le commerce et sur les conditions sociales du peuple suédois. Le ton est extrêmement objectif, résultat de l'éducation galiléenne et de l'activité diplomatique revêtue en Europe pour le grand-duc de Toscane, Cosme III.

La relation du voyage en Suède est contenue dans deux manuscrits, le Manoscritto Strozziano, ayant appartenu au sénateur Carlo Strozzi et conservé aux Archives Nationales de Florence, et le Manoscritto Ginori-Venturi, conservé dans l'Archive Ginori-Venturi, toujours à Florence. Les deux manuscrits contiennent plusieurs tableaux à aquarelle (tous en noir sauf un, qui représente la douane de Stockholm) et l'édition 1968, qui pour la première fois publie ces relations de voyage, présente les images tirées par le manuscrit Strozziano. On ne peut pas attribuer indubitablement la paternité des dessins : au début du XIXe siècle, en Italie on parlait de l'architecte P. M. Balbi, mais en 1912 l'éditeur suédois de la Relazione, Carl Magnus Stenbock, affirme que « ces 23 dessins qui illustrent la relation de Magalotti ont été faits en Suède », à cause de leur parfaite technique dans les représentations de paysages ainsi que dans les portraits ; par conséquent, il propose les noms de Tegner, Klocker Ehrenstrahl ou Erik Dahlberg, comme possibles auteurs des tableaux.

L'image 15 illustre l'intérieur d'un sauna. Le titre de l'image est : « Stufa pubblica per lavarsi e per pigliare l'aria calda per sudare » (Étuve publique pour se laver et pour prendre l'air chaud pour suer). Elle fait référence à la description du sauna, présentée dans les premières pages de la relation, quand le voyageur est à Stockholm ; voilà les mots de Magalotti :

Vi sono bene le stufe pubbliche per lavarsi, ove servono tutto punto le donne, e sono parate di tela bianca, essendo in esse diversi scaglioni o gradini per porsi dopo lavato, o sugl'alti o sui bassi, secondo che più o meno si vuol pigliare l'aria calda per sudare, e per poter meglio comprenderlo ne ho fatto formare l'aggiunto disegno n. 15. » (Magalotti, 1968, p. 232)

On y trouve les étuves publiques pour se laver, où tous les services sont accomplis par les femmes ; [les étuves] sont revêtues de toile blanche et partagées en plusieurs progressions ou marches pour s'allonger après s'être lavés, soit en haut soit en bas, selon si on veut prendre plus ou moins de l'air chaud pour suer ; et pour mieux comprendre ça j'ai fait réaliser le dessin n. 15. »

Le tableau est indispensable pour comprendre la structure du sauna, car la description de Magalotti est assez synthétique et ne fournit pas beaucoup de détails. Les toiles blanches sont bien visibles dans le dessin ainsi que les marches sur lesquelles on voit une personne nue et allongée ; on y reconnaît aussi deux femmes qui « servent » les personnes qui fréquentent le sauna : une porte une cuvette, l'autre tient des tissus. Mais le tableau est beaucoup plus riche par rapport à la description et donne une série d'informations importantes sur cette pratique typiquement nordique, bien qu'il oublie des détails fondamentaux. Par exemple, on voit sur les marches trois cuvettes, probablement pleines d'eau, pour permettre aux personnes de s'asperger et d'atténuer la chaleur des vapeurs. Au contraire, on ne voit pas le foyer de pierres brûlantes sur lesquelles on jette de l'eau, qui crée la vapeur épaisse, que tous les voyageurs décrivent dans leurs relations. À droite, il y a une sorte de cuve en pierre, mais on ne sait pas si elle contient les pierres et, de toute manière, on ne voit pas sortir la vapeur de ce coin. Et, bien sûr, on ne peut pas penser que les pierres soient à l'intérieur des cuvettes, que l'on a déjà citées : elles sont trop petites et les pierres sont réchauffées à une très haute température. Le dessin montre, à gauche, une dernière présence : une personne allongée dans une baignoire pleine d'eau, en train de prendre un bain. Il s'agit d'une image assez étrange pour un sauna, parce qu'en général on reste dans le sauna le temps que le corps réussisse à supporter la chaleur, puis on en sort et on prend un bain dans de l'eau froide (ou bien on va se rouler dans la neige) ; le dessinateur a probablement cherché à réunir dans la même image (et en un même endroit) les différentes phases du sauna. Encore plus à droite, en arrière-plan, on aperçoit une étagère derrière les toiles blanches, avec quelques objets dessus sans deviner de quoi il s'agit (peut-être des cuvettes vides).

Le point de vue n'est pas à la hauteur des yeux, mais légèrement plus haut, de manière à ce qu'il nous donne la possibilité de faire deux hypothèses : d'un côté, on pourrait dire que le sauna semble coupé en deux et que l'auteur soit en train de montrer ce qui se passe à l'intérieur, comme si les spectateurs étaient assis dans leurs fauteuils en regardant un tableau vivant ; de l'autre, et dans ce cas l'hypothèse est plus séduisante, on peut penser que le dessinateur est en train de peindre dans le sauna et est au niveau de la personne allongée sur la dernière marche. On reconnaît le point de vue, par exemple, par la perspective du sol, vu du haut et constitué d'une série de planches de bois, attachées les unes aux autres par de petits clous, ou par le fait que la personne plongée dans la baignoire et la serveuse à côté d'elle regardent vers le dessinateur : s'il s'agissait d'une photographie, il semble qu'elles se soient arrêtées un moment, pour regarder vers l'objectif de l'appareil !

Alessandra Grillo

Pour citer cet article:

Référence électronique
Alessandra GRILLO, « LE SAUNA SELON LORENZO MAGALOTTI (1674) », Astrolabe [En ligne], 2005, mis en ligne le 22/07/2018, URL : https://astrolabe.msh.uca.fr/2005/dossier/le-sauna-selon-lorenzo-magalotti-1674